{3}

LA VUE



1Quelquefois un reflet momentané s’allume
2Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume
3Contre lequel mon œil bien ouvert est collé
4À très peu de distance, à peine reculé;
5La vue est mise dans une boule de verre
6Petite et cependant visible qui s’enserre
7Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc[4]
8Où l’encre rouge a fait des taches, comme en sang.
9La vue est une très fine photographie
10Imperceptible, sans doute, si l’on se fie
11À la grosseur de son verre dont le morceau
12Est dépoli sur un des côtés, au verso;
13Mais tout enfle quand l’œil plus curieux s’approche
14Suffisamment pour qu’un cil par moments s’accroche.
15Je tiens le porte-plume assez horizontal
16Avec trois doigts par son armature en métal
17Qui me donne au contact une impression fraîche;
18Mon œil gauche fermé complètement m’empêche
19De me préoccuper ailleurs, d’être distrait
20Par un autre spectacle ou par un autre attrait
21Survenant au dehors et vus par la fenêtre
22Entr’ouverte devant moi.
[5]


22                                                 Mon regard pénètre
23Dans la boule de verre, et le fond transparent
24Se précise; ma main, en remuant, le rend,
25Malgré ma volonté, fugitif et peu stable;
26Il représente toute une plage de sable
27Au moment animé, brillant; le temps est beau;
28Des clartés rares et minces courent sur l’eau
29S’arrondissant suivant le hasard de la houle;
30Des promeneurs et des enfants forment la foule
31Presque totalement oisive; il fait du vent
32Si l’on en croit certains fronts penchés en avant;
33On voit même un chapeau de paille qui s’envole,
34Car son propriétaire, un peu trop bénévole,
35N’a pas compté sur la brise et sur sa fraîcheur.


36Au loin, perdu parmi les vagues, un pêcheur
37Est tout seul dans sa barque; à son mât une voile[6]
38Flotte, abîmée et sans éclat, en grosse toile;
39Certains endroits ayant souffert sont rapiécés,
40Et des morceaux de tous genres sont espacés;
41Un d’eux mieux défini fait un mince triangle,
42La pointe se tournant vers le bas; il s’étrangle
43Et se serre sur un court espace au milieu;
44Le bateau toujours en mouvement penche un peu,
45L’arrière se trouvant soulevé par la crête
46D’une vague déjà fugace, déjà prête
47À suivre sans obstacle et sans bruit son chemin.
48Le pêcheur, immobile et calme, a dans la main
49L’extrémité rigide, obliquante et tendue
50D’une ligne de fond cachée et descendue
51Dans l’eau, profondément peut-être. L’homme est vieux,
52Il a de gros sourcils épais couvrant des yeux
53Encore illuminés, vifs; sa barbe est inculte;
54Son apparence rude et rustique résulte
55De son teint foncé, brun, hâlé par le soleil
56Et par l’air; son sourcil gauche n’est pas pareil
57Au droit; il est plus noir, plus important, plus dense[7]
58Et plus embroussaillé dans sa grande abondance.
59Le pêcheur a les traits marqués; son nez est fort;
60Son chapeau mou n’a plus grande forme, son bord
61Est rabattu pour lui protéger le visage;
62Ce pêcheur a la mine imposante d’un sage;
63C’est un vieux matelot solide, un loup de mer
64Aux membres vigoureux, à la santé de fer,
65Qui vivra cent ans et plus, tant il est robuste.
66Son habit, aux poignets étriqués, est trop juste;
67Il le gêne sous les bras, il est presque étroit;
68En l’air l’unique mât du bateau n’est pas droit,
69Il s’incline beaucoup vers la gauche et se penche,
70Entraînant avec lui la grosse voile blanche
71Qui s’abandonne molle et flasque; la raison
72De cette obliquité franche est l’inclinaison
73Que la vague puissante et maîtresse qui passe
74Donne inconsciemment au bateau, quoique basse;
75À l’arrière, émergeant à peine, un gouvernail
76Reste dans un complet abandon, sans travail.
[8]


77Plus loin et plus à droite un yacht lance un panache
78De fumée assez long et noirâtre qui cache
79Une autre barque dont l’aspect dans le lointain
80Est par ce fait rendu plus flou, plus incertain;
81La barque y disparaît grâce à sa petitesse;
82Le yacht lancé paraît donner de la vitesse;
83Son avant tourné vers la gauche fend les flots,
84Et l’écume jaillit jusqu’aux premiers hublots
85Qui ressortent, chacun comme une boule ronde;
86La coque est gracieuse, élégante. Du monde
87S’est groupé selon les amitiés sur le pont;
88Mais on cause surtout à l’avant qui répond
89Mieux que ne fait l’arrière aux besoins d’ample vue
90Et d’air vivifiant et sain. Une main nue
91Est dressée à l’avant, sortant d’un groupe assis;
92Elle veut ajouter, par un geste précis,
93À l’affirmation d’une parole sûre[9]
94Mettant en avant soit blâme, soit flétrissure
95Au sujet d’un absent honni, vilipendé;
96Celui qui fait le geste est sec, dégingandé,
97Long et chétif; un des côtés de sa moustache
98Qui se tient raide et bien relevé, se détache
99Sur l’horizon de mer et par hasard se met,
100Avec exactitude, en plein sur le sommet
101Régulier, étendu, d’une petite vague.
102Le causeur à son doigt courbé porte une bague
103Qui lance dans sa pose actuelle un éclair;
104Il est vêtu, non sans soins, d’un vêtement clair;
105Quand il se lève, il doit être de haute taille;
106Il a des bords étroits à son chapeau de paille
107Qui, par crainte d’un vent trop fort, est enfoncé;
108Le ruban large qui le garnit est foncé
109Avec, dans le fini de son nœud, quelque chose
110D’anormal. Le restant du groupe se compose
111De trois personnes dont un corpulent fumeur,
112D’heureux tempérament et de joyeuse humeur,
113Qui tient entre ses dents un énorme cigare;[10]
114Il n’est pas fort à la question et se carre
115Le mieux possible dans un excellent fauteuil;
116Il jette en l’air un calme et languissant coup d’œil
117Pour suivre la fumée impalpable et légère
118Qui s’éloigne de son visage et lui suggère
119Mille rêves des plus doux et délicieux
120En montant avec des spirales vers les cieux.
121Sa cravate aux replis combinés est bouffante
122D’arrangement classique et de forme savante;
123Son gilet blanc semé de gros et sombres pois
124Le gêne par beaucoup de raideur et d’empois.
125À sa droite une femme est en robe voyante;
126L’étoffe est à la fois soyeuse et chatoyante;
127Sa jupe a dans le bas trois ou quatre volants
128Peu froncés, ne sortant guère, plutôt collants;
129Elle est assise avec grâce et tient son ombrelle
130Debout, en s’appuyant de ses deux mains sur elle;
131Elle garde ses bras allongés et tendus
132Et même quelque peu nonchalants et tordus,
133Car elle ne s’amuse en rien et se détire,[11]
134Ne trouvant pas un seul mot curieux à dire
135Sur un sujet qui lui demeure indifférent;
136Elle laisse flotter son esprit, préférant
137Ne pas donner d’avis et s’en tenir au rôle
138D’écouteuse, acceptant d’avance sans contrôle
139Ce que peut raconter de mauvais ou de bon
140Le grand mince, qui, lui, possède fort le don
141Des discours. On voit un oiseau d’étrange espèce
142Au chapeau de la femme; une voilette épaisse
143S’applique et reste sur sa figure, assez près
144Pour qu’on devine la finesse de ses traits.
145Installée à côté d’elle, une femme âgée
146Ne se prononce pas, car elle est partagée
147Entre le doute pur et l’acquiescement;
148Elle entend réserver son secret sentiment
149En attendant que la preuve éclate et se fasse;
150Une indécision persiste sur sa face;
151Pour ne pas se risquer elle lance un regard
152Inutile, sans but, dans le vague, à l’écart,
153Et sa bouche s’avance en faisant une moue[12]
154Qui, surtout du côté droit, lui plisse la joue;
155Elle veut une plus grande réunion
156D’arguments pour se bien faire une opinion;
157Il faut que l’évidence apparaisse et lui crève
158Les yeux; dans sa prudence excessive elle lève
159Les deux bras au-dessus même de ses genoux;
160Sa main gauche, tranchant au loin sur les remous,
161Se profile sur un canot qu’elle dérobe
162Aux trois quarts, ne laissant voir que l’avant; la robe
163De la dame est dans un drap foncé tout uni
164Et d’un modèle très simple, mal défini;
165C’est une forme sans apparat, qui se porte
166En toute occasion; la dame est assez forte;
167Elle s’habille sans contrainte, avec ampleur,
168Gardant tout mouvement libre; elle n’a pas peur
169Du soleil; son ombrelle est bien pliée et mince,
170Un élastique, vers le milieu, prend et pince
171L’ensemble régulier et parfait de ses plis
172Qui sont étincelants, lumineux et pâlis
173Par une clarté crue et blafarde qui tombe;[13]
174Bien que l’étoffe dans l’ensemble, de loin, bombe,
175Entre chaque baleine un espace est à plat;
176L’épaisseur n’est pas tout entière sous l’éclat;
177La moitié basse, dans l’ombre, n’est pas touchée;
178L’ombrelle ne se tient à rien, elle est couchée
179Sur les genoux de la dame et ne tombe pas.


