[38]

1. Puisque je touche ici à la partie poétique de mon œuvre, je voudrais citer quatre vers que, dans ma grande jeunesse, je m’étais amusé à ajouter à la poésie de Victor Hugo qui débute ainsi :

Comment, disaient-ils,
Avec nos nacelles
Fuir les alguazils?
— Ramez, disaient-elles.

Voici ces quatre vers qui devaient suivre les derniers de la poésie :

1— Comment, disaient-ils,
2Nous sentant des ailes
3Quitter nos corps vils?
4— Mourez, disaient-elles.


[46]

CHIQUENAUDE

1Quel est l’insensé qui se flatte
2De percer l’étoffe écarlate
3Dont je suis tout entier vêtu?
4À te voir mon cœur se dilate
5De joie! Ignorant, ne sais-tu
[47]
6Que mieux que l’épaisse cuirasse
7D’un batailleur de vieille race
8Portant une plume au chapeau,
9Cette étoffe sans nulle trace
10De trous me protège la peau?

11Ne sais-tu que pour rendre l’âme
12Sous ce drap plus ardent que flamme,
13Il me faudrait mourir de faim?
14Mais que jamais aucune lame
15Ne sera cause de ma fin?

16J’ai beau jeu pour être intrépide ;
17Essaye une botte rapide
18Et si je me trompe en parant
19Tu verras mon rire insipide
20Demeurer, car aucun parent

21À moi, pas même le plus proche,
22Ne sentira son cœur de roche
23Attendri par un récent deuil
24Grâce à ton fer... car s’il m’accroche
25Pendant l’espace d’un clin d’œil,

26Il se brisera comme verre
27Sur mon costume. Persévère
28Maintenant, audacieux fol,
29Dans ton projet, et je t’enferre
30Comme une mouche sur le sol.


[76]

À MON SAUVEUR

1Ami, c’est mon seul bien, c’est ma seule richesse,
2Ces cercles sont bien nus... je suis certain pourtant
3Qu’à tes yeux je les ai rendus, en les portant,
4Plus précieux que des diamants de duchesse.

5Je t’en fais don! Hélas! bien infime largesse!
6Mais songe qu’au toucher de ce métal flambant
7Je voyais — l’œil hagard et le corps titubant
8L’enfant qui se nommait Beauté, Charme, Sagesse!

9Garde-les saintement, je te les donne, ami.
10Sans ta noble bravoure, à jamais endormi
11Je descendrais demain dans l’immuable tombe.

12Grâce à toi je verrai l’éther, immense écrin,
13S’emplir d’astres sans nombre à l’heure où la nuit tombe...
14Et je pourrai penser alors à mon chagrin.


[77]

FÉTICHISME

1Blonds cheveux scintillants dans lesquels, ô soleil,
2Comme un capricieux mirage tu te joues !
3Cheveux qui caressiez si doucement les joues
4De Celle qui, là-bas, dort son dernier sommeil!

5Boucles dont le reflet lumineux est pareil
6À l’or que le vieux Rhin recèle dans ses boues !
7Vous qui provoqueriez les envieuses moues
8Des reines jalousant vos teintes de vermeil!

9Souvent je vous baisais sans témoins, chères boucles,
10Quand venaient les couchants aux rougeurs d’escarboucles,
11Et vous me protégiez, féerique talisman !

12Protégez maintenant l’ami que je préfère;
13Ô vestiges sacrés de mon lointain roman,
14Veillez sur mon sauveur... Oh! veillez sur mon frère...


[87]

Le Serment de John Glover

I

L’ENFANT VOUÉ AU BLEU ET AU BLANC
1La misère, souvent, nous gèle et nous affame.

2Sous le roi Charles sept, en Bretagne, une femme,
3Par un terrible hiver de neige et de glaçon,
4À l’aube mit au monde un robuste garçon.
5La mère infortunée, — on la nommait Brigitte, —
6Plaintive et tristement confinée en son gîte,
7Se trouvait dépourvue et de pain et de feu ;
8Car Yvon, son époux, sans un dernier adieu
9Était mort brusquement dans le cours de l’automne :
10Par un de ces jours noirs où le ciel vibre et tonne
11Le reflet foudroyant était tombé sur lui
12Frappant au moment même où l’éclair avait lui.
13Brigitte désormais recluse et solitaire,
14Lorsque le pauvre mort fut couché sous la terre,
15Vit bientôt se dresser le spectre de la faim;
16Et voici que, plus beau qu’un ange ou qu’un dauphin,[88]
17Son fils, éblouissant et pur, venait de naître.
18L’humble mère avivant l’angoisse de son être
19Murmurait : « Quel sera le sort de mon enfant?
20Il est sans guide, seul mon amour le défend.
21Or, je suis défaillante, en proie à la misère!... »
22À voix basse elle dit lentement son rosaire
23Qui tremblait dans ses doigts douloureux et rougis.
24Dès qu’elle put quitter son humide logis,
25Gagnant avec l’enfant l’église la plus proche,
26Elle alla vers l’autel où le marin accroche
27Son impressionnant et fidèle ex-voto :
28Plaque en marbre gravée ou fragile bateau ;
29Là, l’esprit en éveil, la paupière mouillée,
30Anxieuse, et s’étant d’abord agenouillée
31Sous le reflet d’un haut vitrail incandescent,
32Elle tendit l’enfant, radieux innocent,
33Vers la compatissante et sereine Madone.
34« Ô toi dont la bonté récompense et pardonne,
35Sainte-Vierge, dit-elle, ô douce Maria
36Que jamais une mère en vain ne supplia,
37Veille sur mon enfant, protège sa faiblesse,
38Écarte de son sein l’arme qui brille et blesse,
39Et sauve-le du traître impassible qui ment ;
40Dans la paix de ce lieu sacré, j’en fais serment :
41Pour qu’il soit sous l’abri des saintes sauvegardes,
42Ses moindres vêtements nouveaux, ses moindres hardes
43Seront, sans nul oubli parjure, bleus ou blancs
44Aussi bien sous le feu des étés accablants[89]
45Que pendant les hivers de frisson et de glace. »
46Le reflet du vitrage ayant changé de place
47Par évolution insensible, en tournant,
48Comme pour la réponse éclairait maintenant
49Le front de la Madone et son divin sourire ;
50Et la Vierge Marie, en rêvant, semblait dire :
51« Femme, ne pleure plus, compte sur mon appui,
52Ton fils me sera cher, mes vœux iront vers lui. »
53Épiant le rayon sur la chaste figure
54Brigitte apprécia le bienveillant augure
55Et retrouvant soudain l’énergie et l’espoir
56Conçut un avenir plus clément et moins noir.
57L’enfant, lorsque tinta la cloche du baptême,
58Reçut le seul prénom d’Yvon, celui-là même
59Qui restait pour la veuve harmonieux et doux
60Grâce au souvenir tendre et vivant de l’époux.
II

CINQ ANS APRÈS
61Octobre sur les bois a parsemé sa rouille
62Et Brigitte chantonne en filant sa quenouille.
63Une fraîcheur s’épand, car le soleil est bas.
64Yvon, insouciant, courant à petits pas,
65Vient quêter un baiser, repart, rayonne et muse,
66Et par moments, sonore et doux son rire fuse;[90]
67Pour lui la terre, l’air, le ciel, tout est nouveau;
68Il s’élance au hasard, voluptueux et beau
69Dans sa robe d’enfant, bleue à ceinture blanche;
70Une flamme sincère, impérieuse et franche
71Brille dans son regard dont le fidèle azur
72Plein de séduction et d’espoir est plus pur,
73Plus chastement limpide et plus calme que l’onde;
74Un rayon du couchant pare sa tête blonde
75Et ses cheveux tombant libres, soyeux et fins
76Restent bouclés ainsi que ceux des séraphins
77Sur les livres pieux qu’on dore et qu’on illustre.

78Le temps de la famine est déjà loin; un lustre
79A passé sans rigueurs depuis le jour fatal
80Où la foudre homicide, au long fracas brutal,
81A plongé dans le deuil une humble femme enceinte.
82Du haut du ciel la Vierge impérissable et sainte
83Entend toujours l’appel d’un cœur noble et fervent;
84Brigitte mène à bien son travail et le vend ;
85Sans fatigue, en chantant, elle file la laine
86Et, grâce aux acheteurs, sa huche reste pleine;
87Le soir, c’est confiante en Dieu qu’elle s’endort.
88Son fils affectueux, intelligent et fort,
89N’a pas été courbé par les mauvaises fièvres;
90Et maintenant, l’éclair aux cils, le rire aux lèvres,
91Il s’ébat devant elle, actif et gracieux.

92Cependant l’ombre gagne, en montant, dans les cieux;
93Le feuillage inquiet s’obscurcit et s’agite;[91]
94En mère tendrement prévoyante, Brigitte
95Craignant l’humidité du soir pour son enfant,
96Et voulant égayer la chambre en la chauffant,
97Se tourne vers Yvon, doucement le rappelle
98Et lui dit : « La soirée est poétique et belle,
99La nature, pour nous charmer, se met en frais,
100Et le couchant retient ses feux ; mais l’air est frais ;
101Une brume descend sur la terre mouillée;
102Va, parcours au hasard la forêt dépouillée;
103Sans crainte de charger beaucoup tes faibles bras,
104Si tu vois du bois mort, tu le ramasseras,
105Et, pendant le souper, il flambera dans l’âtre. »
106Yvon, à cette idée, impatient, folâtre,
107Tend son front à baiser pour les adieux, et part.
108Restant seule un moment, l’heureuse mère, à part,
109En le suivant des yeux dans la pâle lumière
110Se dit, l’âme à jamais reconnaissante et fière
111Et le cœur débordant d’un amour infini :
112« Ô mon fils, mon espoir suprême, sois béni! »
III

BEL-ET-BON
113Dans la forêt, aux feux mourants du crépuscule,
114Yvon, sans se tracer aucun chemin, circule,
115Recueillant le bois mort qui parsème le sol ;[92]
116Et sa robe, parfois, arrête dans son vol
117Quelque feuille qui tombe, inutile et jaunie.
118Il écoute dans l’air la vague symphonie
119Produite, grâce au vent capricieux, léger,
120Par les branchages noirs qu’un souffle fait bouger.
121Soudain l’enfant, nature impétueuse et tendre,
122Se relève, le cœur battant : il vient d’entendre
123Dans l’ombre, à quelques pas, un bêlement plaintif;
124Prompt à se décider, silencieux et vif,
125Sans laisser au pleureur le loisir de se taire,
126Pour se rendre plus libre il vient poser à terre
127Pêle-mêle, au hasard, sa charge de bois sec
128Et les quelques rameaux épars cueillis avec;
129Puis, sans tâtonnements, guidé par son oreille,
130Éprouvant une joie étrange et sans pareille,
131Il va droit au massif où retentit l’appel;
132Là, couché sur la mousse, un malheureux agnel,
133Perdu loin du troupeau, seul et venant sans doute
134De chercher longuement, en vain, la bonne route,
135Expire sans soutien, rêveur et gémissant;
136Voyant venir à lui le bel enfant, il sent
137Une protection inespérée, une aide,
138Un cœur plein de bonté qui portera remède
139À la complexion navrante de ses maux;
140Yvon intéressé, doux pour les animaux,
141Se baisse vers l’agneau souffrant et le caresse ;
142Celui-ci, hasardant un effort, se redresse;
143Quelque temps, sans faiblir, il se maintient debout;[93]
144Mais bientôt vacillant, car son zèle est à bout,
145Il retombe vaincu, sans plainte ni révolte.
146Yvon tout à son œuvre, oubliant sa récolte,
147Soulève lentement le pauvre agneau mourant,
148Lui donne un chaleureux baiser, puis en courant,
149L’apporte, sans reprendre haleine, à la fileuse.
150Négligeant le serein et sa crainte frileuse,
151Brigitte, sans semonce injuste ni rancœur,
152Vient pour féliciter l’enfant de son grand cœur
153Et dit en souriant : « Lorsqu’on est en présence
154D’un être abandonné qu’étreint l’insuffisance
155Et qu’on sait l’intérêt ou le plaisir ailleurs,
156On prend les généreux instincts pour conseilleurs,
157Et, sans lâche regret, c’est pour autrui qu’on opte. »
158— « Tu permets, n’est-ce pas, mère, que je l’adopte? »
159Dit Yvon, le visage ardent, épanoui.
160Respectant son désir, Brigitte répond : « Oui. »
161L’enfant serre l’agneau vivement et l’embrasse ;
162Mais un projet déjà le hante et l’embarrasse :
163Sa tâche immédiate est de choisir un nom ;
164Il cherche et constamment désapprouve et fait « Non. »
165Soudain, voyant la tête agréable et jolie,
166Pleine de douceur chaste et de mélancolie
167De l’agneau qui se plaît à rester dans ses bras,
168Il dit : « C’est Bel-et-Bon que tu t’appelleras. »

[94]
IV

YVON GRANDIT
169Dans le calme toujours confiant, une année
170S’est écoulée en paix; — et Brigitte étonnée,
171Assise au frais jardin, contemple son garçon,
172S’extasiant avec amour sur la façon
173Dont il a promptement accompli sa croissance.
174Ses bras développés ont pris de la puissance,
175Sa poitrine solide et large de l’ampleur,
176Son regard du brillant, sa voix de la chaleur.
177N’étant plus à cet âge où le garçon s’habille
178En portant simplement les robes d’une fille,
179Il possède un trousseau masculin et complet
180Montrant les deux couleurs dont l’assemblage plait
181Au regard attentif de la Vierge Marie,
182Et qui, si doucement, se fond et se marie.
183Un long vêtement bleu taillé comme un pourpoint
184Sans raideur lui descend jusqu’aux genoux et joint
185Sur la gauche, au moyen d’agrafes invisibles
186— Vêtement plein d’ampleur, sans contraintes nuisibles.
187Une ceinture souple et fine, bleue aussi,
188Prend les plis à la taille en un groupe aminci;
189En dessous blancs souliers, bas blancs, culotte blanche
190Font un ensemble net qui séduit et qui tranche;
191L’aspect reste enrichi par l’or pur des cheveux
192Répandus sur le col, pleins d’éclairs et de feux;[95]
193Pour l’œil une attrayante harmonie en résulte.
194Bel-et-Bon qui chemine est maintenant adulte ;
195La laine, sur son corps répandue à foison,
196Forme une éblouissante et neigeuse toison;
197Deux courts moignons privés de l’aiguille pointue
198Qui dans les périlleux combats attaque et tue,
199Ont paru sur sa tête, épais, inoffensifs,
200Sans gêner la douceur de ses yeux expressifs.
201Il est étrangement robuste de nature;
202Yvon, quand vient le soir, le prenant pour monture
203— Cavalier souriant sous les branchages bruns, —
204S’égare dans les bois pleins d’ombre et de parfums.
205L’animal, à jamais fidèle, aime son maître;
206Sensible à son bonheur, il cherche à reconnaître
207Par son affection profonde les bienfaits
208Dont il voit chaque jour les radieux effets.
V

LE RÊVE DE BRIGITTE
209Au milieu du silence oppressant, Yvon pleure;
210Dans son trouble il n’a plus conscience de l’heure;
211Dehors règne partout le calme de la nuit.
212Une faible lumière éclaire le réduit,
213Où Brigitte malade et prise par les fièvres,
214Le front rose et brûlant, la sécheresse aux lèvres,[96]
215Dort d’un sommeil morbide et lourd.

215                                                             Depuis un mois
216Un fléau meurtrier, redoutable, sournois,
217— Sous forme de sauvage et brusque épidémie,
218Sans cesse plus terrible à tous, plus affermie
219Sévit dans le village en y semant la mort;
220Dans sa rage, il s’abat même sur le plus fort,
221Frappant sans que jamais sa marche ne varie.
222Et maintenant Brigitte épuisée, amaigrie,
223À son tour et malgré les soins, souffre du mal,
224Qui, poursuivant son cours inflexible, normal,
225Est arrivé ce soir à sa dernière phase.
226Elle dort; par moments quelque lambeau de phrase,
227S’échappant de sa bouche où l’extase sourit,
228Prouve qu’un songe heureux occupe son esprit,
229Qui, prenant un essor plein de mollesse, flotte
230Dans le monde irréel et calme.