180À la gauche du groupe, ensemble, à quelques pas,
181Deux hommes causent; l’un, fort, de haute stature,
182Prend la parole; son sujet est de nature
183Sérieuse; il se met d’emblée à la hauteur
184De celui qu’il a pris comme interlocuteur
185Et qui paraît de suite être le capitaine;
186Ce dernier, confiant dans la marche certaine
187De son bateau dont il connaît le maniement,
188N’écoute que pour la forme, mais poliment
189Son voisin qui, sans doute, est le propriétaire
190Du yacht; le capitaine affecte de se taire
191Mais il prépare tout bas des collections
192D’arguments décisifs, puissants, d’objections[14]
193Qu’il tient, sans en avoir l’apparence, en réserve
194Pour quand l’autre aura mis dehors toute sa verve;
195Il se dit, dépensant du bon sens à part lui,
196Qu’on aura sûrement un sérieux ennui
197En exécutant la chose déraisonnable
198Qu’on lui propose et qui serait impardonnable;
199Mais le grand n’en démord pas; avec deux doigts joints
200Il indique en avant, nettement, un des points
201De la côte où se joue un peu d’écume blanche;
202Il tient négligemment sa main gauche à la hanche
203En s’appuyant avec mollesse sur un jonc
204À pomme de métal, mince, uniforme et long,
205Qui se recourbe sous son poids, étant flexible;
206L’homme s’est mis sur un terrain inaccessible
207Aux profanes, surtout à ses quatre invités;
208Aussi les laisse-t-il parler frivolités,
209S’adonnant, pour sa part, aux choses sérieuses,
210Aux actions les plus sages, impérieuses;
211Dans son enthousiasme, il se croit du métier
212Et s’enflamme pour ses paroles; tout entier[15]
213À son sujet, il tend ses facultés et fronce
214Ses sourcils; par ce seul mouvement il enfonce
215Son regard qu’il rend plus pénétrant, plus perçant
216Et qu’il dirige vers le lointain, l’exerçant
217Avec ardeur, avec une puissance énorme.
218Le capitaine, bien pris dans son uniforme,
219Quoique d’un avis tout autre, reste muet;
220Il est chétif et sans résistance, fluet;
221À son menton, pointant tout droit, une barbiche
222Est brune; mais déjà par-ci par-là se niche
223Dans son épaisseur sombre un poil plus ou moins gris;
224Ses traits sont souffreteux, maladifs, amaigris;
225C’est un échantillon d’homme en convalescence
226Chez lequel se prépare une recrudescence
227De force et de santé, d’homme dont l’appétit
228Commence à revenir, mais petit à petit;
229On devine que son apparence normale
230Doit être beaucoup plus vigoureuse et plus mâle;
231Les conseils qu’il reçoit ne seront pas suivis,
232Car ils sont déjà tous rejetés, desservis[16]
233Par l’intime et secret travail de sa pensée;
234Il compte proposer une offre plus sensée
235Avec l’autorité du professionnel
236Qui se permet un ton décisif et formel
237Grâce à son habitude, à sa longue carrière,
238Aux profits qu’il en a retirés.


238                                                      À l’arrière,
239Le timonier est bien fixé sur son chemin;
240Impassible, il regarde en avant, une main
241Occupée à ne pas abandonner la roue,
242L’autre prête à venir en aide; sur sa joue
243Descend un favori peu fourni, court, étroit,
244Qui semble drôle, sans raison d’être, tout droit;
245Les regards fixes, comme inspirés, il contemple
246L’horizon; son jersey, de teinte sombre, est ample;
247Le temps et le fréquent usage l’ont rendu,
248Sur presque toute sa largeur, mou, détendu;
249Son tissu mince, lâche et souple prend le torse
250Sans intensité, sans précision, sans force,[17]
251Il fait des plis nombreux près du coude, du bras
252Et de l’épaule; l’homme au reste n’est pas gras;
253Il est suffisamment de profil pour permettre
254De lire tout entière une dernière lettre
255Celle d’un nom, le nom du navire, tracé
256Sur sa poitrine; mais le ton en est passé,
257La couleur de la lettre est vaporeuse et tranche
258D’une façon à peine établie et peu franche
259Sur le fond; le contour n’est pas bien accusé,
260L’ensemble est confondu, presque indistinct, usé.


261Outre le timonier silencieux, trois hommes
262Habillés comme lui suffisent pour les sommes
263De travail que demande, à lui seul, l’entretien
264Du yacht coquettement tenu, qui reluit bien,
265Brillant de propreté. Tous trois causent ensemble
266À l’arrière, debout, émoustillés; il semble
267Que leur sujet est gai, régalant; le plus gros,
268Un hercule qu’on voit exactement de dos,
269Est dans la joie; on croit voir ses larges épaules[18]
270Se secouer, grâce à des mots lestes et drôles;
271Il s’en donne et se fait quelque peu de bon sang,
272Laissant libre son gros rire sonore et franc;
273Ses mains s’enfoncent presque entières dans ses poches,
274Et ses coudes tous deux semblables, quoique proches
275De son corps, laissent par l’écart assez de jour
276Pour qu’on distingue dans le lumineux contour
277Les vagues au lointain, ne cessant de décrire
278Leurs courbes. Un second homme est en train de rire
279À la droite du gros; on aperçoit ses dents
280Car il ne garde rien de sa joie au dedans;
281Sa jambe s’est levée afin que sa main puisse
282Allonger un soufflet bien à plat sur sa cuisse,
283Et son pied gauche est, par ce fait, un peu distant
284Du pont; l’homme n’est pas gêné; pour un instant
285Perché tranquillement sur un seul pied, il garde
286L’équilibre; il ne fait qu’écouter et regarde
287Celui qui le fait tant pouffer et qui se tient
288À la gauche du gros hercule auquel il vient
289Au menton; celui-là parle; on voit à sa bouche[19]
290Qu’il raconte tout un événement; il touche
291Le bras du gros avec l’extrémité du doigt
292Afin de réclamer l’attention qu’on doit
293Aux mille petits faits dont s’émaille l’histoire
294Qu’il a choisie avec art dans son répertoire;
295Il a de la gaîté, du bagou, de l’entrain,
296De la frivolité native avec un brin
297D’étrangeté dans ses gestes, dans son allure;
298Il est si brun de teint, d’œil et de chevelure,
299Qu’on doute, du premier regard, qu’il soit Français;
300Comme le timonier, tous trois ont des jerseys
301Avec des lettres à la place accoutumée.