230                                                  Yvon sanglote,
231Baissant timidement la tète et soupirant;
232Soudain un nouveau spasme horrible, déchirant,
233Lui gonfle la poitrine en réveillant sa mère
234Qui reprend connaissance et quitte la chimère
235Faite de rayons d’or et de pâles couleurs.
236Voyant son fils le front courbé, les yeux en pleurs,
237Elle dit lentement de sa voix affaiblie :
238« Ô mon enfant, cœur plein d’amour, je t’en supplie,
239Garde ton espérance en Dieu ! console-toi ;
240Un chrétien sait puiser la force dans sa foi ;[97]
241Il aspire à la mort, sourit quand il y pense,
242Et doit l’envisager comme une récompense,
243Car pour l’âme éthérée il n’est pas de tombeau.
244Si tu savais quel rêve incomparable et beau,
245Quel rêve couronné d’azur je viens de faire!
246Dans une lumineuse et tranquille atmosphère,
247Toute de pureté souveraine et de paix,
248— Debout sur un nuage étincelant, épais,
249Répandant sa blancheur tumultueuse et crue
250La Vierge au bienveillant regard m’est apparue
251Et bientôt m’a parlé de sa céleste voix ;
252Elle m’a dit avec douceur : « Femme, autrefois,
253Par un suprême élan de ton âme pieuse,
254— Noble élan dont jamais je ne fus oublieuse
255Tu mis le bel enfant, robuste nouveau-né,
256Que le ciel, en cela clément, t’avait donné,
257Sous ma protection efficace et directe
258Pour que je prenne garde à la manœuvre abjecte
259Du traître à double face, intelligent, retors,
260Et le sauve du fer meurtrier. — Depuis lors,
261Sans cesse j’ai veillé sur vos deux existences,
262Vous accordant abri, vêtements et pitances,
263Et ton fils a grandi sans pâleur. Aujourd’hui,
264Ô tendre mère, il faut te séparer de lui,
265Car pour d’impérieux desseins Dieu te rappelle ;
266Ne tremble pas, la mort est consolante et belle ;
267En sa présence, seuls, les méchants sont peureux;
268Tu vivras désormais parmi les Bienheureux,[98]
269Partageant leur extase enviable, immortelle;
270Ton enfant restera sous ta douce tutelle
271Et ton aide, jamais, ne lui fera défaut.
272À l’heure du péril imprévu, de Là-Haut
273Tu le suivras des yeux, tu seras son bon ange.
274Son avenir doit être aventureux, étrange,
275Dieu même ayant marqué la gloire de son sort ;
276Cent fois dans la mêlée il bravera la mort...
277Pourtant, reste à jamais radieuse et sans crainte;
278Sa tâche éblouira, resplendissante et sainte;
279Un jour, avec orgueil, tu verras ton enfant
280Exalté par la foule, acclamé, triomphant;
281Bien des troubles avant que ce beau jour ne luise... »
282Brigitte, que l’effort d’un tel langage épuise,
283S’interrompt brusquement et referme les yeux.
284Sur son visage plane un sourire joyeux
285Comme si, dans la nuit, de merveilleuses choses
286Passaient furtivement sous ses paupières closes.
287Gardant les cils baissés elle dit à mi-voix :
288« Oh! la Vierge est toujours présente, je la vois;
289Dans son regard s’allume une attirante flamme;
290Elle me tend déjà les bras et me réclame;
291Recueille-toi, mon fils, car elle est près de nous! »
292Yvon pâle, éperdu, vient se mettre à genoux,
293S’affalant le plus près possible de la couche.
294Brigitte de nouveau se tait; mais sur sa bouche
295— Comme si quelque songe intraduisible, fou,
296L’emportait sans retour dans le domaine flou[99]
297Des fantômes aux corps ténus et de la fable
298S’éternise dans l’ombre un sourire ineffable;
299Hélas! ce n’est plus là le bienfaisant sommeil,
300C’est l’implacable mort sans souffle ni réveil !
301Yvon, apercevant cette face débile,
302Cette face rêveuse, à jamais immobile,
303Demeurée, il est vrai, sereine jusqu’au bout,
304Yvon dans sa détresse ardente comprend tout;
305Son cœur cesse de battre un instant et se serre...
306Il est seul désormais, seul sur l’immense terre,
307Comptant déjà parmi les faibles orphelins
308Privés de doux baisers et de regards câlins...
309Et personne qui l’aime ou le plaigne, personne!...
310Songeant à son lugubre avenir il frissonne
311Et ses pleurs déchaînés coulent silencieux
312Tandis que l’aube, au loin, apparaît dans les cieux.
VI

LE MIRACLE
313Depuis la nuit terrible une semaine entière
314A passé lentement; — et dans le cimetière
315Où deviennent égaux le prince et le manant,
316Auprès de son époux, Brigitte maintenant
317Sous des gerbes de fleurs pieusement repose.
318Le soir tombe cernant la plaine, — et le ciel rose[100]
319Conserve à l’occident un ton vivace et cru
320Provenant du soleil récemment disparu
321Qui se comporte encore en puissant coloriste.
322Yvon désemparé, silencieux et triste,
323Ne songeant qu’à l’absente, erre et passe au hasard.
324Très loin, se détachant finement sur le fard
325Qui recouvre le ciel et partout s’égalise,
326Pointe le haut clocher d’une petite église.
327Bel-et-Bon doucement frôle Yvon et le suit.

328Tout à coup, annonçant l’approche de la nuit
329Qui chasse la lumière encore mal éteinte,
330Une cloche au gros son mélancolique tinte,
331S’agitant lourdement dans le clocher, là-bas.
332C’est l’Angelus. Yvon ralentissant le pas
333S’agenouille priant avec ferveur dans l’ombre
334Et semble interroger le ciel toujours plus sombre,
335Toujours plus amplement oppressant et moins roux.
336Sa prière finie, en restant à genoux
337Il met dans ses accents plus d’intime tendresse
338Et, confiant, c’est à Brigitte qu’il s’adresse,
339Disant plaintivement : « Mère, je suis bien seul!
340Pour vêtement, hélas! tu n’as plus qu’un linceul!
341Veille sur ton enfant, afin que je te sente,
342Dans mon trouble croissant, toujours douce et présente;
343Mère, exauce mon vœu, mère, protège-moi! »
344Soudain il s’interrompt, le cœur vibrant d’émoi;[101]
345Ne pouvant croire à tant d’obéissance il tremble,
346Paraissant éprouver joie et terreur ensemble :
347Sous le ciel maintenant opaque, devant lui,
348Une lumière brusque, éblouissante, a lui
349Au niveau de la plaine indéfinie, énorme;
350Ce n’est d’abord qu’un bloc majestueux, sans forme,
351Mais, rompant le chaos brutal qui dure peu,
352Une apparition se révèle au milieu,
353Et bientôt, rayonnante et superbe, une femme
354Au corps formé d’aurore éclatante et de flamme
355Se dresse comme un spectre impalpable et ténu ;
356Ce fantôme céleste, Yvon l’a reconnu;
357Il s’écrie : « Ô bonheur, je te revois, ma mère! »
358Sentant la vision délicate, éphémère,
359Il demeure immobile, extasié, hagard,
360Sans vouloir détacher un instant son regard
361De l’intense clarté soudaine et fugitive.
362L’illumination resplendissante et vive
363Semble transfigurer Brigitte. Sur son front
364Un trait de feu vivace, impondérable, rond,
365Qui sans cesse renaît de lui-même et s’isole,
366Lui fait une légère et fragile auréole ;
367De ce front largement nimbé dominant tout,
368Sereine et gracieuse elle brille debout
369Au-dessus du gazon que l’incendie effleure.
370Elle dit gravement : « Ô mon fils ! voici l’heure
371Des révélations solennelles; ce soir
372Sans qu’il me soit permis plus longtemps de surseoir[102]
373Je dois te rendre fier en te faisant connaître
374Pour quels desseins fameux et grands Dieu t’a fait naître ;
375Ces desseins, mon enfant, par ma voix apprends-les;
376Depuis longtemps, rempli d’arrogance, l’Anglais
377Opprime la campagne et dévaste la France;
378Mais bientôt sonnera l’heure de délivrance;
379Après tant de forfaits, tant de crimes commis,
380Perdant le précieux espoir, les ennemis
381Seront enfin chassés du royaume par Celle
382Qu’on nommera partout Jehanne la Pucelle
383Et qui va promptement marcher sur Orléans.
384Yvon, pour seconder ses sublimes élans,
385C’est toi, pieux enfant, que le Seigneur désigne;
386Accepte ce devoir; par là, montre-toi digne
387D’un renom accordé par la faveur du sort;
388Hâte-toi d’obéir en joignant ton effort
389Au mouvement tenté par la Vierge Lorraine;
390Va, parcours le pays; à chaque halte entraîne
391Le peuple jusqu’ici craintif, irrésolu ;
392En t’écoutant chacun reconnaîtra l’Élu,
393L’Envoyé qu’on doit suivre aveuglément, le Guide,
394Et bientôt, cher enfant, même le plus timide
395Subira l’ascendant de ta puissante voix. »
396Yvon, ému, répond : « Ô mère! je le vois,
397Ma mission sera glorieuse et sacrée ;
398Mais que pourrai-je faire, hélas! pour qu’on m’agrée
399Sans nulle sanction divine comme chef?
400Que dire aux villageois pour les convaincre? Bref,[103]
401Quel indice viendra leur prouver sans conteste
402La grandeur d’un fervent mandataire céleste
403Quand je commencerai ma tâche dès demain? »
404Brigitte paraissant répondre étend sa main
405Pleine de nonchalance, éclatante et visible,
406Vers Bel-et-Bon qui flâne, indifférent, paisible,
407Et qui, miracle saint, possède maintenant
408Un pied supplémentaire, affiné, surprenant,
409Qu’il pose sur le sol sans souffrance ni gêne.
410« Regarde, ô mon enfant! l’étrange phénomène,
411Dit Brigitte qui règne et d’un geste a fait voir
412Jusqu’où pouvait aller son céleste pouvoir;
413Monté sur cette bête humble et surnaturelle,
414Précédé par des cris et révélé par elle,
415Dans les hameaux bruyants lorsque tu passeras
416Les gens s’appelleront en levant les deux bras ;
417Autour de toi, partout, se formeront des groupes
418Et, dans un bref délai, maître de plusieurs troupes,
419Avec un juste orgueil tu compteras par cents
420— Grâce à l’effet produit par tes mâles accents
421Vibrant d’une âpreté noble et patriotique
422Les volontaires pleins d’une ardeur fanatique
423Prêts à donner leur sang pour la France et pour toi;
424Combattre en invoquant la Justice et la Foi,
425Tel sera le seul but de ta sublime enfance. »

426Bel-et-Bon, agréable, inconscient, s’avance
427Vers Yvon qui se lève étonné, soucieux :[104]
428Si l’animal, malgré son aspect gracieux,
429Dans l’accomplissement de sa métamorphose
430Était devenu sombre, agressif et morose,
431Oublieux de son maître et de ce qu’il lui doit?
432L’enfant touche, rêveur, la tête avec son doigt :
433Si quelque pointe fine avait poussé traîtresse,
434Pendant le changement et sans qu’il y paraisse,
435Sur chacune des deux excroissances?... Mais non...
436Bel-et-Bon peut garder à jamais son doux nom;
437De toute part le doigt timide oscille et glisse
438Sur un double sommet délicatement lisse,
439Sans obstacle inégal, perceptible ou griffant;
440Désormais confiant et radieux l’enfant,
441Se tournant vers sa mère avec reconnaissance,
442Sans feinte ni réserve admire sa puissance.

443Brigitte sur un ton plus solennel reprend :
444« Dans la mêlée, Yvon, le danger sera grand;
445Dès le soir qui suivra ta première victoire
446Lorsque luira déjà l’aurore de ta gloire
447Un Anglais — je t’en fais le prophétique aveu
448Devant le corps d’un frère énoncera le vœu,
449Se posant froidement en justicier placide,
450De plonger dans ton cœur un poignard homicide,
451Sans obstacle, en cherchant à percer ton sein nu ;
452Heureusement je puis, bravant cet inconnu,
453Déjouer ses efforts qui tendront vers ta perte. »
454Brigitte lentement lève sa main ouverte[105]
455En désignant son fils intrigué, palpitant ;
456Sur le buste d’Yvon, de face, au même instant,
457Pour défendre le cœur visé, sont apparues
458Des bandes sans festons, blanches, nettes et crues,
459S’étalant en largeur, claires sur le fond bleu,
460Identiques de forme et se séparant peu;
461Sans secousse elles ont surgi pleines d’ensemble
462Au geste de la main fine et puissante ; il semble
463Que chacune ait été transmise par un doigt ;
464L’enfant baissant le front les effleure et les voit
465L’œil brillant grâce au doux sourire qu’il ébauche.
466Servant de raison d’être et de but, à sa gauche
467Sont étagés depuis l’épaule jusqu’au flanc
468De larges disques neufs recouverts de drap blanc ;
469Et les bandes d’étoffe inextensibles — telles
470Des longes s’agrippant aux crochets des attelles
471S’en viennent aboutir toutes, s’adaptant bien
472Aux disques prisonniers, chacune ayant le sien.

473Brigitte en souriant reprend : « Voici l’entrave
474Qui lorsque sonnera l’heure du danger grave,
475Même si par calcul il te trouve endormi,
476Gênera ton farouche et mortel ennemi
477Pour l’accomplissement orgueilleux de son acte.
478Adieu! mon fils; perdu dans la foule compacte,
479Dans l’étincellement des armes, dans le bruit,
480Espère et souviens-toi que mon regard te suit
481Secondant ta bravoure insouciante et mâle. »[106]

482La vision devient plus légère, plus pâle,
483Cachant peu les reflets du lointain horizon;
484Éblouissante encore au-dessus du gazon,
485Brigitte sans parler s’immobilise et plane;
486Mais sa carnation blanchit, plus diaphane;
487Son corps prestigieux, depuis quelques instants
488Présentant des contours moins sûrs, moins consistants,
489Tel qu’un rêve, paraît se fondre dans l’espace;
490Avidement l’enfant fixe l’auguste face
491Cherchant à retenir l’affectueux regard
492Qui brûle davantage et subsiste plus tard;
493Or c’est en vain bientôt que son amour réclame
494Un fugitif éclair de sa céleste flamme;
495La chère visiteuse, hélas! a disparu.

496Partout l’apaisement nocturne s’est accru ;
497Le ciel noir, encombré d’étoiles, s’illumine;
498De nouveau, promeneur sans but, Yvon chemine,
499La pensée en travail et songeant sans faiblir
500À cette mission qu’il lui faut accomplir.
VII

VERS ORLÉANS
501Mai rayonne; le clair soleil réchauffe et brille;
502Au fond des bois, l’oiseau fait entendre son trille;
503De toute part l’ardent et brusque renouveau[107]
504S’épanouit, reprend ses droits, monte au cerveau.
505Sous l’embrasement calme et que rien n’atténue
506Une route s’étend, blanche à perte de vue,
507Faite pour réfléchir l’éclat rassérénant.
508Dans la lumière, Yvon, cavalier surprenant,
509Monté sur Bel-et-Bon courageux et docile,
510Animant le chemin partout large, facile,
511S’avance environné de combattants nombreux,
512Suivi tout à la fois et précédé par eux.
513Et c’est vers Orléans qu’il tend et se dirige.

514Après cette soirée où, merveilleux prodige,
515Sa mère est apparue en un flot de clarté,
516L’enfant, plein d’héroïque espoir et de fierté,
517Sans perdre un jour s’est mis bruyamment en campagne.
518Il sent que le bonheur constant qui l’accompagne,
519Son rôle étant sacré, le suivra jusqu’au bout.
520Passant dans les hameaux il a crié partout :
521« Venez, la délivrance attendue est prochaine,
522Le pays va briser enfin sa lourde chaîne.
523Une aurore de Gloire et d’Espérance a lui ! »
524Les curieux venant se grouper près de lui
525Quittaient vite l’étable encombrée ou la grange
526Et restaient confondus par sa monture étrange ;
527Certains même, voyant l’auguste cavalier,
528Se signaient et laissaient leurs genoux se plier
529Voulant se prosterner devant le mandataire
530Envoyé par le ciel clément sur l’humble terre ;[108]
531Bel-et-Bon inspirait par son magique aspect
532Une admiration fervente, un saint respect.
533« Jeanne, donnant le pur exemple, nous précède,
534Continuait Yvon; accourons à son aide!
535Avec elle chassons l’Anglais de notre sol
536Pour supprimer enfin le pillage et le vol. »
537De tous côtés faisant nombre sur son passage
538Les frustes villageois sans nul apprentissage,
539Ignorants des assauts et des mâles combats,
540S’enrôlaient de plein gré, fanatiques soldats,
541Hantés par ces deux mots sanglants Vengeance et Haine
542Et juraient d’obéir au jeune capitaine.
543Tous après le premier élan avaient compris
544Qu’il fallait découvrir des armes à tout prix;
545Et chacun par la ruse ou par la violence
546S’appliquait à saisir arc, dague, épée ou lance.
547Yvon toujours avait noblement réussi;
548Partout son régiment naissant s’était grossi
549Comblant son légitime espoir et son attente;
550Maintenant il commande une armée importante
551Qui le suit, s’allongeant au loin sur le chemin
552Avec l’âpre désir de combattre demain.
553On marche allègrement, sans refrain ni vacarme;
554Chacun en respirant l’air vif goûte le charme
555De la voluptueuse et divine saison.
556Orléans n’est pas loin et c’est vers l’horizon,
557Vers le but glorieux et précis qu’on regarde.
558D’abord s’aligne seule une courte avant-garde ;[109]
559Puis vient Yvon, héros grave et silencieux,
560Songeant, par ce matin de mai, que dans les cieux
561Sa mère bien-aimée, invisible et présente,
562Le voit sans bouclier ni cuirasse pesante,
563Courir vers le danger, entraîné par sa foi;
564Radieux il murmure : « Elle veille sur moi,
565M’entend lorsque j’adresse au ciel une prière,
566Et saura nous donner la victoire. »

566                                                         Derrière
567En bon ordre, marchant partout quatre de front
568Pour conserver un pas régulier, ferme et prompt,
569Qui leur donne l’aspect réel des militaires,
570Se pressent sur un long parcours les volontaires,
571Hommes jeunes, vivants et forts, pleins de verdeur,
572Animés d’une sainte et belliqueuse ardeur;
573La flamme de certains regards est provocante.
574Yvon, les séparant en groupes de cinquante,
575A nommé par un choix judicieux et bref
576Pour chacune de ces divisions un chef
577Qui mène ses soldats en restant à leur tête ;
578Pleine d’ambition chaque cohorte est prête
579À faire son devoir sans trouble et fièrement
580Quand viendra l’heure du premier engagement.

581On va sur le chemin aride qui poudroie.

582Soudain dans le silence un vibrant cri de joie
583Plein de promesse, long, fébrile, encourageant,[110]
584Éclate à l’avant-garde et court se propageant
585Jusqu’au bout du mouvant fleuve humain qui défile;
586La halte méritée est prochaine : une ville
587Présentant un aspect nuageux, incertain,
588Vient de surgir, troublant les vapeurs du lointain;
589Enfin c’est Orléans! c’est le but qu’on désire;
590Chacun, s’abandonnant à l’enivrant délire,
591En l’apparition trouve le brusque oubli
592Des obstacles vaincus, du chemin accompli,
593De l’espoir trop souvent trompeur et des fatigues;
594Comme après un signal les bouches sont prodigues
595D’accents riches d’échos et qui ne cessent point
596Pendant que tous les yeux fixent le même point.
VIII

LA BASTILLE SAINT-LOUP
597Près d’Orléans, superbe à cheval, la Pucelle,
598Dont l’armure au milieu de la foule étincelle,
599Attaque sans répit la Bastille Saint-Loup;
600Les Anglais, acceptant la lutte, sont beaucoup
601Au sein de l’orgueilleuse et haute forteresse;
602Mais Jeanne d’un regard, comme une enchanteresse,
603Entraîne ses ardents guerriers et le succès
604Semble se déclarer partout pour les Français,
605Qui gagnent du terrain, indomptables, farouches.[111]

606La chance brusquement tourne. De mille bouches
607Un cri retentissant part et déchire l’air :
608Quittant au bon moment la Bastille Saint-Pouair
609— Où sans bouger, là-bas, toute une troupe anglaise
610Suivant l’engagement des yeux tenait à l’aise
611Des soldats imprévus sortent fiers et nombreux;
612Les Français ont dès lors l’ennemi derrière eux
613Et là les défenseurs de Saint-Loup leur font face;
614Jeanne voit l’imminent péril; quoi qu’elle fasse,
615Le combat jusqu’alors favorable est perdu
616Et bien du sang sera promptement répandu.
617L’Anglais se réjouit bruyamment, sans vergogne.

618Tout à coup, franchissant la porte de Bourgogne,
619Yvon paraît suivi de tous ses combattants;
620Sa monture le mène au but en peu d’instants.
621L’enfant, entré sans bruit dans Orléans la veille,
622Croyant sentir déjà la gloire qui s’éveille,
623Est heureux que parmi les traits dès aujourd’hui
624Comme pour l’éprouver Jeanne ait besoin de lui.
625Sans tarder c’est par ceux de Saint-Pouair qu’il commence ;
626Encouragés par lui ses hommes, foule immense,
627Frappant de tous côtés agissent en héros;
628Les Anglais déliants, refoulés sans repos,
629Rentrent dans leur bastille en y cherchant refuge.
630Se retournant alors vers Saint-Loup, Yvon juge
631La position nette et solide là-bas[112]
632De Jeanne inébranlable et qui ne faiblit pas ;
633Il vole à son secours ainsi que dans un songe.

634Longtemps sans résultats l’attaque se prolonge.
635Enfin dans un suprême assaut plus furieux,
636Sans ruse, les Français restent victorieux;
637Les assiégés, voyant leur bastille envahie
638Par cette irruption d’une foule haïe,
639Succombent, résistant à peine; les derniers
640Bientôt doivent se rendre et sont faits prisonniers.
IX

LES DEUX JUMEAUX
641La bruyante bataille a pris fin ; le soir tombe ;
642Et les morts dont beaucoup n’auront jamais de tombe
643Sont couchés au hasard, privés de soins pieux,
644Sans avoir entendu les déchirants adieux
645Ni les sanglots émus des mères ou des femmes.
646La Bastille Saint-Loup vide et livrée aux flammes
647Jette dans le lointain d’indécises clartés.

648Étendu sur le sol, les deux bras écartés,
649Un Anglais a gardé les paupières ouvertes,
650Montrant des yeux songeurs pleins de nuances vertes ;
651Atteint près de Saint-Pouair et déjà froid il gît.[113]
652Contre lui, sur le sol, une place rougit
653Présentant une tache inégale et sanglante;
654En effet un poignard terrifiant se plante
655Dans une étroite plaie, au milieu de son cœur;
656Pendant la lutte active et brève, le vainqueur,
657Voulant, par un souci prudent, que la blessure
658Soit plus affreusement foudroyante et plus sûre,
659N’a pas laissé d’obstacle entre l’arme et la peau ;
660Dégrafant le pourpoint et tirant un lambeau
661De la trop délicate et fragile chemise,
662Il a pu sans erreur, la poitrine étant mise
663En contact irritant et rapide avec l’air,
664Choisir la place juste et diriger son fer
665Pour produire une entaille infernale et mortelle ;
666Depuis rien n’a bougé; l’arme est encore telle
667Qu’après le dénouement du coup brutal et prompt.

668Dans le silence triste et que rien n’interrompt
669Un homme est apparu; — sans compagnon il erre,
670Par moments se courbant vivement vers la terre
671Et regardant les corps qui reposent à plat ;
672Il profite âprement du plus subtil éclat
673Venant de quelque flamme incertaine, agrandie,
674Que projette là-bas le funèbre incendie
675Sur l’ensemble du ciel largement éclairci.
676Pour garder son courage il se dit : « C’est ici
677Que de mes propres yeux je l’ai vu tomber raide
678Sans qu’il ait eu le temps de me crier à l’aide[114]
679Après notre sortie, alors que des Français,
680Suivant aveuglément cet enfant que je hais,
681Nous ont fait reculer par leur fougue et leur nombre
682Jusqu’à la forteresse imposante. »

682                                                         Dans l’ombre
683Il fouille avec espoir et zèle.

683                                               Tout à coup
684Une lueur intense arrivant de Saint-Loup
685— Comme dans un logis lorsqu’on attise l’âtre
686Éclaire le cadavre au doux regard verdâtre
687Faisant mieux ressortir la mortelle blancheur
688Du visage immobile et glacé. Le chercheur,
689S’arrêtant aussitôt, se courbe et s’agenouille,
690Pendant que malgré lui sa paupière se mouille.
691Entre le pauvre mort rigide et le vivant
692— Aux feux de l’incendie activé par le vent
693Et chaudement nimbé par les rayons qu’il lance
694Se révèle une étrange et fine ressemblance;
695Sans attente ni doute ils sont frères jumeaux.
696Tous deux également jeunes, candides, beaux,
697Ont même chevelure indépendante et brune,
698Mêmes regards profonds et verts; une par une
699Nombre d’affinités soudain sautent aux yeux.
700« Ô mon Franck, ce matin si tendre, si joyeux,
701Je te revois couché sur le sable, sans vie,
702Et ton affection constante m’est ravie ! »
703S’écrie avec l’accent des sincères douleurs[115]
704L’agenouillé vibrant d’angoisse et tout en pleurs.
705« Mon frère, mon ami, mon compagnon fidèle,
706Cette guerre est maudite; hélas! à cause d’elle
707Je t’ai perdu, mon Franck, oui, perdu sans retour!
708Semblables de visage et nés le même jour,
709Nous avions de tout temps respiré côte à côte!
710Parfois, je m’en souviens, sans parler à voix haute
711Nous mêlions nos regards et nous les comprenions!
712Jamais nuls différends, nulles désunions
713Dans nos longs entretiens sans nuages ni troubles!
714Nos désirs, nos projets, nos rêves étaient doubles!...
715Mon sort est résolu déjà; vivre sans toi,
716Ô Franck! me cause trop d’insurmontable effroi;
717Guidé par ma détresse immense je préfère
718Sans attendre un seul jour te rejoindre, ô mon frère;
719Oui, ton John jusqu’au bout veut partager ton sort. »
720À ces mots il se penche en tremblant vers le mort
721Dont les regards éteints se perdent dans un rêve;
722Il saisit doucement la tête qu’il soulève,
723Puis approche le front afin d’y déposer
724Avec charme et respect un suprême baiser
725Rempli d’immédiat espoir et de tendresse.
726Calmé par cette pure étreinte, il se redresse
727En demeurant auprès du cadavre, à genoux,
728Et dit d’une voix lente : « Ô Mort, réunis-nous! »
729Il prend l’arme enfoncée avec force, la bouge,
730Puis l’arrache; — la lame apparaît toute rouge;
731Il dirige aussitôt la pointe vers son sein ;[116]
732Au moment d’accomplir son funèbre dessein,
733Apercevant l’horrible et saisissante plaie
734Il songe en s’arrêtant que tout crime se paie
735Et reprend : « Mourir, soit; mais sans vengeance, non;
736Si j’ignore les traits, la prestance, le nom
737Et la condition du meurtrier infâme,
738Du moins j’ai vu le chef dont la présence enflamme
739Cette réunion de preux aventuriers,
740Qu’une brusque influence a changés en guerriers;
741Seul le bel enfant blond les guide et les entraîne,
742Imposant sa puissance étrange et souveraine;
743C’est lui l’instigateur, la tête, le soutien,
744L’ardente volonté qui ne laisse plus rien,
745Ni fièvre ni désir, sitôt qu’on la supprime;
746Il est donc hautement responsable du crime;
747Oui, foi de John Glover, il mourra de ma main.
748Sans repos je m’attache à ses pas dès demain ;
749Tant mieux si le destin me procure la chance
750D’accomplir de façon ouverte ma vengeance
751Noblement, au grand jour, dans un combat; sinon
752N’importe quel moyen subtil me sera bon;
753Pour guetter l’ennemi, ma raison ne refuse
754Ni le piège tendu dans l’ombre, ni la ruse;
755Lorsqu’il est radieux, c’est le but qui prévaut ;
756Mais, que ce soit par force ou par surprise, il faut
757Que j’atteigne l’enfant à coup sûr et de face,
758Car je veux que ce fer ensanglanté lui fasse
759Une plaie en plein cœur semblable à celle-ci;[117]
760Pour que le châtiment compte, je veux aussi
761Frapper directement sur sa poitrine nue
762Afin que sans retard la blessure obtenue
763Me rende un morne aspect identique à celui
764Qu’offrait le corps pâmé de mon frère aujourd’hui ;
765Cher Franck, — oui devant toi que je pleure et que j’aime
766J’en fais le solennel serment, — ce poignard même
767Qui brille dans ma main et t’a donné la mort
768À toi si rayonnant de bonheur et si fort
769Vengera ton trépas; — frère, je te le jure. »

770Regardant le cadavre à la pâle figure,
771Longtemps John éperdu sanglote amèrement,
772Songeant à la teneur de son calme serment.
X

LA BASTILLE DES AUGUSTINS
773Deux jours se sont passés. La brise est tiède et pure.
774Belle sous les reflets de sa luisante armure,
775Jeanne, pleine d’espoir, négligeant les fortins,
776Dirige ses efforts contre les Augustins.
777Yvon sur sa monture étrange mais réelle,
778Aidé de ses guerriers prend part à la querelle,
779Heureux de prodiguer son redoutable appui.
780Surpris, l’enfant de loin voit s’élancer vers lui[118]
781Un Anglais isolé serrant dans sa main droite
782Le manche d’un poignard dont le fer qui miroite
783A des traces de sombre et sanglante rougeur;
784C’est John Glover qui vient, implacable vengeur,
785Courant droit sur Yvon qui le fixe et le brave;
786Tout à coup, interdit, John aperçoit l’entrave
787Qui mise sur le cœur sauvegarde l’enfant ;
788Sa lèvre se contracte; il blêmit, étouffant
789Un cri d’immédiate impuissance et de rage;
790Venu pour agir vite, il perd force et courage;
791Le serment qu’il a dit en un lieu solennel,
792Serment fait à la mort, est précis et formel!
793Sa propre voix résonne encore à son oreille:
794« La blessure sera pénétrante et pareille,
795Et le cœur sans aucun voile doit être atteint
796Par le même hideux poignard encore teint
797Du sang de Franck, du sang vénérable d’un frère! »
798John s’irrite déçu; que résoudre? que faire?
799Il comptait, d’un revers de main, en un instant,
800Se démasquant avec audace et profitant
801De cette impression de surprise et de trouble
802Qui donne à l’assaillant un avantage double,
803Mettre d’abord le cœur facilement à nu ;
804Et voici, sous ses yeux, qu’un obstacle inconnu
805Se dresse, infranchissable, et brusquement arrête
806Sa main terriblement pourvue et déjà prête,
807Mais qui, brisant l’essor, hésite et reste en l’air;
808Son geste n’a duré que le temps d’un éclair ;[119]
809Regrettant sourdement l’occasion qu’il gâche
810Et désirant au moins faciliter sa tâche
811En préparant longtemps d’avance le succès
812Pour le but qu’il recherche et les futurs essais
813Dont il compte affronter l’incalculable risque,
814Il saisit puis arrache, en haut, le premier disque;
815Se sauvant au hasard par un chemin chanceux,
816Il échappe, enivré de vitesse, à tous ceux
817Qui, témoins de sa trop arrogante conduite,
818Voulant venger Yvon, volent à sa poursuite.
819L’élan définitif demeure acquis; — bientôt
820Avec des cris on donne activement l’assaut
821Et sans atermoiements la forteresse est prise.

822Alors, épanoui sous l’aile de la brise,
823L’aveuglant incendie au rouge embrasement
824S’élève, colorant la nue immensément.
XI

LE VIEILLARD
825Au couchant qui pâlit le ciel est couleur d’ambre.
826Seul et rêveur, assis dans une étroite chambre,
827Yvon goûte un instant de bienfaisant repos.
828Parfois, sans nul orgueil pour son cœur de héros,
829Revoyant avec calme au fond de sa mémoire[120]
830L’attaque d’aujourd’hui terminée en victoire,
831C’est le triomphe sûr et prochain qu’il pressent.
832Sur son buste moins clos le premier disque absent,
833À jamais disparu, laisse un espace vide ;
834L’enfant songe de loin au ravisseur perfide,
835À son acte brutal, autant que surprenant;
836Le second disque blanc plus étreint maintenant
837Sert d’aboutissement à deux bandes d’étoffe.

838Soudain Yvon se lève; on bouge, on s’apostrophe
839Près de la chambre, là, dans le sombre couloir,
840Et l’enfant inquiet entend sans le vouloir.
841Il appelle : « Roland! » criant d’une voix forte;
842Un homme entre, restant debout près de la porte;
843Yvon le questionne en quelques termes brefs;
844L’homme, grand, martial et fier, est un des chefs
845Que l’enfant a choisis, recherchant les plus dignes;
846Son masque régulier, jeune, porte les signes
847D’une indéracinable et mâle volonté;
848Mais ses regards brillants respirent la bonté;
849De tous les enrôlés c’est lui qu’Yvon préfère;
850Il se fie à son cœur, à son grand savoir-faire,
851Le sachant plein de sens, impétueux et fort
852Et, de plus, dévoué pour lui jusqu’à la mort.
853Interrogé, Roland docilement s’explique :
854Un vieillard à la voix grave et mélancolique
855Se trouve là, le front tremblant, les yeux rougis;
856Son fils, qu’il n’a pas vu ce soir à son logis,[121]
857Manque, hélas ! à l’appel de ses compagnons d’armes ;
858L’ancêtre misérable, au milieu de ses larmes,
859Ayant appris qu’Yvon, cœur pur et généreux,
860Commande en chef suprême à des hommes nombreux,
861Demande à deux genoux qu’on lui donne une escorte ;
862En maîtrisant son trouble il pourra de la sorte
863Chercher aux Augustins, sur le lieu du combat,
864L’absent tombé pendant l’action, en soldat,
865Et le ramener mort ou blessé grâce à l’aide
866Qu’il tâche d’obtenir par ses sanglots; tout plaide
867Pour l’humble suppliant justement éploré
868Conscient du destin de ce fils adoré ;
869Dans son âpre désir d’être exaucé, le père,
870Que dévore une sombre inquiétude, espère
871Avoir l’inoubliable et suprême faveur
872D’être admis sans retard près du jeune sauveur
873— Qu’Orléans, par des cris de joie, acclame et fête
874Afin de formuler lui-même sa requête.
875Yvon courbe la tête et se recueille; puis
876D’une voix ferme il dit à Roland : « Introduis
877Ce tendre quémandeur dont la plainte me touche;
878Je veux, pour m’éclairer, connaître de sa bouche
879Le service imminent qu’il réclame de moi
880Et calmer, si je peux, sa peine et son émoi. »
881Esclave de la stricte et froide discipline,
882Roland sans répliquer acquiesce et s’incline;
883Il conduit dans la chambre, après un court moment,
884Un vieillard faible et las, marchant péniblement,[122]
885Dont la pauvre main vibre et dont le front se penche;
886Dans l’ombre sa figure à longue barbe blanche
887Présentant un profil délicatement pur
888Se dérobe, accusant le déploiement obscur
889Du large capuchon mystérieux qu’il porte.
890Roland en s’éloignant a refermé la porte ;
891Yvon et l’inconnu demeurent seul à seul ;
892Soudain, perdant sa morne apparence d’aïeul,
893Le visiteur reprend sa taille svelte et haute ;
894Gêné pour accomplir un coup d’audace, il ôte
895Son capuchon flottant et son ample manteau,
896Puis, par un simple effort de ses doigts, sans couteau,
897Arrache sa perruque et sa barbe de neige.
898Yvon, silencieux, assiste à ce manège;
899C’est John Glover qu’il a maintenant devant lui.
900Il reconnaît l’Anglais qui tantôt s’est enfui
901Après son action insidieuse et brusque;
902Blâmant cette conduite étrange qui l’offusque,
903L’enfant, que la surprise accable, jette un cri.
904John murmure en serrant les dents : « Franck a péri
905Sous le fer d’un des tiens et par ta seule faute...
906Ton sang paiera son sang! » Au même instant il saute
907Agile et gracieux sur Yvon, faible enfant
908Qui muet le repousse et sans peur se défend.
909Roland qui n’est pas loin, soucieux de connaître
910La cause du tapage et du cri de son maître,
911Rentre sans modérer sa hâte; au bruit qu’il fait
912John plein de méfiance et redoutant l’effet[123]
913De sa colère brusque, ardente, légitime,
914Se relève et s’écarte en laissant sa victime;
915Roland pense qu’Yvon languissant est blessé
916Et va droit sur l’enfant, courant au plus pressé,
917Pendant que John s’en va dans la minute brève
918Où le hasard lui donne indépendance et trêve.
919Roland a bientôt vu la fin de son tourment :
920Yvon est demeuré sain et sauf; seulement
921À la place guettée, en haut, le second disque,
922Pris avec cet effort qui durement confisque,
923Manque, emporté par John qui fuit on ne sait .
924Roland dit : « Je l’ai bien reconnu, c’est ce fou,
925Ce farouche agresseur étrange et maniaque
926Qui, bravant la mêlée, au moment de l’attaque
927S’est élancé sur toi, l’arme prête, aujourd’hui ;
928Il semble activement te poursuivre ; c’est lui
929L’irréconciliable et haineux fanatique
930Désigné dans sa noble extase prophétique
931Par ta mère déjà clairvoyante !» — « En effet,
932C’est lui, » répond Yvon. — « Avant que son forfait
933Par l’audace ou la ruse indigne s’accomplisse,
934Je saurai le frapper sans que mon arme glisse ! »
935Dit Roland qui s’exalte et met dans son accent
936Une part de mépris sauvage et menaçant.