302La machine du yacht lance de la fumée
303Qui conserve d’abord beaucoup de densité,
304Mais perd presque aussitôt de son intensité;[20]
305Sous les impulsions de l’air elle exagère
306Sa transparence claire et devient plus légère;
307Elle subit la forte influence du vent
308Occupant un certain espace en arrivant
309À la barque petite et frêle qu’elle cache
310Et qui, sur les remous constants, ne se détache
311Que derrière un rideau gris de vague brouillard.
312Dans la barque, à l’avant, est assis un vieillard
313Au regard avisé; derrière ses lunettes,
314Ses rides fines et profondes sont très nettes,
315Très distinctes malgré le voile de douceur
316Du brouillard enfumé; c’est quelque professeur
317En villégiature estivale, en vacance,
318Ne cherchant nullement le bon ton, l’élégance,
319Se reposant de ses innombrables travaux
320Avant d’en commencer encore de nouveaux;
321Sa figure revêche, austère, est encadrée
322Par une grande barbe impeccable et carrée;
323Sa cravate est collée et plate; comme effet,
324Elle présente les signes d’un nœud tout fait.[21]
325Devant lui, mais plutôt à sa droite, une dame
326Plus jeune d’au moins dix ans, sans doute sa femme,
327Reste incommodément debout dans le bateau;
328Elle est entièrement couverte d’un manteau
329Qui lui descend aux pieds; c’est un cache-poussière
330Grisâtre, fin, léger; la dame a la paupière
331Abaissée; elle tient piteusement sa main
332Hésitante, immobile, en faisant l’examen
333De la banquette qui s’offre comme suspecte,
334Soit qu’un peu d’eau de mer l’éclabousse et l’humecte,
335Une ou deux vagues plus fortes ayant sauté
336Et causé ce gâchis, soit que la propreté
337Que le bois plus ou moins confortable présente
338Ne lui paraisse pas sûre ni suffisante.
339Deux jeunes filles très droites, se tenant bien,
340Dont on voit les dos plats, longs, sans connaître rien
341De leurs figures, ont les deux robes pareilles,
342Et chacune a les deux mêmes boucles d’oreilles;
343Mais le brouillard devant leurs corps est plus épais,
344Grâce au meilleur état, à la plus grande paix[22]
345De cette portion courte de l’atmosphère
346Qui tarde plus à le dissoudre, à le défaire;
347La fumée a déjà beaucoup moins de grosseur
348Devant la silhouette ample du professeur;
349Mais, à leur place, les deux grandes demoiselles
350Ont malheureusement, comme appliqué sur elles,
351L’endroit précis le plus obscurci, le plus noir,
352Qui, presque absolument, empêche de les voir;
353Derrière ce rideau, leur silhouette double
354Est nuageuse, sans fini, confuse et trouble
355Avec certains contours escamotés; il faut
356Des recherches pour les trouver, surtout en haut
357Puisque c’est le niveau de leurs têtes qui marque
358La pire opacité. Le patron de la barque,
359Un vieux tout raide, à la mine de bisaïeul,
360Manœuvre avec beaucoup d’habitude, à lui seul,
361Le gouvernail ainsi que la voile; il se voûte
362Et n’a pas conservé sa souplesse; il lui coûte
363De faire un mouvement prompt, de se redresser;
364La mer résiste, il est obligé de presser[23]
365Fortement contre lui, mais d’un seul bras, la barre
366Qu’aucun espace, même infime, ne sépare
367De son corps, car son coude et sa main serrent dur;
368Le brouillard, devant lui, se trouve assez obscur;
369À droite, la fumée envahissante, en brume,
370En se répartissant sur un plus grand volume,
371Monte par une pente irrégulière au ciel,
372Vagabonde, sans but constant, essentiel,
373Se dirigeant vers les régions du silence;
374En haut, elle s’éloigne avec une tendance
375À se subdiviser en de nombreuses parts.


376Partout, dans tous les sens, des bateaux sont épars
377Sur la mer; on ne peut découvrir un espace
378Longtemps vide et désert. À droite, plein de grâce,
379Rapide sous le vent qui le force à ployer,[24]
380Et qui le fait glisser sans tangage, un voilier
381S’éloigne de la côte, et sa marche est oblique.
382On ne sait vers quel point il s’avance; il se pique
383De vitesse, grâce à son peu de poids, gonflant
384Ses trois voiles de taille inégale, et filant
385Le plus possible, usant de toute son allure.
386Deux hommes à son bord ont la même rayure
387Très large, épaisse, blanche et noire à leur maillot;
388Ils n’échangent pas une idée et pas un mot;
389Ni l’un ni l’autre n’est enclin aux facéties;
390Leur esprit est tendu, tout aux péripéties
391De la course, de la brise et du maniement;
392Ils restent absorbés, attentifs seulement
393À ne pas s’adonner à des manœuvres sottes;
394Ils sont habillés sans gêne; ils ont des culottes
395En toile, dont le grand éclat et la blancheur
396Révèlent vite la nouveauté, la fraîcheur;
397On peut presque y trouver l’assurance, la preuve
398Que l’étoffe n’est pas lavée et qu’elle est neuve;
399Le bateau même est plein de finesse, de soin[25]
400Et de précision déterminée.


400                                                   Au loin
401Une barque, sans grande importance, minime,
402Est cachée aux trois quarts par la mouvante cime
403D’une vague; dedans, presque au centre, un rameur
404Rêveur, insouciant, n’a pas la moindre peur
405Que le flot se gonflant encore l’engloutisse;
406La mer serait partout égale, douce et lisse
407Que l’homme n’aurait pas un calme plus complet.
408Son expression vraie est béate; il se plaît
409À cette danse que lui font subir les lames;
410Il tient d’une façon inutile ses rames,
411L’extrémité pointant en l’air, et sans songer
412À les remettre à leur poste, à les replonger;
413Il n’a pas le désir de se changer de place[26]
414En avant pas plus qu’en arrière. Il est en face
415De deux femmes à la fausse excentricité
416Étalant un piteux luxe mal imité;
417Leurs robes claires sont en étoffes douteuses
418Voulant singer par leur aspect les plus coûteuses;
419Leur genre est tapageur et de mauvais aloi;
420Leur figure paraît s’outrer, grâce à l’emploi
421De pâtes et de fards épais de toutes sortes;
422Elles sont toutes deux corpulentes et fortes;
423L’une veut contrefaire, en étendant le bras,
424Un beau geste usité dans les grands opéras,
425Et, comme dans la scène émouvante, elle jure
426Qu’elle n’avance rien que la vérité pure;
427Son geste est solennel, tragique et véhément,
428Son attitude se fait digne et son serment
429Doit être une orgueilleuse et solide réponse
430Pour un soupçon auquel elle veut qu’on renonce,
431Le tout pour rire, sans courroux, sans gravité,
432Sans vrais griefs pour le soupçon immérité.
433D’autres barques de toute espèce sont semées[27]
434Plus ou moins proches du littoral, animées
435De mouvements semblant spéciaux et divers;
436Les unes ont leur mât droit, d’autres, de travers
437Au caprice des flots.