[124]
XII

LE TRAIT D’ARBALÈTE
937Jeanne, calme au milieu des sanglantes querelles,
938Mène intrépidement l’attaque des Tourelles;
939Pour entraîner ses gens, elle sent qu’il lui faut
940Devant tous s’élancer la première à l’assaut;
941Gagnant vite le mur, elle applique une échelle
942Et monte... Mais soudain, sans force, elle chancelle :
943S’apprêtant à risquer l’effort suprême, — au su
944De sa nombreuse armée entière, elle a reçu,
945Frémissante et surprise, un long trait d’arbalète;
946Aussitôt la panique est immense et complète
947Parmi ceux qu’animait son magique regard ;
948La blessée est sur l’heure emportée à l’écart.
949Yvon heureusement est là guidant ses troupes;
950L’étrange cavalier parle et parcourt les groupes ;
951Les soldats médusés se pressent pour le voir
952Et ses injonctions font renaître l’espoir.

953Pendant que tous les yeux fixent l’enfant qu’on fête,
954Un homme seul faisant quelques pas sur le faîte
955Du rempart exigu, dangereux et glissant,
956Voit l’échelle restée à sa place et descend;
957Nul ne l’a remarqué parmi la foule épaisse ;
958Profitant de l’émoi salutaire, il se baisse[125]
959Et, rampant vers Yvon qui ne l’aperçoit pas,
960Agrippe vivement le dernier disque, en bas,
961Et l’enlève d’un coup avec puissance et rage;
962Interloqué par tant de ruse et de courage,
963Yvon tourne la tête et dit : « Encore lui! »
964Mais, prenant son élan, John déjà s’est enfui ;
965Dans son œuvre partout la chance l’accompagne;
966Devançant le tumulte, en quelques bonds il gagne
967L’échelle qu’il gravit lestement sans arrêt;
968Fier de sa réussite il passe et disparaît
969— Au moment où de loin on le hue, on le raille
970À l’abri rassurant de l’opaque muraille.
971Yvon pense au devoir et chasse tout souci.
972Son visage un instant crispé s’est éclairci
973Reconquérant sa grâce ineffable et sereine;
974Il se porte en avant et par sa fougue entraîne,
975Désignant le rempart du doigt et parlant haut.
976Les Français qui, joyeux, le suivent aussitôt.
XIII

LA PRISE DES TOURELLES
977Déjà le soleil fuit vers le couchant qu’il dore,
978Et sans diversion le combat dure encore.
979Yvon avec les siens occupe Sainte-Croix ;
980Voyant qu’il se fait tard il sent que cette fois[126]
981Un assaut décisif et brusque est nécessaire;
982L’armée accable au loin la bastille et l’enserre,
983Car Jeanne ranimée après de prompts secours
984Fait échec aux Anglais qui résistent toujours.

985Près d’Yvon s’ouvre un pont improvisé, fragile;
986En premier, se fiant à sa monture agile,
987L’enfant passe gardant un généreux élan;
988Des Anglais, qui de loin ont deviné son plan,
989Marchent à sa rencontre en lui criant : « Arrête! »
990John, toujours en éveil, se plaçant à leur tête,
991Brandit une légère épée au tranchant nu;
992Hanté par son serment appris et retenu,
993De son regard cupide, attentif, il dévore
994Les deux seuls disques blancs qui survivent encore
995— Le plus haut unissant trois bandes, l’autre deux, —
996Et sa prunelle ardente émet de sombres feux ;
997Il s’approche d’Yvon qu’on suit et qu’on acclame,
998Puis cherche, en abaissant rapidement sa lame,
999À détruire d’un coup l’entrave en la fauchant;
1000Seul le disque d’en bas atteint par le tranchant
1001Tombe sans entraîner aucune attache et roule;
1002John le ramasse et fuit échappant à la foule
1003Qui, regardant Yvon, accourt et sans délais
1004S’ouvre une large issue en chargeant les Anglais.
1005Au milieu des hourras les Tourelles sont prises ;
1006Et bientôt, caressant les vieilles pierres grises,
1007Avec d’amples reflets les flammes jailliront[127]
1008Propageant l’incendie éblouissant et prompt.
XIV

LE SOMMEIL D’YVON
1009Éclairant à souhait la nuit tiède et paisible,
1010Le globe étincelant de la lune visible
1011Brille au ciel, sans nuage importun ou jaloux.
1012Aucun souffle n’agite au loin l’air pur et doux
1013Qui chargé de senteurs printanières pénètre
1014Dans le silencieux logis dont la fenêtre
1015Malgré l’heure est restée entr’ouverte à demi.
1016Yvon, les cils baissés, mollement endormi,
1017Séduisant, gracieux, beau comme à l’ordinaire,
1018Est frappé par le flot de la clarté lunaire;
1019Ailleurs la pièce est noire et l’ombre la remplit.
1020Dans ce gîte incomplet l’enfant n’a pas de lit;
1021C’est au ras du plancher qu’il dort calme et robuste,
1022Plusieurs coussins épais surélevant son buste.
1023Un disque désormais à lui seul fixe et joint
1024Les bandes de drap blanc toutes au même point.
1025Yvon n’a pas voulu, par ferveur, qu’on remplace
1026Les signes vénérés que d’une main rapace
1027Avec entêtement ce fier jeune homme brun
1028Sans révéler son nom a soustraits un par un,
1029Jouant partout son rôle imprudent, éphémère ;[128]
1030Cet obstacle posé d’un geste par sa mère,
1031Un sacrilège seul l’aurait modifié;
1032L’enfant respectant l’œuvre étrange s’est fié
1033À l’appui saintement promis d’une voix tendre.

1034Prêt à tout voir, à tout guetter, à tout entendre,
1035Roland veille immobile, étendu près du mur, —
1036Solitaire et discret dans un endroit obscur
1037Sans atteindre aux rayons qui blanchissent la pièce;
1038Il commente les bruits du dehors; — une espèce
1039D’inquiétude allant presque au pressentiment
1040Lui fait ouvrir les yeux, l’agite vaguement;
1041Car l’ennemi d’Yvon — ce fougueux adversaire
1042Dont la prompte capture était si nécessaire
1043Aux Tourelles n’a pas été fait prisonnier;
1044Roland a regardé de près jusqu’au dernier
1045Les blessés répandant le sang pur de leurs veines
1046Et les morts déjà froids et lourds... recherches vaines;
1047Celui qu’il attendait ne gisait nulle part;
1048Passant par quelque brèche étroite du rempart,
1049John a pu déjouer d’un bond toute poursuite;
1050Dès lors quelle sera sa traîtresse conduite?
1051De quels pièges sanglants saura-t-il se munir?
1052Roland reste hanté par le clair souvenir
1053De ce déguisement subtil, de cette ruse,
1054Et craint, rempli d’un zèle ardent, qu’on ne l’abuse
1055À chaque heure au moyen de quelque nouveau tour.
1056Éclipsant tout à coup le poétique jour[129]
1057Fourni par les rayons abondants de la lune,
1058Se dresse à la fenêtre une figure brune
1059Dont le regard demeure indéchiffrable, obscur;
1060Grimpant légèrement aux obstacles du mur,
1061John Glover — car c’est lui — se repose et s’attarde;
1062Quelque temps par prudence instinctive il se garde
1063Guettant le moindre éclair comme le moindre bruit;
1064Il retrouve à travers la vitre le réduit
1065Témoin de sa seconde et brève tentative
1066Lorsque au soleil couchant, là, d’une main hâtive
1067Il jetait loin de lui son long déguisement.
1068Enfin il se décide et chasse doucement
1069La fenêtre qui joue avec lenteur et cède;
1070Se répétant le vœu solennel qui l’obsède,
1071Il considère Yvon dans l’espace éclairci
1072Et voit qu’en ce moment il est à sa merci ;
1073John pourra cette fois lui ravir l’existence;
1074L’obstacle qui subsiste est sans nulle importance...
1075Sa main, d’un geste prompt, exposera la chair
1076Et, sans rouvrir les yeux, l’ennemi paiera cher
1077Le meurtre foudroyant dont il est responsable,
1078Murmurant sur un ton sourd, indéfinissable :
1079« Ô ma vengeance, enfin je l’aurai, je la veux... »
1080Il crispe avec un âpre espoir ses doigts nerveux
1081Qui fouillant sa ceinture y saisissent son arme.
1082Il écoute au dehors... Nul ne donne l’alarme...
1083Dans le silence épais rien ne semble bouger.[130]
1084Bondissant dans la chambre, audacieux, léger,
1085Il fonce sur Yvon, l’œil vif, la lame prête...
1086Mais une main de fer le rudoie et l’arrête
1087Lui faisant accomplir un brusque haut-le-corps;
1088C’est Roland, qui, resté froidement jusqu’alors
1089Invisible et muet dans le cercle de l’ombre,
1090A quitté le retrait de sa cachette sombre;
1091Une lutte s’engage, implacable et sans cris;
1092Or le désavantage étant pour John surpris,
1093Roland d’une main sure et rigide lui plonge,
1094Sans que l’affreux duel s’anime ou se prolonge,
1095Une dague pointue et fine dans le flanc;
1096John s’affale aussitôt sous l’éclairage blanc
1097Que projette la lune incolore et blafarde.
1098Yvon s’éveille au bruit de la chute et regarde;
1099Sans comprendre il se lève, anxieux, oppressé,
1100Se rapproche et soudain reconnaît le blessé
1101Qui souffre de sa plaie ardente et la comprime.
1102« Il allait te frapper, j’ai devancé le crime...
1103Vois, c’est lui l’assassin qui nous cache son nom! »
1104Dit Roland sans pitié pour sa victime. — « Non,
1105Répond John outragé dans son orgueil farouche,
1106— Pendant qu’Yvon venant de choisir dans sa couche
1107Rapporte au moribond son plus large coussin, —
1108Non, John Glover n’est pas un perfide assassin,
1109Mais un vengeur loyal qui n’a plus à se taire;
1110Franck, mon frère jumeau, mon seul ami sur terre,
1111Le jour où les Anglais s’abritaient dans Saint-Loup[131]
1112En sortant de Saint-Pouair est tombé tout à coup
1113Atteint profondément par le fer d’un des vôtres;
1114Il est mort sur-le-champ, oui, mort comme tant d’autres!
1115Et de loin je l’ai vu chanceler sans crier;
1116N’ayant pu distinguer les traits du meurtrier,
1117J’ai juré d’exercer mon auguste vengeance
1118Sur le chef dont la sainte et noble intelligence
1119Savait orienter la lutte et menait tout;
1120Mon espérance était sacrée, elle m’absout.
1121C’est en pleine poitrine indéfendable et nue
1122Qu’avait frappé la main qui m’était inconnue;
1123J’ai décidé devant la plaie au bord vermeil
1124Que pour le châtiment le coup serait pareil. »
1125À ces mots le blessé s’affaiblit et frissonne...
1126Il reprend doucement : « Frère, mon heure sonne,
1127Oui, je vais te rejoindre... ô mon Franck, me voici... »
1128Puis tombe lourdement, le regard obscurci.
1129Yvon le voit sans vie et dit : « Pauvre jeune homme,
1130C’était un noble but qu’il poursuivait en somme ;
1131Tant d’amour fraternel me désarme; aujourd’hui
1132Je n’ai plus que pardon et que pitié pour lui ;
1133Mon cœur ne gardera ni haine ni rancune. »
1134Alors, sous la clarté discrète de la lune,
1135L’enfant, avec un soin charitable et pieux,
1136Se penche vers le mort et lui ferme les yeux.

[132]
XV

BRIGITTE
1137Le huit mai s’est levé; l’astre du jour flamboie:
1138Partout s’épanouit et rayonne la joie,
1139Montant de la chaumière indigente au palais.
1140Orléans cette fois est libre; les Anglais,
1141Accomplissant depuis le matin leur exode,
1142Défilent vers la plaine immense avec méthode,
1143S’efforçant d’éviter fuite ou dispersion.
1144Dans la ville on annonce une procession
1145Pleine de majesté, nombreuse, solennelle,
1146Signe de gratitude infinie, éternelle,
1147Prêt à sanctifier l’aide du Tout-Puissant.

1148Le soleil dépouillé de brume, éblouissant,
1149De ses feux pleins de vie orne à l’heure présente
1150Le dénouement public d’une scène imposante;
1151Immobile au milieu de ses mâles soldats
1152Dont la fière bravoure activant les combats
1153A toujours fait pencher la balance incertaine,
1154Posté sur sa monture en jeune capitaine,
1155Yvon sent qu’ici-même une aube qui grandit
1156Entoure de rayons son nom partout redit
1157Par les voix proclamant sa brusque renommée.
1158Jeanne devant les chefs principaux de l’armée[133]
1159À l’aide d’un langage éloquent, chaleureux,
1160Félicite en ce jour inoubliable, heureux,
1161L’enfant qui par sa force et son courage insigne
1162Pendant la sombre lutte a su se rendre digne
1163De la reconnaissance et du culte fervent
1164D’un peuple entier qu’il s’est acquis en le servant.
1165Soudain Jeanne se tait, inconsciente, émue :
1166Une clarté que nul obstacle n’atténue
1167S’allume auprès d’Yvon, subite, incendiant
1168L’air devenu déjà visible, irradiant;
1169L’enfant, vibrant d’espoir, tremble et ne sait que faire
1170Dans cet embrasement brutal de l’atmosphère
1171Par lequel il se sent divinement frôlé ;
1172Brigitte aux yeux de tous, le front auréolé,
1173Apparaît dans le flot de l’intense lumière ;
1174Elle regarde Yvon et parle la première
1175Disant : « Mon fils, le temps est aujourd’hui passé
1176Des dangers renaissants qui jamais n’ont lassé
1177Ta fougue persistante et merveilleuse; — oublie
1178La lutte et les soucis, car ta tache est remplie;
1179Tu fis preuve d’un zèle impassible et constant...
1180Réjouis-toi, voici le solennel instant
1181De la gloire suprême et de la récompense ;
1182Le Seigneur charitable et clément te dispense
1183Des tourments d’ici-bas qui ne te suivront plus ;
1184Viens avec moi goûter au milieu des élus
1185Le calme sans mélange et l’extase parfaite ;
1186En présence du peuple assemblé qui te fête[134]
1187Tu vas à mes côtés prendre l’essor vers Dieu! »
1188À ces mots une ardente auréole de feu
1189Pare l’enfant, ceignant son front qui s’illumine;
1190Sans choc il a quitté la terre qu’il domine
1191Tandis que Bel-et-Bon privé de point d’appui
1192Le porte dans les airs, s’éloignant avec lui.
1193Yvon s’écrie avec enivrement : « Ô mère,
1194La séparation pour nos cœurs fut amère !
1195Maintenant que les jours d’épreuves sont finis
1196Nous voici pour jamais saintement réunis...
1197En ces lieux quel bonheur ineffable est le nôtre! »
1198La mère et l’humble enfant rapprochés l’un de l’autre
1199Font avec Bel-et-Bon un groupe gracieux
1200Qui montré par la foule au sein des vastes cieux
1201En silence longtemps vers l’infini s’élève.

1202Yvon entend de loin ainsi que dans un rêve
1203De séduisantes voix qui modulent un chœur
1204Et dont le timbre pur agile dans son cœur
1205Les rayons d’une joie inexprimable, énorme;
1206Ému par ces appels, sans retard il s’informe :
1207« Réponds, mère, qu’entends-je et quelles sont ces voix? »
1208Brigitte ouvre sa main vers le ciel et dit : « Vois! »
1209L’enfant fiévreusement regarde et sans mot dire,
1210Le visage éclairé par un discret sourire,
1211Se tourne vers le lieu splendide, étincelant,
1212Où résonne le chœur majestueux et lent ;
1213Ce sont des anges blonds aux frémissantes ailes,[135]
1214Qui de leurs grandes voix paraissant irréelles
1215— Tant la note vibrant avec force dans l’air
1216Offre un son délicat, mystérieux et clair
1217Nuancent finement l’adorable cantique;
1218Tous gardent sans effort une pose identique,
1219Planant avec souplesse et joignant les deux mains.
1220D’autres accents remplis de songes surhumains
1221Se mêlent à ces voix chastes, mélodieuses :
1222Les Saints illuminés, les Saintes radieuses
1223Demeurant gravement en prière, à genoux
1224Renforcent à l’envi le chant sonore et doux
1225Qu’anime une ferveur idéale et profonde.
1226Cette fois, sans avoir pour but qu’on lui réponde,
1227Yvon, l’âme exaltée et les yeux agrandis,
1228S’écrie avec un fol espoir : « Le Paradis!
1229Le lieu resplendissant, dépourvu de cœurs tristes! »
1230Gracieuse parmi les candides choristes
1231La Vierge au front nimbé, souriant dans l’azur,
1232Vient accueillir l’enfant souverainement pur
1233Qui fut, un jour d’hiver, mis sous sa sauvegarde;
1234Yvon, plein d’un respect timide, la regarde;
1235L’émotion l’oppresse; il se rapproche et sent,
1236Frappé par un éclat intense, ravissant,
1237Et baigné dans des flots de céleste harmonie,
1238Qu’à dater de cette heure une joie infinie
1239De contemplation et de fervent amour
1240A commencé pour lui dans l’immortel séjour.


[139]

L’Inconsolable

1C’est Mardi-Gras et la populace de Nice
2S’adonne au carnaval ; tout le monde entre en lice
3À coups féroces et joyeux de confettis;
4De mon balcon je vois les hommes répartis
5Dans le cortège qui parcourt la ville en fête;
6Ils défilent portant tous une grosse tête
7En carton peint sur leurs épaules ; la plupart
8Se dirigent par la bouche grâce à l’écart
9Qui laisse voir leurs yeux.

9                                            Une blonde en grand crêpe
10Marche vite et possède une taille de guêpe
11Ou qui semble, du moins, très fine par rapport
12À son grand buste ; elle est mécontente du sort ;
13Sans réagir et sans se cacher elle pleure
14À faire déborder trois cuvettes à l’heure ;
15C’est la femme qui, tout entière à son chagrin,
16Ne consentirait pas à se distraire un brin ;
17L’immense tête a des contorsions risibles ;[140]
18Les yeux sont devenus rouges, presque invisibles,
19Disparaissant sous les sourcils et sous les plis
20Exagérés par la grimace; ils sont remplis
21D’humidité; la bouche, au contraire, est énorme
22Et s’ouvre comme un four affectant une forme
23Rectangulaire; il n’y manque pas une dent;
24Le désespoir s’affiche, agressif, évident;
25On dirait un enfant énervant qui piaule
26Après avoir été rudoyé par l’épaule.
27Sans même réfléchir et du premier coup d’œil
28On devine, grâce à l’ensemble, que le deuil
29Date de quelques jours et que la robe est neuve;
30Le crêpe se tient bien, sans mollesse. On lit : « Veuve
31Inconsolable » sur un morceau de carton
32Bordé de noir et mis juste sous le menton
33Auquel le sanglot donne un plissement grotesque.
34La femme, en gants noirs, tient un mouchoir gigantesque
35À peine suffisant depuis le grand adieu,
36Et qu’elle pince avec deux doigts par le milieu,
37Voulant que, de lui-même, il tombe en pyramide;
38Elle le trouve trop étrenné, trop humide
39Et l’éloigne le plus possible de son corps
40Afin de laisser choir les gouttes en dehors.
41Lentement, tous les quinze ou vingt pas, elle ébauche
42Avec intention un geste du bras gauche,
43Pour qu’on soit amené, même sans l’épier,
44À voir une pancarte imitant le papier
45D’un faire-part et dont la ficelle s’accroche[141]
46Après son second doigt; sans cesse elle l’approche
47De sa main droite; on lit : « Vite, vite, un séchoir,
48S. V. P. » sur le triste écriteau. Le mouchoir
49Est conforme à la robe; on n’a pas été ladre
50Pour la grosseur de la bordure qui l’encadre;
51Elle est exactement large comme la main,
52Excessive, même au théâtral lendemain
53D’un brisement de cœur. La pleurnicheuse passe
54Abaissant sa main gauche en ce moment trop lasse
55Et lui donnant son temps utile de repos;
56Sa grande affliction paraît même de dos
57L’attitude y suffit. Cousue après son voile
58Et placée en biais, une bande de toile
59Porte clairement ces mots : « J’ai fait le pari
60De pleurer pendant plus de trois mois mon mari. »

61Un ramoneur aurait besoin d’un peu de pluie
62Pour nettoyer comme il faut la couche de suie
63Qui, sans lacune, couvre et recouvre sa peau,
64Ses vieilles hardes en morceaux et son chapeau.
65Dans leur fond noir ses yeux semblent grands et splendides.
66Son ventre creux et ses quelques haillons sordides
67Font penser qu’avec son modeste gagne-pain,
68Le dîner n’est pas tous les jours sûr et certain.
69Pour tout bagage il tient une piteuse corde[142]
70À laquelle il parait désirer qu’on accorde
71Une continuelle et vive attention,
72Dans la crainte qu’on n’en fasse pas mention;
73Comme le personnage elle est noirâtre et sale:
74On devine que sa longueur est colossale;
75Pour la tenir sans peine il n’a que le recours
76De lui faire d’avance accomplir force tours
77Irréprochablement égaux sur elle-même;
78Elle porte, pendue à sa partie extrême,
79Une brosse solide et ronde avec un poids;
80Cet instrument lui sert chaque jour sur les toits;
81C’est avec lui qu’il court des dangers et ramone
82Quand, la tête au tuyau béant, il s’époumone
83Et communique avec son collègue d’en bas
84Afin de s’assurer qu’il ne se trompe pas
85De haut de cheminée. Il présente à la foule
86L’ensemble interminable et pesant qui s’enroule
87Autour de ses deux mains, l’élevant plus ou moins
88Selon qu’il trouve ou non un groupe de témoins.
89Il passe allègrement; sur ses deux omoplates
90Prises pour tableau noir, confortables et plates,
91Un espace est réglé comme un large cahier;
92Lignes et mots sont blancs; on y lit : « Ex-banquier,
93J’ai ruiné pas mal d’honnêtes imbéciles;
94Puis j’ai connu les temps périlleux, difficiles;
95Un jour on m’a repris ma légion d’honneur;
96Pour vivre je me suis gaiement fait ramoneur;
97Ma figure noircie égare la police[143]
98Qui pour me prendre use en vain beaucoup de malice;
99Dans mon nouveau métier, d’emblée on m’a fait don,
100Ainsi que vous pouvez le voir, du Grand-Cordon. »

101Un sculpteur vêtu d’une immense blouse beige
102Porte de longs cheveux, blancs comme de la neige;
103Avec son teint rempli de boutons il est laid,
104Mais grâce à son joyeux caractère il se plaît
105Dans l’existence; sa barbe est épaisse, inculte;
106C’est l’artiste fougueux, inlassable, qui sculpte
107Avant de faire sa toilette, au saut du lit,
108Et qui, ne pensant qu’au chef-d’œuvre, se salit
109Ou se déchire sans réserve. Il est hilare;
110Un rire insouciant, sonore, se déclare
111Sur sa large figure, à perpétuité.
112Il tient négligemment et sans fatuité
113Une pseudo-statue à moitié recouverte
114D’une teinte imitant l’usure, vieille et verte,
115Irrégulière sur l’ensemble de son bord ;
116La statuette évoque, au diable, dans le nord,
117Un jeune emmitouflé qui, le corps penché, glisse
118La jambe gauche en l’air, sur la surface lisse
119D’un étang congelé, silencieux et pur.
120Le sculpteur a dans la main droite un pinceau dur
121Dont le bout dut tremper dans un pâle liquide[144]
122Épais et vert-de-gris ; lentement il le guide
123Vers la statue, en y prêtant beaucoup de soin,
124Évitant tout retard brusque et visant de loin ;
125Finalement il la touche et la badigeonne
126En abaissant un peu son gros nez qui bourgeonne,
127Mais il feint seulement d’étaler son enduit ;
128Le pinceau ne doit pas faire le moindre bruit
129Sur la matière; c’est à peine s’il la frôle.
130L’artiste trouve son travail tellement drôle
131Que parfois, n’y pouvant franchement plus tenir
132Et sentant le fou rire invincible venir,
133Il s’arrête un moment pour se saisir les côtes
134Avec ses deux poignets, les lèvres soudain hautes
135Et le ventre en avant, restant en place exprès
136Pour laisser mieux et plus vite passer l’accès ;
137Puis reprenant sa marche enjouée il se tue
138À montrer aux passants, d’une part, la statue
139De l’indéracinable et souple jouvenceau,
140Et, d’autre part, la pointe active du pinceau ;
141Il veut faire comprendre en forçant sa mimique
142À quel degré sa tâche est bizarre et comique ;
143Sur sa blouse pend un carton dont la teneur
144Est la suivante : « Je patine un patineur. »

145Au comble de la rage, une anguleuse perche
146En costume de bain paraît à la recherche[145]
147De son plus intraitable et mortel ennemi
148Qu’elle ne compte pas corriger à demi.
149Elle a le type anglais, avec des dents immenses
150Qui sortent en avant inégales, peu denses;
151Elle est hors de ses gonds et rouge comme un coq,
152Ne s’étant pas remise encore du grand choc
153Provocateur de sa frémissante colère ;
154Comme dérivatif elle se dit que l’ère
155De la vengeance va venir à bref délai.
156Elle est faite comme un simple manche à balai;
157Son corps est décharné du haut en bas, étique,
158Et son déshabillé n’a rien de poétique ;
159Sous son maillot marron et rouge on voit partout,
160Aux régions les plus disparates, le bout
161D’un os disgracieux et mal placé qui perce.
162La femme, en attendant le châtiment, exerce
163Sa fureur dans le vide, et tout en rugissant
164Lève très haut son poing mauvais mais impuissant
165Qu’elle brandit avec menace et qu’elle serre
166Comme pour prendre d’un seul coup toute la terre
167À témoin de l’affront sanglant qu’elle a reçu ;
168Sa main gauche, pour en donner un aperçu,
169Présente, droit, un grand fourreau de parapluie
170Sur lequel une large étiquette s’appuie
171Libre et pendante : au lieu d’un prix plus ou moins cher
172On y lit : « Je prenais seule mon bain de mer
173Quand plusieurs garnements qui cherchaient des mollusques
174M’ont odieusement subtilisé mes frusques;[146]
175À distance ils ont eu grand soin de m’avertir
176Qu’ils me laissaient à la place, pour me vêtir.
177Ce fourreau vert, à leur avis bien assez ample. »
178Un écriteau portant ces mots : « Oh ! par exemple! »
179Pend à son poignet droit avec peu de longueur
180En donnant à son poing crispé plus de vigueur.

181Un pêcheur affublé d’un grand chapeau de paille
182Semble ahuri; d’abord on jurerait qu’il bâille;
183Mais en observant plus à fond son air joyeux
184On découvre, grâce à la grosseur de ses yeux,
185Qu’en résumé c’est une admiration folle
186Qui, le transfigurant complètement, décolle
187Ses lèvres dont le bord est presque retroussé
188Tant elles s’ouvrent pour le cri déjà poussé.
189Il est en pâmoison devant l’immense proie
190Que le hasard, par trop munificent, octroie
191À sa persévérance ; et sans même saisir
192L’enchaînement des faits, il rougit de plaisir ;
193Ses pupilles ont des étincelles subites
194Et le blanc apparaît dans le haut des orbites;
195Il voit brusquement ses rêves les plus hardis
196Dépassés de beaucoup; pour lui le paradis
197S’entr’ouvre. Menaçant de se rompre, sa ligne
198Ploie excessivement en haut, et c’est bon signe;[147]
199En effet, s’agrippant au hasard, l’hameçon
200A cueilli juste par le fond du caleçon
201Un malheureux nageur chauve, un gros plein de soupe
202Qui sans doute, aujourd’hui même, en tirant sa coupe,
203A voulu faire du grand art et s’est noyé
204Pour n’avoir pas assez prudemment côtoyé
205La rive au courant plus faible; il a le physique
206D’un bon maître d’hôtel qui fait une musique
207Insensée à l’office et dont l’ample bedon
208Donnant à penser qu’il s’est mis un édredon
209Fait à merveille quand il annonce : « Madame
210Est servie », au milieu des phrases qu’on entame;
211Il a des favoris serpentins, arrivant
212Jusque sur sa poitrine; hélas ! de son vivant
213Ils devaient faire son orgueil ; la cuisinière,
214Pleine d’attentions, habile et routinière,
215Quand revenait tous les soirs l’heure des aveux
216Devait patiemment, à défaut de cheveux,
217Les lisser tour à tour d’une main polissonne;
218Ils sont pharamineux; dans toute sa personne
219On ne voit que ces deux languettes d’un beau noir
220Qui s’écartent le plus possible sans espoir
221De jamais s’enlacer ; toutes deux sont à tordre
222Et les rares cheveux sont collés en désordre
223Donnant l’impression d’ambiante fraîcheur
224D’un corps sortant de l’eau. Quelquefois le pêcheur,
225Enivré du succès et toujours bouche bée,
226Met près des favoris trempés du macchabée[148]
227Son pliant tout ouvert et qui forme écriteau ;
228L’étoffe où l’on a peint de fausses taches d’eau
229Porte, justifiant l’écart de ses mâchoires,
230Cette phrase : « Oh ! comme il a de belles nageoires ! »

231Un grand collégien en ceinturon verni
232Possède sur la lèvre un duvet peu fourni
233Annonçant faiblement la future moustache
234Qu’il voudrait voir pousser vite ; c’est le potache
235De seize ans et demi qui cherche à se vieillir
236Et passe vainement tout son temps à bouillir
237Pour des actrices dont la froideur le consterne.
238Sous son irréprochable uniforme d’interne
239Il est endimanché, reluisant et coquet.
240Dans sa main gauche il tient un immense bouquet,
241Uniquement formé de belles roses blanches,
242Pareil à ceux qu’un groom apporte sur les planches
243À la chanteuse qui montre beaucoup de chair
244Et qui vient de finir brillamment son grand air
245Plein de roulades sans basse, de gargarismes,
246De grosses notes à ruptures d’anévrismes,
247De points d’orgue, de longs trilles de rossignol
248Et de tic-tac de la tête, comme à guignol
249Pour les cocottes, sur les grands sauts d’une octave.
250Sous le bouquet, un nom de baptême : « Gustave »,[149]
251N’a pas l’aspect mesquin d’un nom de décavé,
252Car il semble, non pas imprimé, mais gravé
253Avec grand luxe sur la carte de visite
254Du donateur; la carte est géante; elle hésite
255Pendue au bout d’un fil et bougeant aux cahots
256De l’allure scandée; elle est pleine de mots
257D’une écriture ferme et ronde de copiste,
258Qui vous mettent sur la mystérieuse piste
259De la destinataire enviable des fleurs;
260On distingue, en tout, deux encres et deux couleurs;
261Dans le haut, imitant un en-tête de lettre,
262Cette phrase s’étale en or mat : « À remettre
263Après la valse du quatrième tableau
264Commençant par ce vers : « La brise ride l’eau... »
265À Mademoiselle Ève, au théâtre des Bouffes. »
266Plus bas, on lit en beau rouge : « Ève, si tu pouffes
267Au reçu de ces fleurs et si tu m’éconduis
268En te moquant du piètre amoureux que je suis,
269Je jure que demain soir, en pleine première, —
270Alors qu’en te voyant belle, rieuse et fière
271On te prodiguera de larges rations
272D’interminables et franches ovations, —
273Tu recevras, comme un seau d’eau, cette nouvelle :
274Gustave, méconnu, s’est brûlé la cervelle,
275On vient de le trouver mort au fond du dortoir!
276J’écris du premier jet, sans brouillon ni grattoir;
277D’ailleurs, si tu veux voir l’arme, elle est dans ma poche;
278Tu me diras si ma misérable caboche,[150]
279Pour sauter sans qu’il en reste rien, a besoin
280(Et je ne compte pas tirer mal ni de loin)
281Des six décharges d’un joujou de cette force;
282Tu peux vérifier toi-même chaque amorce. »
283Il serre dans sa main droite un gros revolver;
284Parfois, voulant montrer sa volonté de fer,
285Il pose hardiment le canon sur sa tempe
286Pour que les gens, voyant un homme de sa trempe,
287Une bonne fois pour toutes, sachent comment
288On doit se comporter à son dernier moment.
289Puis, renonçant à son tragique suicide
290Et comptant sur des yeux discrets, il se décide
291À laisser lire sans réserve dans son jeu;
292Son attitude change ; au lieu de faire feu
293Il braque l’arme vers le sol et la secoue;
294Au premier choc, manquant d’énergie il échoue;
295Il recommence plus sèchement et plus fort
296Et le canon s’allonge; un éventail en sort
297S’épanouissant vite en forme de rondelle;
298Une pensée est peinte en plein centre; autour d’elle
299S’étale, comme autour des figures de rois
300Sur les pièces de cent sous, quelques mots : « Je crois
301Qu’on cuira dans la salle. » Il s’évente la face
302Avec un mouvement voluptueux, vivace;
303Puis, voulant de nouveau remiser l’éventail
304Et retrouver à la place l’épouvantail,
305Il applique le bout du canon sur son ventre;
306La rondelle résiste une seconde, et rentre.[151]
307Ces trois mots : « Revolver à répétition »,
308Pendent après la crosse; il faut l’addition
309Du qualificatif féminin « générale »
310Pour que la phrase soit, pour de bon, intégrale;
311Sur l’avis, ce dernier mot est entre crochets
312Et montre, au fond, combien sont calmes ses projets.