437                                         Dans les airs, des mouettes
438Dessinent sur le ciel ou l’eau leurs silhouettes;
439Une, modeste en son essor, vole très bas
440Restant presque sur place et ne s’élançant pas;
441Plus haut, une autre avec les ailes immobiles
442Plane, semblant tracer des courbes inutiles,
443Uniquement pour son plaisir, par simple jeu,
444Comme cherchant à faire effet sur le ciel bleu;
445Une, plus délurée, ardente, et plus petite
446Bat des ailes de tout son pouvoir, fort et vite
447Et monte en droite ligne, ayant l’intention
448De continuer très haut son ascension.
[28]


449Sur la plage, un enfant est près du bord; il lance
450Avec rapidité, presque avec violence
451Un mauvais bout de bois venant on ne sait d’;
452Un chien que le plaisir, l’attente, rendent fou,
453Devançant son jouet, part et se précipite
454Vers la mer; justement le morceau de bois quitte
455À l’instant même la main droite de l’enfant;
456C’est un mince fragment de planche qui se fend
457Dans un bout; refermée étroitement, la fente
458Se courbe, en décrivant une légère pente,
459Mais sans s’étendre sur une grande longueur;
460Le reste du bois blanc a gardé sa vigueur;
461Sa consistance entière est demeurée intacte;
462L’horizontalité du bois n’est pas exacte,
463Quoique si proche du départ, le bout fendu,
464Peut-être par son poids plus grand, est descendu;
465Le bâton possède un mouvement giratoire[29]
466Qui met en évidence une tache très noire,
467Éclaboussure ronde et forte d’un vernis;
468Certains points, sur le bois, se sont vite ternis,
469Déjà secs; mais l’ensemble est miroitant, humide.
470Le chien, pour son élan irréfléchi, se guide
471Grosso modo sur la bonne direction
472Du bâton; il est plein d’une animation
473Exubérante, sans borne, continuelle;
474Il a besoin de se secouer, il ruisselle
475Et, sans doute, a déjà repêché plusieurs fois,
476Au beau milieu de la vague, le bout de bois.
477Ce jeu divertissant, endiablé, l’électrise;
478C’est un caniche de taille moyenne; il frise,
479Quoique ses poils épais soient collés et mouillés,
480Adhérant jusqu’à son corps, compacts, appuyés
481Et pourtant recourbés; quelqu’un a dû le tondre
482Récemment; il n’est pas possible de confondre
483Les endroits où le poil est enlevé, très ras,
484Avec ceux où s’étend sa fourrure. Il est gras;
485Sa moustache mouillée est retombante et plate,[30]
486Ses coins laissent tomber des gouttes; à la patte
487Il porte, juste à sa mesure, un bracelet
488Contre l’humidité duquel brille un reflet,
489Et qui reste à sa place, inébranlable, à cause
490D’une touffe de poils sur laquelle il repose;
491La touffe est circulaire et sa belle rondeur
492Prouve l’habileté parfaite du tondeur.
493Une vague devant le chien s’étale et couvre
494Le sable égalisé. La main de l’enfant s’ouvre
495En laissant échapper consciemment, exprès,
496Le bâton libéré, mais encore trop près
497Pour que la main déjà lourde soit retombée;
498Le pouce s’arrondit en ligne recourbée,
499Immobile et raidi, car il se lève fort
500Ainsi que tous les doigts, pour ne pas faire tort
501À l’élan de ce qu’ils lâchent. Sur le costume
502De l’enfant, à la taille, un gros paquet d’écume
503Adhère, mais pour peu de temps, apporté
504Par un violent coup de vent qui l’y colla;
505La brise joue encore avec lui, le renverse[31]
506Et progressivement l’effrite et le disperse,
507Emportant les flocons partiels un par un;
508Le plus tenace aura son tour. L’enfant est brun;
509Il a l’air de parler à son chien, il l’exhorte;
510Sa jambe droite, raide, est en avant et porte
511Le poids entier de son corps entraîné qui suit
512Le bout de bois, pendant qu’il s’évade et s’enfuit,
513S’apprêtant à troubler une courte accalmie
514Visible au bord de l’eau; la physionomie
515De l’enfant encourage et ranime le chien
516Afin qu’il n’ait pas peur et qu’il s’élance bien;
517L’enfant, le surchauffant à l’avance, l’excite
518De crainte qu’il reste en arrière, qu’il hésite
519Et ne soit pas assez décidé ni dispos
520À se plonger; l’enfant tient derrière son dos
521Sa main gauche; son poing inutile se ferme
522Et se crispe; il est en chaussettes; l’épiderme
523De ses mollets est brun, profondément hâlé,
524Mais le ton, au mollet droit, n’est pas égalé
525Par le bas de la jambe enfermé d’habitude[32]
526Sous la chaussette dont une vicissitude
527A fait glisser le haut qui tombe et se rabat
528Recouvrant la bottine; on trouve moins d’éclat
529À la chair, à partir de la limite nette
530Sur laquelle devrait aboutir la chaussette;
531La peau n’a pas la même irradiation;
532Les deux teints sont voisins sans dégradation
533Et la ligne qui les sépare se découpe
534Rigide.


534                 À gauche, un peu loin de la mer, un groupe
535Se compose de quatre enfants. Pour s’amuser
536Ils se sont mis, avec passion, à creuser
537Dans le sable; chacun est muni d’une bêche;
538Une fillette a des beaux cheveux; une mèche,
539Que le vent a choisie et sépare, se tient[33]
540Horizontale, même un peu haute, et lui vient
541D’une façon gênante, auprès de la figure,
542Continuant ensuite en avant; elle endure
543Ce chatouillement sans y faire attention.
544La mèche est d’une fort belle dimension;
545Elle ondule, elle a des reflets, elle est épaisse.
546La fillette, toute à son ouvrage, se baisse;
547Trouvant l’effort de ses deux bras insuffisant,
548Elle s’acharne et fait son possible en pesant
549Avec son corps sur la bêche pour qu’elle enfonce;
550En peinant avec cette importance, elle fronce
551Les sourcils et, montrant ses dents, elle se mord,
552Sans en prendre une trop grande épaisseur, le bord
553Irresponsable de sa lèvre inférieure.
554La mèche de cheveux, avec son bout, effleure,
555En s’y fixant un peu, la toque d’un bambin
556À l’expression vive, alerte, au masque fin
557Auquel on donnerait cinq ou six ans à peine;
558Son costume ne peut rien avoir qui le gêne,
559C’est un jersey collant où son corps est moulé,[34]
560Ayant un col marin dont un coin est roulé,
561Se levant et faisant presque un tour sur lui-même,
562Capable même d’en commencer un deuxième.
563Le petit porte les cheveux flottants et longs;
564Ce sont des cheveux clairs, légers, sans doute blonds,
565Dont les boucles, autour de son cou, peu nombreuses,
566Sont fines, s’allongeant séparément, soyeuses;
567L’enfant, pour enfoncer sa bêche, s’aide un peu
568De son pied dont il vient d’appuyer le milieu
569Contre le manche, en plein sur le tranchant qu’il presse;
570La pointe du soulier, par cet effet, se dresse
571Et le talon bascule entraîné vers le bas,
572Car le pied, en faisant son effort, ne peut pas
573Rester horizontal sur un support si mince;
574La bottine, devant, s’est contractée et pince
575Au fond d’un de ses plis durs et tassés, le bout
576En métal du lacet qui se plante debout,
577Solidement et par hasard, dans l’interstice
578Momentané, rempli d’aléas et factice
579Que forme, en rapprochant deux bourrelets, le cuir;[35]
580Le lacet, libéré, pourra bientôt s’enfuir
581Dès que le pied, n’ayant plus son effort à faire,
582Reprendra brusquement sa posture ordinaire
583Et se tiendra plus droit, plus raisonnable, et mieux.
584En face de l’enfant, un jeune paresseux
585Se reposant après ses fatigues, regarde
586Dans le lointain; il s’est interrompu, mais tarde
587À se remettre à la besogne; c’est l’ardeur
588Qui lui manque, car il ne trouve que tiédeur
589En lui-même, pour son trop puéril ouvrage;
590Il ne témoigne ni volonté ni courage;
591Il estime qu’il a suffisamment peiné
592Et qu’il a mérité son repos; c’est l’aîné
593Du groupe, et le plus grand de beaucoup; sa croissance
594Le met déjà presque au seuil de l’adolescence;
595Son ambition croît, son horizon s’étend;
596Les gambades, les jeux ne l’amusent plus tant;
597Il a de plus hautains aperçus, d’autres vues,
598De vagues sentiments sur des choses mal sues,
599Sur les ébauches de ses rêves; son esprit[36]
600Veut tenter un effort plus vaste, s’enhardit,
601S’essaye, part à la découverte, se hausse
602Mais échoue. À sa gauche une enfant assez grosse
603Creuse, abat du travail pour deux, oubliant tout
604Pour mener à souhait sa tâche jusqu’au bout.
605Elle est active, elle a du cœur à la besogne.
606En prenant de l’élan pour bêcher, elle cogne
607Avec son coude son voisin, le beau rêveur
608À qui le jeu paraît ennuyeux, sans saveur,
609Et la vie enfantine insuffisante et plate.
610La fillette a dans son dos une lourde natte
611Qui tombe droite et dont la régularité
612Est obtenue avec art et sévérité;
613Rien ne dépasse, rien ne s’écarte ou se mêle,
614Tout est net, appliqué, voulu; la natte est belle,
615Elle a du tassement dur dans son épaisseur,
616De la vigueur et du brillant dans sa noirceur
617Qui tranche fortement sur la robe moins noire;
618Dans le bas de la natte un ruban neuf en moire
619Est serré, formant un irréprochable nœud[37]
620Endommagé déjà par le vent qui le meut
621Et le harcèle dans tous ses coins; une coque
622S’aplatit en cédant à ce vent qui la choque
623À la fois sur la robe et contre les cheveux;
624L’autre coque se gonfle au contraire, et son creux
625Forme une courbe large, étendue et très ample
626Qui ne suit pas dans son apparence l’exemple
627De sa voisine plate et comprimée; un pan
628Auquel le vent transmet aussi certain élan
629N’a presque pas changé de place; il se termine
630Par deux pointes, chacune imperceptible et fine
631Formant un angle par l’échancrure, au milieu,
632Angle dont le sommet mal fait s’écarte un peu
633Du centre du ruban; le second pan se cache
634Sous la natte, introduit par le vent; une tache
635Au pourtour tortueux, débordant, inégal,
636S’étale sur le bout de moire vertical
637Qui sépare les deux coques; l’endroit se plisse,
638Car on a bien serré le nœud de peur qu’il glisse.
639Derrière les enfants, assise à quelques pas[38]
640Une femme s’occupe à tricoter un bas;
641Faute de mieux elle a pris une vieille chaise
642Inconfortable, sale, incomplète et mauvaise,
643Dont les pieds, tous les quatre ensemble, ont pénétré
644Dans le sable aisément, n’ayant pas rencontré
645De résistance ni réelle ni factice.
646La femme porte un beau bonnet blanc de nourrice
647Mais sans épingles ni grands rubans; ce bonnet
648Ordinaire, banal, tout simple, et qu’elle met
649Encore maintenant, est tout ce qui lui reste
650De sa tenue ancienne, et tout seul il atteste
651Qu’elle fut autrefois nourrice; les parents
652L’ayant appréciée et s’en trouvant contents
653L’ont conservée auprès d’eux après le sevrage
654Du nourrisson qui, sous sa garde, avance en âge.
655Son bas n’est pas depuis très longtemps commencé,
656On n’en voit qu’un fragment uni, pas nuancé,
657Un début promettant la suite; elle tricote
658Activement, mettant ainsi comme une note[39]
659De bon travail, d’emploi de temps, d’utilité
660Au beau milieu des jeux et de l’oisiveté
661Qui domine dans les groupes, dans les familles;
662Son ouvrage est bien fait et ses longues aiguilles
663Possèdent, toutes les quatre, leur propre emploi;
664Elle se reconnaît d’instinct, sans désarroi
665Dans cet emmêlement apparent; l’habitude
666L’exempte de la plus légère incertitude;
667Elle répète son mouvement machinal
668Indéfiniment, sans se donner aucun mal,
669Faisant, comme par un miracle, chaque maille
670Régulière, identique et de la même taille;
671Deux aiguilles dans ses gros doigts sont bout à bout;
672Pour le moment, ce sont ces deux-là qui font tout;
673Sortant sournoisement des mailles, les deux pointes
674Ont l’air de se chercher querelle, presque jointes;
675On devine leur bruit, leur choc perpétuel,
676Le cliquetis de leur inoffensif duel;
677Elles semblent toujours prêtes à se répondre
678Sans se tromper d’endroit et sans jamais confondre[40]
679Leurs manigances ni leur rôle respectif;
680La nourrice fait son travail constant et vif
681Sans le voir et sans y penser; son esprit vogue
682Vers un sujet bien plus grave; elle dialogue
683Avec une autre femme et paraît discuter;
684L’autre est assise près d’elle et, pour l’écouter
685Avec plus de profit, elle a cessé de coudre;
686C’est une gouvernante; elles ont à résoudre
687Certaine question pressée et qui revêt
688À leurs yeux quelque grand et puissant intérêt,
689Question à la fois délicate et prenante;
690C’est la nourrice qui parle; la gouvernante
691Guette anxieusement, pour saisir au plus tôt
692L’occasion qu’il lui faut, pour placer son mot;
693Cette application volontaire l’oblige
694À ne pas s’employer ailleurs; elle néglige
695Son ouvrage qui, lui, veut être regardé
696Étant plus compliqué que du tricot; un
697Brille à son doigt; avec l’extrémité du pouce
698Elle l’écarte par une pression douce[41]
699Et le soulève un peu, seulement pour laisser
700De l’air nouveau, plus vif et plus frais, s’y glisser;
701L’aiguille qu’elle tient en même temps dessine
702Sur l’ouvrage son ombre appréciable et fine
703Dont les côtés sont flous et débordants; le fil
704Très court, ne pouvant plus durer, est en péril
705De séparation soudaine; pour qu’il sorte
706De l’aiguille, la moindre impulsion trop forte
707Suffirait bien; l’ouvrage est en beau linge fin;
708Le fil part d’un ourlet mou qui tire à sa fin;
709Le linge se chiffonne, obéissant et souple,
710Manié fréquemment.


710                                          À gauche un jeune couple
711Examine la mer; l’homme de son bras droit
712Tient la femme par la taille; son second doigt[42]
713S’écarte largement des autres, se sépare,
714Se détachant beaucoup sur l’étoffe qu’il barre;
715Les deux amoureux sont calmes, contemplatifs;
716Ils trouvent de profonds mystères suggestifs
717Dans le spectacle sans égal et grandiose
718De cette immensité forte qui vous impose
719Et devant qui le cœur bat, plus fier, ennobli;
720Cela, pour un moment leur procure l’oubli
721Des faits habituels et plats, du terre à terre;
722Ils sont dans cet état d’esprit où l’on enterre
723Les multiples soucis, légers, quotidiens,
724Les tracas lancinants, avec les mille riens
725Dont l’indéfinissable et lente kyrielle
726Rend la vie absorbante et trop matérielle;
727Leur pensée est bien loin du monde; ils sont grisés
728Par les profonds aspects qu’ils ont poétisés;
729L’homme, dont on voit la joue, ébauche un sourire;
730Son geste de soudain enlacement lui tire
731Sa manchette qui monte un peu, laissant à nu
732Tout son poignet; un fin bracelet est venu[43]
733Glisser jusque-là; c’est un bracelet de femme,
734Témoignage de quelque impérissable flamme,
735Relique n’ayant pas de prix, gage d’amour
736Donné pour qu’on le porte à jamais, nuit et jour;
737Le bracelet est fait d’une fragile chaîne;
738Des perles de grosseur suffisante et moyenne
739L’ornent, séduisant l’œil par leur bel orient
740Et leur égalité; le même point brillant
741Étincelle, de loin en loin, sur chaque perle.