313Un mendiant tenant sa vieille clarinette
314Porte lisiblement ces mots : « La Devinette »
315Écrits en blanc sur son lamentable gibus
316Pour qu’on sache, avant tout, qu’il s’agit d’un rébus.
317De la cheville à la cuisse sa jambe droite
318Est ficelée avec vigueur, afin qu’il boite;
319Il a sur son œil gauche un bandeau large, épais
320Fait d’une étoffe noire achetée au rabais;
321Mais on pressent que chez lui tout est de la frime.
322Il doit bien rire du pauvre monde qui trime
323Et qui transpire du matin au soir, alors
324Qu’en étant simplement impudent et retors
325Il mange comme quatre et se la coule douce.
326Parfois, en tortillant affreusement son pouce
327Pour se donner encore une autre infirmité,
328Il allonge le bras, voulant la charité.
329Son sourcil, lui donnant l’air mécontent, se fronce;
330En effet, par malheur, chaque fois qu’il enfonce
331Avec impatience et presque goulûment[152]
332L’extrémité de son agaçant instrument
333Dans l’orifice bien conformé de sa bouche,
334Le timbre lui paraît inacceptable, louche ;
335Il entre en révolte au premier échantillon ;
336Pour rechercher la cause il met le pavillon
337À son œil, prenant son poireau pour télescope.
338Il est disgracieux et bossu comme Ésope.
339Un écriteau de cuir noir, fait pour mendiant,
340Aux lettres d’un or sale et non irradiant
341Tombe sur sa poitrine en devant de chasuble;
342On y déchiffre la question insoluble,
343À savoir : « Pourquoi donc ai-je perdu mon son? »
344Il passe, remorquant sa jambe en saucisson.
345Le dos aurait besoin d’un fameux coup de brosse
346Surtout la portion la moins haute; la bosse
347Aux taches demandant l’art d’un bon dégraisseur
348Est flasque et ne se tient que grâce à l’épaisseur
349De la récalcitrante et vigoureuse étoffe ;
350Il est clair qu’une immense et lente catastrophe
351A mis le trouble en ces parages depuis peu;
352Au bas de la tumeur on remarque du jeu
353Pendant un centimètre au moins, à la couture;
354Le fil ne tenant plus, une large ouverture
355S’est produite laissant tomber un contenu
356Fugace, extrêmement léger, haché menu;
357L’apparence, au premier abord, donne l’idée
358D’une poupée un peu vieille qui s’est vidée
359Et qu’on a, sans aucun soin, jetée au rancart;[153]
360Une traînée opaque, interminable, part
361Du trou malencontreux et visible; elle est jaune
362Et, maculant l’habit, s’étend sur une zone
363Qui, rigoureusement pointue à son sommet,
364Prend vite une certaine importance et promet;
365Plus on la suit de l’œil en allant vers la base
366Et plus elle envahit la surface et s’évase;
367Le rembourrage entier du faux infirme a fui,
368Et, ne mystifiant plus personne sans lui,
369L’enflure livre son secret, piteuse et molle;
370La couche est retenue au drap par de la colle;
371On dirait cet enduit plat, superficiel,
372Que les escamoteurs, les doigts levés au ciel,
373Font disparaître dans leurs boîtes à fond double,
374Jetant, le sourire aux lèvres, le plus grand trouble
375Dans le cerveau d’enfants encore peu subtils
376Et qui, l’instant d’avant, écarquillant les cils,
377Prenaient le trompe-l’œil pour une épaisseur vraie.
378Des majuscules mal construites à la craie
379Répondant avec sang-froid au questionneur
380Emplissent dans tous les sens, au petit bonheur,
381Manquant d’égalité parfaite et d’équilibre,
382La seule région sans intérêt, et libre
383Qui reste encore dans l’encombrement du dos ;
384Elles évitent la bosse avec à-propos;
385On imagine, à leur aspect, la main espiègle
386Manœuvrant prestement sans guide-âne et sans règle
387De quelque audacieux et patient gamin[154]
388Qui, trouvant le pseudo-bossu sur son chemin,
389L’aurait suivi pendant vingt pas, en hypocrite;
390C’est la solution de la demande écrite
391Sur l’avis en cuir noir, forcément déjà lu
392Et traitant de l’obstacle invincible, absolu,
393Que le joueur rencontre à sa première note ;
394On voit : « Quel spécimen de tête de linotte
395Que ta femme ! elle aurait vraiment pu faire un point
396Avant que l’endroit en question soit disjoint!
397C’est une simple sans-cœur, une fainéante;
398Examine ce soir ta couture béante
399Où l’on pourrait passer le doigt, et tu sauras
400Pourquoi ton son a fait gentiment patatras. »

401Les yeux obstinément baissés, une fillette
402En jupe courte, en bas noirs bien tirés, feuillette
403Un livre de musique épais et relié;
404Parfois, montrant un coin solidement plié
405Et qui tient lieu de marque, elle tourne une page
406En évoquant dans sa cervelle le tapage
407D’accords tumultueux et qui, seulement vus,
408Produisent un effet déconcertant, confus,
409Inspirant aisément ces mots : « Quelle salade! »
410Le pouce droit de la travailleuse est malade,
411Victime récemment d’un léger accident
412Dont la cause était sans doute un geste imprudent;[155]
413Dans tous ses états la bonne de la bambine,
414S’armant sur l’heure d’un linge et d’une bobine,
415A fait le nécessaire en un prompt tour de main,
416S’informant de temps en temps, car il n’est pas sain
417Que le bandage trop inexorable serre;
418Le sang transperçant tout, taffetas d’Angleterre
419Et batiste, est venu lentement jusqu’au fil ;
420À présent la blancheur entière est en péril.
421La gamine est coiffée avec deux grosses nattes.
422Sur le dos du bouquin, l’unique mot : « Sonates »
423Scintille en lettres d’or qui sentent le clinquant;
424L’enfant fait voyager leur reflet, le braquant
425Vers les endroits les plus distants dès qu’elle bouge.
426Dans sa main droite un grand crayon à pointe rouge
427Pique comme une aiguille et vient d’être taillé.
428Elle fait un devoir pénible, détaillé,
429Et parfois, trouvant du nouveau, change et griffonne;
430Mais quelque chose la retarde et la chiffonne;
431Elle réfléchit ferme et, pensant qu’un rayon
432Va descendre d’En-Haut, applique son crayon
433Du côté du bout rond et plat, contre sa lèvre,
434Tâchant de ne courir à la fois qu’un seul lièvre.
435Un avis pend à son pouce par un cordon
436Et porte, mal écrits, sans demander pardon
437Pour les taches, ces mots : « Malgré ma vieille bonne
438Qui sans cesse a les yeux sur moi, tremble et bougonne,
439J’ai, tout à l’heure, fait un mouvement trop vif
440En peinant après ma mine, car mon canif[156]
441Tranche comme un rasoir neuf; je me suis coupée
442Et l’on m’a vite mis une belle poupée;
443Je resterai huit jours sans toucher mon clavier;
444Ma sœur cadette va rager et m’envier;
445Grâce à ma bienheureuse et chère maladresse,
446C’est elle qui verra, seule, notre maîtresse
447De piano. » Sur sa jupe un fin tablier
448Qu’un peu trop d’amidon empêche de plier
449Présente, écrite avec gêne à même le linge,
450Une phrase appliquée, inégale et qui singe
451L’écriture lisible et large des enfants
452Avec de gros pâtés sans nombre, ébouriffants;
453Elle est ainsi conçue : « On m’a dit d’être sage
454Et d’étudier dans ma tête le passage
455Tout en tierces que j’ai tellement écorché
456La fois dernière, car, par-dessus le marché,
457Il est en la bémol mineur et je dévie
458Fatalement au beau milieu ; j’ai bien envie
459De le supprimer sans faire plus de façons ;
460Ma maîtresse s’endort à toutes les leçons ;
461De plus elle est myope, incompétente et sourde ;
462Quand elle a dit : « La basse est encore trop lourde »,
463Elle se tait; on lui joue aisément des tours;
464D’ailleurs elle aura tout oublié dans huit jours,
465Nuances et doigtés ; elle croira la marque
466Faite par elle sans même que je m’embarque
467Dans une histoire et lui donne des cargaisons
468De rapprochements faux et de piètres raisons. »[157]
469En passant, elle cherche un joint et se recueille.
470Dans son dos on découvre, éployée, une feuille
471Imitant en plus grand du papier écolier;
472L’enfant a complété là son coup de collier,
473Car on retrouve la même écriture gauche
474Qu’à la jupe et qu’au pouce avec l’ample débauche
475D’éclaboussures ; deux épingles à cheveux
476Dont le gros tournant noir se détache sans feux
477Ne sont pas mises à leur place pour des prunes,
478Car elles fixent aux nattes larges et brunes
479La feuille prise tout entière et dont le pli
480Bombe encore au milieu, mais sans force, assoupli ;
481D’abord on distingue en titre : « Les Deux Coupures. »
482Puis : « La première a fait couler les gouttes pures
483D’un sang vivifiant, riche, sain et fécond,
484Bon sous tous les rapports; celle faite en second
485Prend une autre tournure et ne va rien m’extraire
486De ma vitalité générale, au contraire,
487Car si jamais j’en viens à bout, pour parler franc,
488Elle m’évitera beaucoup de mauvais sang. »

489Un garçon d’hôtel cache un sourire; son crâne
490Très étendu de face et formant le dos d’âne
491Présente un blanc de lettre horriblement crasseux
492Et dont les quatre coins, adhérents et poisseux,
493Sont fixés avec du vieux papier timbre-poste;[158]
494On y voit simplement ce titre : « Une riposte
495Ultra-prudente, mais faite du tac au tac
496À vingt minutes près. » Le garçon, dans son frac
497Large à la taille, n’a rien d’un homme du monde;
498Son nez domine tout, stupéfiant, immonde,
499Ayant, faute d’un bord suffisant au chapeau,
500Reçu quelque récent coup de soleil ; la peau
501Devenue incolore et sèche se détache
502Et tombe jusque sur sa lèvre sans moustache;
503On perçoit, l’une dans l’autre, quatre épaisseurs
504Reproduites sur un même patron, et sœurs;
505Elles composent un groupe et tiennent ensemble;
506Mais, en sentant leur peu de consistance, on tremble;
507Leur union paraît si précaire que, toc!
508Le quatuor serait en poudre au premier choc;
509Elles ont conservé fidèlement la forme
510Du bout de son nez en pomme de terre, énorme;
511Chacune en est, à son tour, un rappel exact;
512En effet le léger moule demeure intact
513Grâce aux bords qui n’ont pas laissé choir de râpures :
514Aux quatre, bâillent très nettes les découpures
515Des narines, mettant partout leur trou pareil
516À la place requise ; un gros rais de soleil
517Intense, inamovible, entièrement factice,
518Mais profitant, comme un vrai, du moindre interstice,
519Se joue à travers ces arcades; le reflet
520Accomplit d’un seul coup le voyage complet
521Et s’introduit dans chaque ouverture qu’il perce;[159]
522Jamais le pas égal de l’homme ne le berce,
523Car le rayon qu’aucun nuage noir n’éteint
524Reste inflexiblement à sa place étant peint
525Avec un choix de tons lumineux; pour les ombres
526L’artiste a combiné plusieurs nuances sombres.
527Le garçon penche un peu la tête de côté
528Et transporte, sur son épaule droite, un thé
529Servi, dans un mauvais plateau, pour deux personnes.
530Éblouissantes en rouge, les trois consonnes
531G. H. F. sautent aux yeux remplissant un coin
532De sa serviette sale; on les fixe de loin,
533Car il montre avec des tendresses partiales
534La place prise par ces trois initiales ;
535L’angle s’étend sur son poignet; on ne voit pas
536Le reste obscur de la serviette mise en tas
537Entre le plateau lourd et sa robuste paume.
538On lit en l’air : « Ce thé de premier ordre embaume;
539Son parfum rappelle un peu la bouche d’égout
540Et peut lutter quant au charme avec son bon goût;
541On l’a coûteusement fait en versant la reine
542Des eaux de table, j’ai dénommé l’eau de Seine;
543Il apporte avec lui belle humeur et santé. »
544L’écriteau tient sur un mince piquet, planté
545Dans le couvercle plat; chaque objet a sa tige
546Dont le carton enlève à plaisir tout prestige
547Aux divers aliments ; on est venu crier
548Leurs tares sur les toits; tenant au sucrier,
549Ces mots planent très haut : « Toute mèche s’évente;[160]
550Or ce sucre provient, paraît-il, de la vente
551D’un épicier qui, trop faiblement assailli
552Par les flots de clients, fut déclaré failli
553Quand j’avais dix ou douze ans, la date est peu sûre. »
554On lit sur le petit pot-au-lait : « Crème sûre » ;
555Sur le pot d’eau bouillante, en termes angoissants :
556« Eau de vaisselle » ; sur les antiques croissants :
557« Pain rassis » ; sur le beurre en cercles : « Beurre rance ».
558Banalement ces trois mots : « Grand Hôtel de France »
559Agrémentent de leurs lourds caractères verts
560Qui tranchent sur le blanc, aisément découverts,
561Le sucrier et la théière; sur les tasses
562Ils s’alignent aussi, mais en lettres plus basses.
563Le garçon porte, écrit en beau jaune citron
564Sur l’espace douteux fourni par le plastron
565Gondolant et cassé de sa grosse chemise,
566Ce paragraphe : « Par mon aimable entremise
567Les nouveaux mariés du numéro vingt-trois,
568Sans savoir ce qui leur arrive, vont, je crois,
569Passer, chacun dans son coin, une nuit de noces
570Inénarrable avec des pincements atroces
571À l’estomac; adieu donc, virginal émoi;
572Tout à l’heure ils ont, sans se cacher, ri de moi;
573J’ai compris cette phrase en anglais : « Son nez pèle; »
574Mais j’aurai ma vengeance, aussi vrai qu’on m’appelle
575Brièvement Gaspard-Hippolyte-Firmin. »
576Près des lettres, pend un carré de parchemin
577Sous le coin du torchon ; un mouvement ajourne[161]
578La lecture de son contenu, car il tourne
579En oscillant suivant la marche du garçon ;
580On ne triomphe du sens que d’une façon
581Gênante, constamment troublée, intermittente;
582Par fragments on saisit : « Lettres à triple entente ;
583Dans le cas passager, secret, accidentel,
584Dont il s’agit, ce n’est pas le nom de l’hôtel
585Qu’elles abrègent; les pompeux noms de baptême
586Du domestique vous donnent un faux système;
587La clé réside ailleurs, donc, avis aux devins. »
588À gauche, le garçon tient la carte des vins
589Qu’il présente bien en face pour qu’on y lise
590Au lieu de crus : « Chacun se susceptibilise
591Sur un point spécial, n’est-il pas vrai? depuis
592Que mon coup de soleil m’a causé des ennuis.
593Dans tout mon être la place la plus sensible
594Est mon nez que je sais renversant, ostensible ;
595Au client riche à gros pourboires, mais narquois,
596Qui, toujours agressif, tire de son carquois
597Maintes flèches à mon adresse et rit sous cape,
598Je préfère un rêveur, sérieux comme un pape
599Et qui, tenu par ses chimères, n’a pas l’air
600D’observer mon museau, même dans un éclair.
601Tant pis si son départ n’est que celui d’un pingre.
602Le jeune Roméo du vingt-trois est malingre,
603On le renverserait rien qu’en soufflant dessus;
604Ses père et mère étaient au moins cousins issus
605De germains, pour avoir un rejeton si pâle;[162]
606Ce doit être, à n’en pas douter, un piètre mâle ;
607Il aurait traité sa femme comme une sœur
608Même sans que mon thé lui fasse mal au cœur;
609Elle l’appellera poule mouillée, emplâtre. »
610Il passe; avec un doigt bien trempé dans du plâtre
611On a rapidement tracé sur son habit
612D’étroites lignes qui jettent un jour subit
613Sur l’ensemble; la phrase est signée : « Un Gavroche »,
614Et formulée ainsi : « C’est clair comme eau de roche;
615Le garçon ne pouvant allonger un soufflet
616Veut au moins doter son blanc-bec d’un camouflet;
617Ironiquement il le nomme « mauviette »
618En exhibant les trois lettres de sa serviette
619Qui sont parlantes au possible; écoutez bien
620Et saisissez avec sûreté le lien
621Du trio concis : la première majuscule
622Veut dire nettement « Gros », la seconde « Hercule »
623Et la troisième « Foire » ; elles brillent afin
624Que sans même essayer de jouer au plus fin
625On lise avec un peu de patience, voire
626Même du premier coup : « Gros Hercule de Foire » ;
627Il feint d’être devant quelque athlète trop sain;
628À la façon dont il tient son bras et sa main
629Pour que les lettres soient flagrantes, je présage
630Que l’autre recevra l’insulte en plein visage. »
631Un carton imitant un colossal menu
632Tombe à peu près jusqu’à terre; il est retenu
633Sur l’étoffe au moyen d’une colle de pâte[163]
634Qui, fourrée avec trop d’insouciante hâte,
635Déborde salement au-dessus des deux pans ;
636Sans peine on lit, tout en ronde : « Ces chenapans
637De voyous ont du flair et la réponse est juste;
638D’avance, en me léchant les lèvres je déguste
639Le moment que je vais passer, calme et rieur,
640Criant la phrase dans mon for intérieur;
641Mais avouez, sans faux-fuyants, que j’injurie
642Plus gracieusement que dans une écurie;
643Un charretier aux gros mots enroués, hideux,
644Et votre serviteur humble, cela fait deux ;
645Après une épigramme aussi faible et courtoise
646Pas de danger qu’on saute en l’air et qu’on me toise
647En faisant de grands pas pour se plaindre au gérant;
648Ce dernier est petit, rageur, intolérant;
649Quand il se fâche comme un roquet, c’est terrible;
650Il passe méchamment vos paroles au crible,
651Car en fait de crampon il n’a pas son rival ;
652Par-dessus tout, il est bêtement à cheval
653Sur la question des devoirs de politesse;
654Il veut qu’on traite tout voyageur en altesse
655Avec de grands saluts classiques de mondains ;
656L’autre jour un de mes infortunés copains,
657Rien que pour avoir dit « vicomte » au lieu de « comte »,
658Dans l’espace d’un quart d’heure a reçu son compte.
659Admettons qu’en voyant mon air, le freluquet
660S’aperçoive qu’il vient d’empocher son paquet ;
661Si, rougissant jusqu’au sommet du front, il bisque[164]
662Et fait son rapport en bas, qu’est-ce que je risque?
663Le moindre événement est prévu ; dans le cas
664Où le nabot voudrait me faire des tracas,
665Voyez la double issue admirable qui s’ouvre :
666D’abord j’ai le nom seul de l’hôtel qui me couvre;
667Puis, s’il cherche de plus mystérieux chaînons,
668Je me réfugierai derrière mes trois noms,
669Feignant d’être innocent comme l’enfant qui tette;
670Je dirai qu’en plaçant les lettres en vedette
671Dans un poste attirant à ce point le regard,
672Par orgueil, j’ai voulu souligner le hasard
673Qui, d’obscur me rendant important, met mon chiffre
674En contact avec tout étranger qui s’empiffre
675Pendant que sa serviette effleure ses genoux;
676J’affirmerai n’avoir rien fait au jeune époux.
677Il est urgent, pour ma gouverne, que je prenne
678Mille précautions savantes, car j’étrenne
679Journellement; ledit gérant garde une dent
680Contre moi depuis qu’un regrettable accident
681A changé mon profil; d’après lui des nausées
682De condition fort grave ont été causées
683Simplement par ma vue; il prétend faussement
684Que ma présence nuit à l’établissement;
685Il m’espionne et, sans en manquer une, saute
686Sur les occasions de me pincer en faute;
687Sans cesse, entre nous deux, s’épaissit un ferment
688D’incurable discorde; il a fait un serment,
689Celui de me jeter au plus vite à la porte;[165]
690Scrutez au reste sur ma lèvre la peau morte
691Qui s’étage si bien ; pour prendre un raccourci
692Négligez tout ce qui tient et n’ayez souci
693Que des clartés naissant de la double lacune
694Introduite par les narines dans chacune
695Des frêles épaisseurs ; laissez les endroits frais
696Qui végètent à l’ombre et contemplez les rais
697Où la lumière vient directement s’ébattre ;
698Multipliez avec justesse deux par quatre...
699À présent, aussi bien que moi, vous comprenez
700Que sans cesse mes huit jours me pendent au nez. »