742Devant eux, plus à gauche, une vague déferle
743Et recouvre les pas aux trois quarts effacés
744De deux enfants jouant ensemble, déchaussés,
745Sur la surface du sable enfonçant, humide;
746L’empreinte de leurs pieds nus n’est guère solide
747Sur cet inconsistant et facile terrain[44]
748Que l’eau, par son élan même, est toujours en train
749D’aplanir et d’user, sitôt qu’elle le frotte;
750Le plus jeune des deux enfants marche et barbotte
751En pleine vague; il a dans la main gauche un seau
752De métal peint, pour les pâtés en sable; l’eau
753Lui montant jusqu’au bas des chevilles y trouve
754Un double obstacle; la gêne qu’elle en éprouve
755Se traduit par des plis courbes, par des remous
756D’ailleurs sans importance, inoffensifs et doux;
757Dans le seau de l’enfant, une petite pelle
758Se tient debout, un peu penchée; on ne voit d’elle
759Que la poignée, ainsi que le vieux manche en bois
760Assez mince, mais dont la hauteur et le poids
761Font dévier le tout que cette force entraîne.
762La peinture du seau représente une plaine
763Avec, dans le lointain, un délicat clocher
764Que le seau, par son seul mouvement, fait pencher,
765Mais qui semble d’abord se pencher de lui-même;
766Dans la plaine, joyeux et fort, un homme sème,
767En cheminant à pas comptés, dans un sillon;[45]
768L’ensemble de l’endroit offre un échantillon
769De calme; le semeur est le seul personnage
770Visible dans ce coin désert du paysage;
771Entourant le clocher, des toits nombreux et bas
772Sont resserrés les uns près des autres, en tas,
773Sans qu’on puisse y trouver la place d’une rue;
774La peinture, sans nul doute, se continue
775Derrière, sur le seau partout colorié,
776Quoiqu’on n’en ait devant les yeux que la moitié.
777L’enfant regarde l’eau qui fraîchement entoure
778Ses jambes; pour lui-même, il met de la bravoure
779À supporter la vague et son trop froid contact.
780L’autre enfant est placé devant le bord exact
781Où l’eau s’arrête; il est plus poltron, il évite
782De dépasser l’humide et trop fraîche limite,
783Se comportant comme un jeune et prudent frileux,
784Ennemi du danger; ses pieds nus font des creux,
785Des empreintes qui sont faciles sur ce sable
786Humecté récemment et très modifiable;
787Les pas nombreux, petits, sont fortement moulés,[46]
788Reconnaissables tous sur les endroits foulés;
789L’enfant tient une pelle en bois, de même forme
790Que celle du petit, mais longue, lourde, énorme;
791Par ses proportions elle ressemble un peu
792À quelque bêche dont elle doit tenir lieu;
793L’enfant a ramassé toute une pelletée
794Qu’en ce moment il n’a pas encore jetée;
795Mais il est sur le point de prendre son élan
796Pour la lancer avec force dans l’océan;
797Il tient sa pelle dans ses deux mains, la recule
798Par une impulsion discrète, presque nulle;
799Mais son attention est tendue, il est prêt
800Au moment du plus grand recul et de l’arrêt
801À faire repartir, sans qu’un seul grain ne verse
802Le sable, hardiment et fort, en sens inverse,
803Tout en le maintenant en un paquet serré,
804Afin qu’il tombe au loin, sans fragment séparé,
805Et fasse son plongeon d’un seul bloc et sans perte;
806La place où fut ôté le sable est recouverte
807Par la vague.; déjà plein, inondé, le trou[47]
808Fait par la pelle est sans vaillance, faible et mou;
809L’eau brusque, envahissante, anéantit, éreinte
810Les bords inconsistants, fragiles, de l’empreinte;
811Le pourtour, cédant sous le choc, est affalé;
812Le vide, maintenant, sera vite comblé;
813L’eau, n’ayant pas grand fond, est claire et diaphane.


814En l’air un cerf-volant marche à souhait; il plane
815En oscillant, instable, inquiet et campé
816Vers le silence, assez haut; il est découpé
817En forme de ballon sans passagers, et flotte
818Soutenu par le vent rapide qui le frotte;
819Il présente l’aspect d’un mince aérostat
820En détresse, penché, monstrueusement plat;
821Il a sur lui, pour mieux l’enjoliver, des raies
822Sombres sur le fond blanc, clair; elles sont plus gaies[48]
823Qu’un ensemble partout pareil, complet, uni,
824Et d’où l’original se trouverait banni;
825Chaque raie, en suivant la grande silhouette,
826La reproduit de plus en plus courte et fluette,
827À mesure qu’on va près du centre; en dessous
828Une queue en papier a des mouvements doux,
829Des ondulations; sans doute elle serpente
830Plus ou moins fort, selon la façon dont il vente;
831Un fil noir paraissant incassable, tendu,
832Et par qui l’horizon est comme un peu fendu,
833Descend du cerf-volant qu’il retient ferme, et passe
834Inflexible, isolé, raide à travers l’espace;
835Quand, du regard, avec persistance, on le suit
836En bas, pour arriver à son but, il conduit
837Par sa ligne rigide et qui, par moments, brille
838Au soleil — jusqu’aux mains d’une petite fille
839Qui lève ingénument, en sainte, ses grands yeux,
840Comme pour faire sa prière, vers les cieux;
841Elle veut simplement voir comment se comporte
842Le cerf-volant dans les airs, s’il faut qu’elle sorte[49]
843Un nouveau bout de fil et si le vent tient bon;
844Dans ses petites mains, c’est autour d’un bâton
845Que le fil qu’elle tient en réserve s’enroule,
846Formant dans le milieu même une grosse boule;
847Il s’entortille sans cesse, en long, en travers,
848Ses passages étant chaque fois recouverts;
849Il trace et forme avec lui-même des losanges
850Presque tous imparfaits et déviés, étranges;
851Certains mieux définis, plus privilégiés,
852Par un hasard sont bien survenus, réguliers;
853Mais à d’autres endroits, tout s’embrouille et se mêle.


854Plus haut un long parcours en planches, parallèle
855À la côte, assez loin de la mer, est aisé
856Pour la marche; un flâneur semble être reposé
857En l’atteignant, après une trotte incommode[50]
858Dans le sable; il est mis à la dernière mode
859Et son costume assez prétentieux et clair
860Est juste dans le vrai ton pour bord de la mer;
861C’est un de ces cerveaux inoffensifs et piètres
862Occupés de sujets mesquins; il a des guêtres
863Éclatantes par leur impeccable blancheur
864Et dont la coupe est un pur modèle; une fleur
865Orne, en la parfumant aussi, sa boutonnière;
866Il baisse gravement vers elle sa paupière
867Pour voir l’impression flatteuse qu’elle fait
868Et les tons bien fondus et doux qu’elle revêt;
869C’est un œillet des plus beaux, soi-disant unique,
870Mais dont la taille sans pareille ne s’explique
871Que par l’habile, la secrète jonction
872De plusieurs en un seul; une séduction
873Plus complète en résulte, et la fleur, toute ronde,
874S’épanouit.


874                      Sur les planches beaucoup de monde
875Circule; les passants, les simples promeneurs[51]
876Sont en majorité. Dans le flot des flâneurs
877Une femme, nu-tête et brune, une fleuriste
878Présente son panier tentateur; elle insiste
879Auprès d’un groupe, pour qu’on lui prenne un bouquet
880Qu’elle offre avec la main même, pour plus d’effet;
881Afin de donner plus de chances à sa vente
882Elle parle de ses qualités; elle vante
883Son coloris et les doux parfums qu’il répand,
884Sa fraîcheur et son bel air.


884                                                 Plus loin un marchand
885A des bonbons et des gâteaux, des friandises
886Pour tous les goûts et pour toutes les gourmandises;
887Il est en blanc, du haut en bas, en pâtissier,
888Son bonnet sur l’oreille; il fait apprécier
889Ses succulents produits, toutes ses bonnes choses,
890En prenant galamment de gracieuses poses
891Pendant qu’il montre son grand panier surchargé
892D’un assemblage bien assorti, bien rangé
893De brioches, de fins sablés, de madeleines[52]
894Et de tartes de mine appétissante, pleines
895Des fruits les mieux choisis du monde et très divers;
896L’homme a déjà beaucoup vendu, presque le tiers.


897Dans la foule, un jeune homme, indifférent, salue
898Des gens qu’il croise; mais il passe et continue
899Sans leur parler. La paix et la tranquillité
900Règnent dans ce public nombreux; sa densité,
901L’apparence des dos, le nombre des figures,
902La différence des costumes, des allures,
903Les gens communiquant, serrés et rassemblés,
904Les solitaires qui circulent isolés,
905Les silhouettes sans rapports, jeunes ou vieilles,
906Les tournures, jamais voisines ni pareilles,
907Les barbes, les mentons rasés, les aperçus
908De groupes plus ou moins élégants ou cossus,
909Tout cela réuni forme une foule humaine
910De composition bizarre, hétérogène;
911Mais dans l’ensemble tout se brouille et se confond,
912Les nuances les moins délicates s’en vont[53]
913Et la diversité dominante s’efface,
914S’évanouit comme un songe, pour faire place
915Au seul fourmillement général, calme et noir,
916Qui déambule dans deux sens et laisse voir
917Par-ci, par-là, par grande exception, un geste
918Plus extérieur, plus attirant; tout le reste
919S’agglomère, tout est sympathisant, est un,
920Semble avoir une seule âme, un esprit commun;
921Car le flot paresseux, à mesure qu’il passe,
922Se combine, devient plus compact et se tasse,
923Soudain unifié, déroutant, imprécis.


924Plus loin, toujours vers la gauche, des gens assis
925S’espacent, parsemant le reste de la plage;
926Un garçonnet, encore en robe, n’est pas sage
927Et subit le reproche amer, silencieux,[54]
928D’une femme montrant simplement les grands yeux,
929Ouvrant très hautes les deux paupières, pour faire
930Un regard glacial, terrifiant, sévère.


931Un homme vient de bien lancer avec la main
932Un gros ballon ; il est en face d’un gamin
933Qui, guettant le ballon, saute de joie, exulte;
934L’homme a la gaîté franche et forte de l’adulte
935Qui, par hasard, se mêle aux ébats des enfants;
936Il rit complaisamment et ses superbes dents
937Brillent très blanches dans sa grande barbe noire.
938Le gamin attentif, amusé, semble croire,
939Soit avec des raisons logiques, soit à tort,
940Que le ballon lancé trop vivement, trop fort,
941Accomplira, plus loin qu’il ne faudrait, sa chute;
942Aussi le bond joyeux et prompt qu’il exécute
943Est rétrograde avec intention; en l’air
944Le ballon bien gonflé, rebondissant et clair,
945Est recouvert de cuir et d’assez grosse taille.
946Un oisif isolé, mélancolique, bâille[55]
947En lisant le premier article d’un journal
948Sans doute monotone à périr; il est mal
949Sur sa chaise; il se sent trop contraint et se vautre
950Avec gêne, avec des contorsions.


950                                                            Un autre
951Confie au sable un nom ineffablement cher
952Qu’il écrit lentement avec le bout en fer
953De sa canne; à côté, des traces d’écriture
954Préexistent déjà, mais un trait les rature;
955C’est un premier essai malheureux, avorté;
956Cette fois-là le nom chéri fut écourté
957Par mécontentement; c’est sur une diphtongue
958Qu’il s’arrête; la canne est suffisamment longue
959Pour que celui qui la bouge n’ait pas besoin
960De se baisser; il suit négligemment, de loin
961Ce qu’il écrit et, sans aucun zèle, s’appuie
962À son dossier; le nom, presque achevé, dévie
963En s’éloignant un peu de la chaise; à la fin[56]
964Il devient plus pressé, plus rapide, plus fin,
965Comme s’il ménageait prudemment son espace;
966Une femme regarde, en bas, le nom que trace
967Le bout obéissant de la canne et sourit
968En voyant ce que l’homme audacieux écrit
969Au grand jour, sans secret, dehors.


969                                                              D’autres personnes,
970Enfants désordonnés, parents, nourrices, bonnes,
971Font des groupes, chacun se suffisant, à part
972Et restant installé plus ou moins à l’écart
973De l’eau qui marque des ondulations fines
974Sur le sable humecté.


974                                         Plus loin quelques cabines
975S’alignent, ne servant que pour l’heure du bain;
976Une femme puissante et forte tient sa main
977En visière sur ses sourcils; elle regarde
978La mer et son immense horizon; elle darde
979Son doigt gauche vers un inaccessible point[57]
980Et, pour être plus claire et convaincante, joint
981Une explication décisive à son geste;
982Pendant que son doigt raide, inexorable, reste
983Droit et tendu vers son but, son expression
984Revendique, non sans hâte, l’adhésion,
985L’assentiment facile et forcé qu’elle espère;
986Près d’elle, semblant mal comprendre, son compère
987Fait de son mieux pour la suivre; il est habillé
988Comme un matelot de hasard, déguenillé;
989À sa taille s’enroule une vieille ceinture
990Molle; son pantalon en grosse toile dure
991Se retrousse assez haut pour que ses deux genoux
992Soient libres de tous leurs mouvements en dessous;
993À chaque jambe ainsi l’étoffe s’enfle et forme
994Un bourrelet compact, irrégulier, énorme,
995Exhibant au dehors le sens intérieur
996De l’épais tissu. L’homme est un simple baigneur,
997Et la femme, semblant familiarisée
998Avec les lieux, est sans doute la préposée
999À la garde constante, ainsi qu’à l’entretien[58]
1000Des cabines et du linge; elle n’offre rien
1001Indiquant qu’elle est là, sans but, à ne rien faire,
1002Passagèrement et par hasard; au contraire,
1003Du premier coup on sent qu’elle vient de quitter
1004Son ouvrage, qui doit même se limiter
1005Aux environs et dans cette place restreinte;
1006Elle a de gros sabots en pointe et dont l’empreinte
1007Sur le sable, derrière elle se reconnaît,
1008Se succède à distance inégale et renaît
1009Jusqu’à l’endroit atteint par elle et qu’elle occupe;
1010Elle s’est mise à l’aise en relevant sa jupe,
1011Aimant mieux, pendant sa besogne, ne tacher
1012Que son jupon.


1012                            Au bout de la plage un rocher
1013S’avance dans la mer, grand, formant une pointe;[59]
1014À droite, il est suivi d’une foule disjointe
1015D’autres rochers plus courts, plus petits et plus bas;
1016La mer, pour le moment, ne les recouvre pas,
1017Mais l’écume, trouvant obstacle, jaillit, saute
1018En poussière liquide et légère, assez haute
1019Pour dominer certains d’entre eux, pour les mouiller,
1020Pour les envelopper d’un nuage et brouiller
1021Leurs contours avec une apparence de rage.
1022Sur le grand rocher même on a fait un passage
1023Pour les piétons; il est rustique, accidenté,
1024Montant ou descendant parfois, mouvementé;
1025Exprès, on a laissé vers le centre une arcade
1026Naturelle; le tout forme une promenade,
1027Un but commode pour la flânerie; au bout,
1028Au point le plus extrême, un couple attend, debout,
1029Ne pouvant se lasser de voir le point de vue;
1030L’homme et la femme ont un regard qui s’habitue,
1031De moment en moment, aux très grands aperçus;
1032Leur vision s’adapte et ne s’étonne plus
1033De l’insondable champ, de l’immense surface[60]
1034Qu’elle trouve de tous côtés et qu’elle embrasse;
1035Le vent plus lancinant, plus incessant, plus fort
1036En cet endroit qu’à tout autre, agite le bord
1037Du chapeau de la femme; en effet, la souplesse
1038De sa paille s’y prête, et la femme le laisse
1039Vibrer à l’aise, sans le tenir ni bouger;
1040L’homme, moins patient, préfère s’insurger
1041Contre les coups de vent et contre la menace
1042De perdre son chapeau; faisant une grimace,
1043Il prend un air bougon, sombre, il est mécontent
1044Que les souffles constants, rageurs, s’acharnent tant;
1045Le vent perpétuel l’exaspère, l’énerve,
1046Une appréhension le domine; il conserve
1047Sa main sur son chapeau, l’appuyant pour le cas
1048D’un souffle inattendu, brusque; il donne le bras
1049À la femme qui suit sa rêverie heureuse.
[61]