701Un voyageur obèse armé d’une valise
702Allonge le compas et se démoralise ;
703Bien qu’il ait fait tous ses paquets à la vapeur,
704Le temps presse et le train n’attend pas ; il a peur
705D’être en retard ; parfois, au milieu de sa hâte,
706Levant la main avec inquiétude, il tâte
707Sa barbe en éventail, épaisse et d’un beau roux,
708Dont le poil paraît fin, souple, soyeux et doux.
709Il est certainement en proie au plus grand trouble
710Qu’il ait jamais connu ; son angoisse redouble
711Chaque fois que, mettant la main à son gilet
712Où brille, sur un ventre effrayant, le reflet
713Aveuglant et doré d’une chaîne, il s’informe
714De l’heure en exhibant une toquante énorme[166]
715Au verre étonnamment consistant et bombé;
716Cela ranime son zèle un moment tombé ;
717Il fait voir le côté du cadran à la foule
718Pour qu’on sache avec quelle ardeur le temps s’écoule;
719Il a l’air d’un poltron à qui l’on crie : « Au feu ! »
720Car, en songeant, avec effarement, au peu
721De latitude qui s’intercale et lui reste,
722Il choisit, sans broncher, une allure plus preste
723Et, prenant, malgré sa graisse, un fougueux élan,
724Fait un temps de petit trot; c’est comme si, vlan !
725Il recevait, dans les reins, un coup de raquette.
726Exprès, il n’a passé ni veston ni jaquette;
727On reconnaît en lui le prévoyant chercheur,
728Car, désirant à tout prix un peu de fraîcheur,
729Il a, par un subtil et prudent stratagème
730Dont on s’aperçoit peu, mis, sur son gilet même,
731Un fin cache-poussière ample et d’un gris de fer
732En gros poussah sanguin qui n’aime que l’hiver
733Et redoute partout la chaleur dont il souffre.
734Le vent, inconvenant et rapide, s’engouffre
735Dans le vêtement trop instable dès qu’il court
736Se sentant avec plus d’affolement à court
737De moments précieux ; l’étoffe grimpe et flotte
738En laissant voir comme il faut son fond de culotte.
739Sa valise est immense et noire, en joli cuir :
740Un des côtés, tout plat, indiquant qu’il veut fuir
741Porte un titre en mots blancs : « La Poudre d’Escampette. »
742Et, plus bas, toujours en blanc : « Saperlipopette![167]
743Pas un sapin depuis l’hôtel du Grand Lion !
744J’ai là, dans ma valise, un demi-million
745Que j’ai volé tout à l’heure dans une banque;
746L’express de Belgique est formé; si je le manque,
747Je suis dans le quarante et unième dessous
748Et ne donnerais pas dix centimes deux sous
749Des cinq cents mille francs; il faut être à Bruxelles
750Ce soir même : sinon, pris sous les deux aisselles,
751Je serai conduit au poste par les premiers
752Des innombrables et prodigieux limiers
753Qu’on a déjà lancés, sûrement, à mes trousses.
754J’ai bien vite arboré barbe et perruque rousses,
755Car, en réalité, je me rase et suis brun;
756Ma tête de tous les jours n’a rien de commun
757Avec celle-ci; la ruse, quoique grossière,
758Trompe toujours. J’ai pris mon vieux cache-poussière
759Pour veste, pressentant que j’aurais à courir;
760Sans ce raffinement je risquais de mourir
761À mi-chemin, frappé de brusque apoplexie...
762Oh! la la! déjà quatre heures deux! quelle scie! »
763Il passe et, timoré, renouvelant son tic,
764Regarde l’heure puis la présente au public;
765Il ne voit, une fois de plus, d’autre ressource
766Que de prendre, comme un brûlé, le pas de course;
767Le long cache-poussière, en voltigeant, léger,
768Monte facilement, cessant de protéger
769Le dos large; à l’endroit précis où l’on s’asseoie,
770Colossal dans le cas présent, un peu de soie[168]
771Se détache en carré blanc sur le drap foncé
772Du pantalon; un simple avis est énoncé
773Sur l’élégante pièce, en ces termes : « Je montre
774Des deux côtés à la fois mon verre de montre. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


[169]

Têtes de Carton
du
Carnaval de Nice

LE VIOLON
Un artiste, dont la mise est tout un poème,
Porte des cheveux longs et gras ; c’est le bohème
Qui ne donne jamais sa veste à nettoyer
Et qui, tous les trois mois, pour payer son loyer,
Met son espoir dans quelque ahurissant miracle.
Il tient sous son menton un violon qu’il râcle
Avec l’ivresse des grandes vocations.
On sent que parmi les préoccupations
Qui tourmentent le plus son esprit, les cadettes
Concernent notamment les innombrables dettes
Faites depuis longtemps déjà chez le luthier,
Chez le marchand de coke et chez le charcutier.
Le grand art l’accapare à lui seul et le hante ;
Il est heureux comme un roi si la corde chante
Dans les solos remplis de lyrisme et de feu,
Et s’il attrape sans se tromper d’un cheveu[170]
À la fin des jolis traits à grande prestesse
Le son ultime si traître en fait de justesse
À cause de l’espace épineux, exigu,
Qui seul sépare les demi-tons à l’aigu,
Tout près du chevalet sonore et de la joue.
En ce moment, sans qu’on entende rien, il joue,
Écrasant, avec des gestes d’olibrius,
Les ficelles de son faux stradivarius,
Un de ces chants liés, à puissante envergure,
Dont le contour déjà connu vous transfigure,
Arrivant soudain comme un rayon de soleil
Et vous ravigotant dans le demi-sommeil
Que donnent promptement les sonates célèbres.
Il sent courir un long frisson dans ses vertèbres,
Fronce avec âme les sourcils, fait les yeux blancs,
Démantibule son bras et se bat les flancs
Pour communiquer sa flamme à la chanterelle.
Dans son enthousiasme il chercherait querelle
Au détracteur le plus timide et pondéré
D’un chef-d’œuvre à ce point lumineux, avéré.
Il balance tout son corps comme un imbécile,
Semblant travailler quelque hymne à sainte Cécile;
À son gré, l’auteur d’un tel passage est un dieu.
Il passe, en usant son archet. Au beau milieu
De son dos, qui reluit presque autant qu’une glace,
On voit, en haut, un grand trou carré dont la place
Saute infailliblement aux yeux les moins subtils ;
L’ouverture est comblée au moyen de gros fils[171]
S’entre-croisant avec assez de symétrie
Pour que du premier coup on les compte, on les trie.
L’ensemble, en beaucoup plus important, est pareil
Aux vieux bas ravaudés à l’endroit de l’orteil.
En dessous, sur le drap olivâtre, on épelle
Ces mots bouillants : « Dieu, que cette reprise est belle! »
LA MEULE

À Verax.

Un rémouleur à barbe inégale et rugueuse
Pousse, en choisissant une allure peu fougueuse,
Son établi de bois sommairement construit
Qui roule sagement, sans cahots et sans bruit,
Montrant son attirail primitif et sa meule.
L’homme, avec sa main droite indifférente et veule,
Agite une sonnette aphone, sans battant;
Il carillonne sans relâche, se flattant
De faire promptement sortir de leur repaire
Maints clients passagers tenant soit une paire
De ciseaux ébréchés, soit un simple canif.
Sur sa face, un sourire éternel et naïf
Complétant son aspect d’insouciance, écarte
Ses dents au coloris jaunâtre. Une pancarte
Dont le carré parfait reste incassable et dur
Présente quelques mots dans un français très pur;
Elle doit remuer en tous sens dès qu’il vente,[172]
Car elle est simplement prise en bas par la fente
D’un piquet planté dans l’établi comme un mât;
On y trouve, servant de réclame et d’appât,
Cet avertissement provocant : « JE REPASSE ».
Modeste et secondaire, une ligne plus basse,
Remplissant la largeur entière du carré,
Commence par un t minuscule et barré;
Elle forme, avec ses lettres courtes et drues,
Ce supplément : « tous les jours par les mêmes rues. »
LE RATEAU
Un brave jardinier, en tablier de toile,
Doit être né sous une incomparable étoile,
Car il exhibe ses dents et rit assez fort,
Semblant parfaitement satisfait de son sort.
Il entraîne, avec un mouvement uniforme,
Se servant d’un rateau stupéfiant, énorme,
Un homme en élégant habit noir, un richard
Présentant à souhait le type du pochard
Qui, sans pouvoir tenir droit, chantonne et pérore.
En commençant gaîment son travail dès l’aurore,
Il vient de le trouver, souriant et passif,
Échoué sur le bord de quelque froid massif,
En homme qui, sitôt debout, tourne et trébuche;
Maintenant il le fait rouler comme une bûche,
Et le corps obéit, en sautillant un peu.[173]
On trouve, dans le bas du gros tablier bleu,
Ces quelques mots, d’un blanc ardent, qui font connaître
La destination : « Je ramène mon maître
À la maison ; il a naturellement bu
Et joué toute la nuit. » L’autre a l’air fourbu;
Il faudrait de plus grands chocs pour qu’il se rebiffe;
Indolent, il se laisse aller comme une chiffe
Dans l’abrutissement béat le plus complet.
Il est court, mal bâti, légèrement replet,
Et paraît, des pieds à la tête, fait en ouate.
Le rateau le saisit tantôt par l’omoplate,
Tantôt par le rebord du petit abdomen ;
Mais à n’importe quel atout il dit « amen ».
Son claque démanché, piteux, s’affaisse et bouge,
Enfoncé bas sur sa large tête au nez rouge.
Il ferme très fort l’œil gauche d’un air malin,
Conservant l’autre grand ouvert, sans un seul clin,
Et monte en même temps un côté de la bouche.
Pour rendre plus parfait l’imprévu de sa touche,
Il étale exprès, aux yeux de tout l’univers,
Rien qu’en les maintenant rigides, à l’envers,
Les poches de son fin pantalon. Il les pince
Avec deux doigts, et tend l’étoffe blanche et mince,
Afin d’en exposer le plus qu’il peut dehors,
En maintenant malgré tout les coudes au corps.
Chaque fois qu’une main touche terre et le porte,
La poche, grâce à la pression un peu forte,
S’amollit et fait un instant l’accordéon.[174]
Il veut montrer que son dernier napoléon
A pris le chemin du tapis vert et qu’il rentre
Complètement à sec. Quand il est à plat ventre
On aperçoit, en mots blancs, cet avis, tissé
Dans le drap noir de son dos : « Je suis ratissé! »


[244]

À MON SAUVEUR.

1Ami, c’est mon seul bien, c’est ma seule richesse.
2Ces cercles sont bien nus... Je suis certain pourtant
3Qu’à tes yeux je les ai rendus en les portant
4Plus précieux que des diamants de duchesse.

5Depuis plus de trente ans ils miroitaient sans cesse
6À mes oreilles, car j’avais, en les gardant
7Nuit et jour avec moi, le souvenir ardent
8D’une chétive enfant à taille de princesse.

9Je t’en fais don; tu m’as soustrait au noir trépas.
10Sans ton fer je servais d’effroyable repas
11Au monstre qui voulait arrêter mon haleine.

12Et grâce à toi j’admire encore la chaleur
13Du soleil bienfaisant qui féconde la plaine...
14Et je puis repenser à mon lointain malheur.


[247]
LES TACHES DE LA LAINE
I
1Il était une fois un petit berger rose
2Et gras qui se nommait Beffroi. La chaste Rose,
3Sa mère, avait voué dès sa naissance au bleu
4Et au blanc son très cher fils. Mais elle avait peu
5Vécu. Dans une fièvre ardente elle était morte
6Sept ans après. L’enfant, frappant de porte en porte,
7Avait partout cherché de l’ouvrage, chapeau
8Bas. Et de braves gens, lui donnant un troupeau
9À surveiller, l’avaient logé dans leur chaumière.
10Un jour qu’il gardait ses brebis, une lumière
11Avait lui dans le ciel. Au milieu de rayons,
12Sa mère éblouissante et non plus en haillons
13Avait paru. C’était maintenant une sainte;
14Son corps semblait sans poids et sa tête était ceinte
15D’une auréole d’or. « Mon fils, ton cœur est pur,
16Disait-elle, dans ton esprit rien n’est obscur,[248]
17Ton âme est transparente. Aussi, dans ma largesse,
18Pour te récompenser de ta grande sagesse,
19Je t’offre cet étrange animal. C’est l’enfant
20D’une douce brebis; nulle part on n’en vend
21De semblables; regarde, en te baissant, la trace
22De ses pas lents. Tandis que tous ceux de sa race
23Laissent toujours leurs quatre empreintes sur le sol,
24Lui seul en met toujours une de plus!... Un vol
25T’en privera peut-être... et jamais dans le monde,
26Même en visitant tout sur la machine ronde,
27Tu n’en retrouveras un deuxième. Nul prix
28Ne saurait le payer trop; l’univers surpris
29Te donnera son or pour voir ce phénomène,
30Et tu régneras sur toute la race humaine. »
II
31« Mais surtout, ô mon fils, garde-toi de l’orgueil;
32La vanité, voilà le péril et l’écueil.
33Va voir les indigents, soulage leur misère.[249]
34Adieu; je vais revoir le séjour du mystère,
35Le royaume éternel où l’on sent s’apaiser
36Les douleurs d’ici-bas. » Envoyant un baiser,
37L’enfant avait juré parfaite obéissance.
III
38Or Beffroi s’était dit : « J’ai la toute-puissance,
39Je vais avoir, grâce au phénomène, l’argent
40De chaque peuple, et l’on va me nommer régent
41Ou roi de l’univers. Quelle fortune grande
42Et haute!... Mais avant tout il faut que je rende
43Au maître ce troupeau que je gardais. » Soudain,
44Un grand garçon très rouge et gras nommé Boudin
45Était passé marchant du côté du village
46Et chantant clairement une chanson volage.

[250]
IV
47Beffroi d’une voix grave avait crié le nom
48De Boudin, puis avait dit : « Répondras-tu non
49Si de toi je réclame un service? — Mon frère,
50Mon ami, je me fais ton esclave, au contraire,
51Avait répondu l’autre. — Eh bien, prends s’il te plait
52Ce troupeau ; mène-le chez mon maître au complet
53Et fais à tous beaucoup d’amitiés et d’hommages
54Pour moi. » Boudin avait juré que sans dommages
55D’aucun genre le gras troupeau serait rendu ;
56Puis il était parti criant : « C’est entendu ! »
57Beffroi, le cœur joyeux, l’âme tout en liesse,
58S’était vite baissé pour ramasser la laisse
59De la bête; c’était une laisse en joli
60Ruban bleu ; sur un ton gracieux et poli
61Il avait invité l’animal à le suivre
62Le baptisant du nom poétique de Givre.

[251]
V
63Fatigué d’avoir fait tout le jour du chemin,
64Le soir, Beffroi s’était couché. Le lendemain,
65Quittant vite son lit fait de mousse et de terre,
66Il s’était dirigé vers un bourg solitaire
67Au sein de la campagne. Aussitôt que les gens
68Avaient vu Givre, les riches, les indigents,
69S’étaient mis à pousser de grands cris; et la place
70Du marché, déjà très pleine de populace,
71Avait de suite été bondée. Enfants, vieillards,
72Filles, garçons, curé, dévotes et braillards,
73Le laboureur robuste et le bossu débile
74S’étaient rués, jetant leurs sous dans la sébille
75De Beffroi, dont les grands yeux bleus restaient très purs.

[252]
VI
76Deux jours après, voyant, étendu sur de durs
77Cailloux, un malheureux demi-nu, pâle et maigre
78Et qui semblait souffrir sans avoir un mot aigre
79Contre le sort, Beffroi, pris de grande pitié
80Pour sa souffrance, était venu, plein d’amitié,
81Lui parler. Épuisé par une longue route,
82L’homme attendait la mort; pas une seule croûte
83De pain ne lui restait. Alors le généreux
84Beffroi, sans songer même au voyage onéreux
85Qu’il venait d’entreprendre, avait tiré sa bourse,
86Et, plaignant l’inconnu de sa pénible course,
87Il avait versé dans ses mains, avec un bruit
88Métallique, l’argent qu’il possédait, pur fruit
89De sa quête. Le pauvre avait eu peine à croire
90D’abord à son bonheur ; un grand saint dans sa gloire
91Lui paraissait moins grand et moins bon que Beffroi.


[253]
VII
92La renommée avait fait monter jusqu’au roi
93La gloire du très doux Givre. Le fier monarque,
94Jugeant l’événement digne de sa remarque,
95Avait dépêché l’un de ses beaux chambellans
96Pour rechercher parmi les animaux bêlants
97Si vraiment un pareil prodige pouvait vivre
98Sous le soleil. Au bout de deux ou trois jours, Givre
99Et Beffroi, qu’on avait trouvés sur un terrain
100De la banlieue, étaient conduits au souverain.
101« Quelle merveille! avait dit le roi. Berger chaste,
102Veux-tu que je te fasse admettre dans la caste
103Des grands? Veux-tu de l’or, des titres? Quel honneur
104Puis-je t’offrir? Tu m’as procuré le bonheur
105Sans pareil d’admirer cette incroyable bête.
106Choisis donc ; car il est juste que je te fête. »
107Beffroi, devant un tel langage, était resté
108Ferme, et d’une humble voix : « Que Votre Majesté,
109Avait-il demandé, fasse simplement grâce
110Aux prisonniers de la ville ; c’est la plus grasse
111Récompense à donner à mon orgueil. » Surpris
112De la simplicité de l’enfant et du prix[254]
113Si beau qu’il exigeait, le monarque à voix haute
114Avait donné plusieurs ordres. Voulant qu’on ôte
115Les fers des prisonniers devant toute la cour,
116Il avait dit que tous avant la fin du jour
117Soient devant lui. Beffroi lui-même avait sur l’heure
118Défait tous les liens des reclus.

[255]
VIII
118                                                   Comme on pleure
119Dans la chaumière! Plus une miette de pain
120Pour se nourrir! et plus une pomme de pin
121Pour se chauffer ! La faim inexorable opère
122Sur chacun et bientôt l’on va mourir. Le père
123Ne peut plus consoler ses deux enfants en pleurs
124Par les promesses qui, dans les grandes douleurs,
125Raniment les esprits, car il est sans besogne.
126La mère se lamente aussi... Mais qui donc cogne
127À la porte? Plusieurs coups secs ont retenti.
128Le père court ouvrir... Il reste anéanti
129En voyant entrer Givre ; une bête aussi rare
130Le frappe de stupeur. Il voudrait crier gare,
131Mais Beffroi le désarme avec son regard doux.
132Il a grandi, Beffroi; les épines, le houx,
133Les pierres du chemin et la fatigue dure,
134La chaleur de l’été torride et la froidure
135De l’hiver ont usé ses habits, ses souliers,
136Tout le serre à présent, et des plis singuliers
137Creusent partout l’étoffe. En voyant la détresse
138De la famille tout en pleurs, il s’intéresse
139Aux enfants, aux parents, dont le front assombri
140Révèle le chagrin. Il demande un abri
141Pour la nuit, et, payant le prix d’avance, il compte
142Sur la table plusieurs pièces d’or dont un comte
143Âgé, riche et puissant, vient de lui faire don
144Par admiration pour Givre. Toujours bon,
145Beffroi ne garde rien pour lui. Dans la chaumière[256]
146On le prend pour un ange au regard de lumière.
IX
147Le soleil verse à flots sa joyeuse clarté
148Dans la chambre, entrant par un volet écarté.
149Fredonnant un couplet, la brave paysanne
150Prépare avec beaucoup de soins une tisane[257]
151Pour ses enfants qui vont bientôt rentrer tous trois
152De l’école... Soudain un grand signe de croix
153Qu’elle fait vite peut prouver qu’elle s’alarme
154D’une apparition quelconque. Avec quelle arme
155Va-t-elle préserver ses jours? Mais sa frayeur
156Ne dure pas; car c’est Beffroi, c’est le meilleur
157D’entre tous les bergers qui vient d’ouvrir la porte.
158Il a grandi beaucoup encore. Heureux, il porte
159Un enfant nouveau-né qui s’endort dans ses bras.
160Givre entre le premier ; il est superbe et gras,
161Car il a, chaque jour, quelque beau pâturage
162Sur son chemin. La femme avait perdu courage
163En le voyant. Mais l’air affectueux et franc
164De Beffroi la rassure. Elle lui donne un rang
165Surhumain du premier coup d’œil qu’elle lui jette.
166C’est au sein d’un buisson qui servait de cachette
167Que Beffroi, cheminant aux clartés du matin,
168Vient de trouver, sur un coussin tout en satin,
169Ce petit enfant, fruit probable d’une faute
170De quelque grande dame amoureuse et de haute
171Naissance. Par pitié pour ce pauvre innocent,
172Il l’a pris doucement dans ses mains, le haussant
173Jusqu’à ses lèvres pour l’embrasser. Plein de joie,
174Il l’apporte à présent, sans layette de soie,
175Sans bonnet, sans souliers, sans même un seul chausson,
176À cette femme afin qu’elle en fasse un garçon
177Bien portant et pieux. Et la femme dorlotte
178Aussitôt le petit. Beffroi fait plus; il dote[258]
179Son protégé, tendant un gros sac plein d’argent
180À l’honnête matrone. Il part en la chargeant
181De veiller sur l’enfant avec sollicitude.
X
182Le soir tombe. Dans l’air une béatitude
183Se répand; ce n’est pas encor l’ombre et l’effroi,
184Mais c’est déjà le calme. On entoure Beffroi
185Et Givre avec respect. Et, donnant aux plus proches
186Comme aux plus éloignés, Beffroi prend dans ses poches
187Des écus neufs qu’il lance autour de lui. Cet or
188Lui vient d’un grand seigneur inhumain et butor
189Dont le joug pèse à tout le pays. Chaque année
190Il augmente l’impôt. La ruine amenée[259]
191Par lui fait sangloter les pauvres travailleurs
192Qui souffrent de la faim. Et nulle part ailleurs
193Beffroi n’a vu pareille horreur, pareille angoisse.
194Un enfant ronge un os; un deuxième se poisse
195En léchant dans le fond d’un pot un reste vieux
196De confiture. « Prince ingrat et vicieux,
197S’est dit Beffroi, je vais aujourd’hui te reprendre
198Le bien de ces manants en pleurs et le leur rendre. »
199Et comptant beaucoup sur la curiosité
200Du seigneur, il avait tout d’abord hésité
201À lui faire voir Givre. Et le prince en colère
202Avait mené devant un grand cadran solaire
203Son majordome. « Vois et retiens bien l’endroit
204Qu’occupe l’ombre, avait-il dit; l’espace étroit
205Que je te montre là, grand à peine d’un pouce,
206Ne sera pas franchi par l’ombre pure et douce
207Sans que j’aie enfin vu ce Givre fabuleux.
208Donne un prix colossal ; quelque impôt frauduleux
209Comblera ma dépense. » Et le gros majordome,
210Croyant que d’un seul coup son importance d’homme
211L’emporterait sur un enfant, s’était hâté
212En prenant sous ses bras un jambon, un pâté,
213Quelques gâteaux et deux gras dindons prêts à cuire.
214Il pensait que ces dons suffiraient pour séduire
215Beffroi. Mais celui-ci, refusant d’aussi vils
216Présents, avait voulu que les pouvoirs civils
217De toute la province, entassant force pièces
218D’or, de cuivre, d’argent, de toutes les espèces,[260]
219Provenant de leurs lourds coffres, lui fissent don
220D’une fortune immense. Ébranlé par le ton
221Du berger, l’envoyé du prince, craignant d’être
222En retard, avait mis le trésor de son maître
223À la merci du jeune orgueilleux. Une fois
224La clé du trésor dans sa poche, de sa voix
225Douce, Beffroi s’était offert pour mener Givre
226Au seigneur. Ce dernier, jusqu’à ce moment ivre
227De rage, en regardant le bizarre animal
228S’était vite adouci. Ce prodige anormal
229L’avait mis en gaieté mieux qu’aucun parasite
230Ou bouffon de sa cour. Aussitôt la visite
231Faite, Beffroi s’était acheminé d’un pas
232Pressé vers le trésor. C’est dans un caveau bas
233Et sombre qu’il avait trouvé le bien immense
234Du prince. Et maintenant, dès que le jour commence
235À baisser, il s’en va par les champs, par les prés,
236Calme sous les lueurs des grands feux empourprés
237Du couchant, pour donner de belles pièces jaunes
238Aux gens pour prix de leur travail. Et ces aumônes
239Le font l’idole du pauvre peuple opprimé.
XI
240Tout est jauni. Le bois lugubre est décimé
241Par l’automne; et Beffroi marche toujours. Son âme
242Reste innocente. Il est soutenu par la flamme
243De la foi. Nul orgueil ne le perd; nul désir
244Ne le prend de goûter la joie et le plaisir,
245Grâce à l’or qu’il reçoit. Givre marche derrière,
246Fidèle et résigné. Soudain une clairière
247Se présente. Une enfant maigre et chétive dort
248Très calme. Au bruit des pas elle s’éveille et tord
249Ses bras de désespoir. Le berger vient près d’elle
250Et veut l’encourager, lui donnant pour modèle
251Quelque sainte. La pauvre enfant dit en deux mots
252Son odyssée. Elle est la sœur de trois marmots
253Adorés de ses père et mère. Elle, au contraire,
254Est le souffre-douleur. Rien que pour se distraire[262]
255On la gronde, on la bat, on lui donne un manger
256Pourri. Sa pudeur même est souvent en danger.
257C’est pour ça qu’elle a fui sa demeure où la honte
258L’attendait. Le berger, pendant qu’elle raconte
259Son histoire, se sent pris d’un grand intérêt
260Pour elle. Il la console et se déclare prêt
261À lui venir en aide. En même temps il donne
262Une bourse à l’enfant en lui disant : « Pardonne
263À tes parents, petite, et, priant pour eux, vis
264Honnête. » Il part ainsi que Givre. Ils sont suivis
265Du regard par l’enfant pleine de gratitude.
XII
266Dans quel pays lointain, sous quelle latitude
267Se trouve ce désert? Beffroi ne le sait plus.
268Alentour trouve-t-on des sauvages poilus,
269Des nains ou des géants? Il ne pourrait le dire.
270Il est à bout de force et c’est Givre qui tire
271Sur la laisse et l’entraîne. Au ciel une lueur
272Paraît soudain. Beffroi, tout couvert de sueur,
273Reprend courage. Il pense au pouvoir de sa mère,
274Qui sait fendre les airs, traverser l’onde amère
275Et franchir par la voie éthérée un sommet.[263]
276Oui, c’est elle. Il l’a bien reconnue. Il se met
277À genoux en joignant les deux mains pour l’attendre.
278Elle est debout sur un nuage. À son air tendre,
279Beffroi devine qu’elle est contente de lui
280Et que le triste temps des épreuves a fui.
281Elle descend du haut des cieux, s’arrête et plane
282À quelques pieds du sol : « Mon fils, l’heureux qui flâne
283Et s’amollit au sein des richesses n’est pas
284Un véritable heureux, dit-elle. Ses repas
285Monstrueux, les plaisirs, les fêtes, tout le lasse
286En peu de temps. Bientôt il tombe et se déclasse.
287Tu fis bien en n’ayant que mépris pour ce vil
288Destin. Car j’ai suivi du haut du ciel le fil
289De tes jours et j’ai vu le bienfaisant usage
290Que tu faisais de l’or envié. Tu fus sage
291En cherchant le bonheur dans la sereine paix
292De l’âme. Maintenant vois ce nuage épais
293Et blanc qui me supporte au milieu de l’espace
294Emporté par le vent caressant : il dépasse
295L’oiseau le plus rapide. Avec moi tu viendras
296Voyager dans les airs. Ouvre-moi tes deux bras,
297Fils! je vais t’emmener dans l’éternel empire
298Des bienheureux. » Beffroi se relève; il respire
299À peine. Entraînant Givre il saute sur le clair
300Nuage qui se met à remonter dans l’air
301Et qui dans un élan continu les emporte
302Vers le Ciel dont la sainte ouvre aisément la porte.


[333]

Stances sur Madame Crin

1Joueur qui loyalement joues,
2Si tu désires, pour un jeu,
3Qu’on t’apprenne à tricher un peu
4Sans que le sang te monte aux joues,

5Prends pour unique professeur
6Certaine femme à l’âme basse
7Et de bons tours de passe-passe
8Tu seras le premier faiseur.

9Cette femme a l’action vile
10Innée, et son cœur est hideux.
11Jamais comme elle on n’en vit deux
12Par la campagne ou par la ville.
[334]
13J’ai trop connu pour mon malheur
14Son coup de raquette si traître
15Et si trompeur sans le paraître,
16Si cachottier de sa valeur !

17Quand la balle, de main adroite,
18Est lancée avec ces façons,
19Pendant que nous nous effaçons
20À gauche, elle dévie à droite.

21De quelle abominable main
22Peut venir travail aussi fourbe?
23En allant chercher dans la tourbe
24Des gens sans foi, sans lendemain,

25Des gens sans gagne-pain, sans gîte,
26Que guette l’obscure prison
27Avec le bagne à l’horizon,
28Le bagne et les fers qu’on agite,

29En cherchant bien, passé minuit,
30Dans les plus redoutables bouges
31Où le sang reste en flaques rouges
32Sur le parquet, preuve qui nuit

33À l’assassin, quand il se drape
34Dans son orgueil, parce qu’on croit
35Qu’il a jeté, pas encor froid,
36Un corps dans le fond d’une trappe;
[335]
37En cherchant aussi dans les bois
38Pleins de rôdeurs à lâche mine,
39Guettant celui qui s’achemine
40Vers sa demeure où les abois

41De son fidèle chien de garde
42Sauront être apaisés par lui
43Sitôt qu’à la lune aura lui
44Sa clé, puis qu’il dira : « Regarde! »

45En cherchant dans les mauvais lieux
46Que le pire élément fréquente,
47Dans les réduits où l’on décante
48Des vins volés, de grands vins vieux;

49En cherchant partout où l’oreille
50Entend des mots de trahison,
51Peut-être au bagne, à la prison
52Trouverait-on âme pareille

53À celle dont chaque détour
54Déshonore l’humaine engeance
55Et qui connaîtra ma vengeance
56Si Dieu le permet quelque jour.


[340]

La Frange d’or
de la petite Paulette

1Qui n’a pas vu la frange d’or
2De la petite Paulette
3Ne peut pas se douter encor
4De ce qu’est une fillette.
5Cette frange hiver comme été
6Coupée exactement droite
7Étincelle à toute clarté,
8Sous tous les rayons miroite.
9Tous les regards sont éblouis
10Par son reflet si fidèle.
11Un monceau de brillants louis
12Pâlirait à côté d’elle.
13Il semble que le grand soleil,
14Lui donnant toute sa flamme,
15Ait voulu goûter le sommeil
16Du néant qui le réclame.
17Auprès de son intense éclat
18Le grand collier de la reine
19Paraîtrait aussi terne et plat
20Que le sable dans l’arène.