1050Encore assez près d’eux une bande nombreuse
1051Retourne vers la terre et va bientôt passer
1052Sous l’arcade; les uns, en train de jacasser,
1053Marchent devant : ceux-là composent la jeunesse
1054De la bande; ils sont gais, ne veulent ni sagesse,
1055Ni grands mots affectés, ni gêne, ni sermons,
1056Ni rien de ce qui porte en général les noms
1057De préjugé, de règle inflexible, d’entrave
1058Au caprice présent. D’autres, d’aspect plus grave,
1059Marchent derrière, gens plus âgés, pénétrés
1060De leur grande importance et tous froids, pondérés;
1061Certains donnent, de la tête, de calmes signes
1062D’assentiment. Parmi ces personnages dignes,
1063Un jeune, par hasard, par erreur s’est glissé;
1064Il porte un pince-nez; il est intéressé
1065Par les propos savants, réfléchis, et préfère[62]
1066L’entretien instructif, nourri, presque sévère,
1067Du groupe respectable, aux éternels ébats
1068Des jeunes gens, ainsi qu’à leurs bruyants éclats
1069De rires et de voix; il pérore et démontre
1070La justesse de quelque opinion. Par contre,
1071Comme pour compenser cette incartade, un vieux
1072Tient ses contemporains à l’écart, aimant mieux
1073Se divertir parmi les têtes de linottes;
1074Il cherche leur gaîté, ne trouvant pas si sottes
1075Leurs gambades à tous sujets, et prenant goût
1076À leur insouciance évidente de tout,
1077Sans dédaigner ni leurs farces ni leurs folies;
1078Il s’avance entre deux femmes assez jolies;
1079Chacune, par plaisante attention, a pris
1080Un de ses bras; il a de minces favoris
1081Soignés et bien taillés, blancs comme de la neige;
1082Le vent les pousse l’un et l’autre, les allège,
1083Les casse, en les faisant brusquement se plier,
1084En les forçant, par des assauts, à dévier;
1085Le vieux amuse les deux femmes; l’attitude[63]
1086De ses bras lui laissant très peu de latitude
1087Pour le geste, il faut bien qu’il s’en passe; pourtant,
1088Pour appuyer avec force ce qu’il prétend,
1089Il se démène et fait tout son possible; il use
1090De la liberté courte, incertaine et confuse,
1091Que gardent seulement ses mains et ses poignets
1092Pour ajouter à son dire par des effets
1093Persuasifs; il veut affirmer ce qu’il narre
1094De crainte qu’on ne doute ou qu’on ne contrecarre
1095Les arguments de sa puissante assertion;
1096Il tient à ce qu’on ait foi dans sa version
1097Et qu’on ne dise pas surtout qu’il exagère,
1098Qu’il traite son sujet de haut, à la légère,
1099Alors que justement il serre de tout près
1100La vérité la plus stricte; il a du succès;
1101On le suit d’une oreille attentive; il provoque
1102De la bonne humeur, grâce aux scènes qu’il évoque;
1103Des fous rires secouent les épaules, les dos
1104À la succession fantasque de ses mots;
1105Car c’est autour de son austère redingote[64]
1106Que l’entrain trouve son élément et pivote;
1107Il parle lestement, avec facilité,
1108Pratiquant sans effort la volubilité
1109Et sans que son travail de mémoire lui coûte.
1110Une femme, marchant à reculons, l’écoute
1111Devant lui, le regard droit en face du sien
1112Pour le comprendre mieux et pour ne perdre rien
1113Des jeux multiples de sa physionomie
1114Empreinte d’un grand fonds de franche bonhomie;
1115Elle accomplit ainsi des pas plus brefs, plus courts,
1116Plus saccadés aussi, plus raides et plus lourds;
1117Puis il faut qu’elle en fasse un beaucoup plus grand nombre
1118Pour conserver toujours un peu d’avance; une ombre
1119Tache sa lèvre, c’est un rien, une façon
1120De duvet peu sensible et tombant, un soupçon
1121De moustache; la femme est d’ailleurs assez brune.
[65]


1122Un couple extrêmement tendre, en bonne fortune
1123Et plein d’illusions encore, est arrêté
1124Un peu plus vers la gauche et de l’autre côté
1125De l’arcade, devant un peintre qui travaille;
1126L’homme est grand et possède un profil de médaille;
1127Il est rasé de près, entièrement et bien;
1128Il est poseur, il a l’air d’un comédien,
1129D’un homme plein de lui-même qui, sur la scène,
1130Cherche de grands accents pour l’amour et la haine;
1131C’est lui qui doit, dans sa troupe, être coutumier
1132De l’emploi délicat, doux, de jeune premier.
1133La femme, originale, ardente, échevelée,
1134Se moque un peu de tout; c’est une écervelée,
1135N’écoutant que ses seuls instincts, obéissant
1136Au premier penchant, vif ou non, qu’elle ressent,
1137Aimant, sans prévenir, faire une brusque fugue[66]
1138Avec celui qui, dans le moment la subjugue,
1139Quitte à chercher ailleurs, au bout de quelques mois,
1140Une ivresse plus neuve et de nouveaux émois
1141Entre les bras d’un autre homme; elle fait la folle
1142Par ses façons. Le peintre est en cravate molle,
1143En complet excentrique; il est très moustachu;
1144Son menton est fuyant et son nez grand, crochu;
1145Il est debout; il cherche à reculer la tête
1146Pour juger mieux l’effet de loin, car il s’apprête
1147À rectifier, dans son travail, un endroit
1148Avec son mince et long pinceau, qu’il tient tout droit;
1149En songeant gravement à faire sa retouche
1150Il hésite, prend du temps, avance la bouche,
1151Pèse le pour, le contre, et cligne un peu des yeux
1152Pour que son jugement plus consciencieux
1153Lui dise quelle teinte il importe qu’il mette;
1154Son pouce sort couché du trou de sa palette
1155Sur laquelle sont en tas toutes les couleurs,
1156Toutes, depuis les plus séduisantes pâleurs
1157Jusqu’aux tons violents, en passant par les gammes[67]
1158Que peut fournir un nombre infini d’amalgames;
1159Le peintre s’appliquant ne s’inquiète pas
1160Du couple qui s’attarde et discute tout bas
1161Ce qu’il change, ce qu’il ajoute ou ce qu’il ôte.


1162Derrière le rocher on voit un peu de côte;
1163À cet endroit tout est vide, tout est désert,
1164Et le rivage plat et monotone acquiert
1165Un aspect uniforme, inhabitable et morne;
1166Après, c’est un amas de gros rochers qui borne
1167L’horizon; ils sont pleins d’étrangeté, groupés
1168Avec un imposant désordre et découpés
1169Parfois avec finesse; aucun chemin factice
1170Ne les sillonne; ni le soin ni l’artifice
1171Ne trouveraient de place en un pareil chaos
1172Où la vague, en sautant, se brise sans repos;[68]
1173Toute cette partie étrange du rivage
1174Est primitive, vierge, inconnue et sauvage.


1175Complètement à gauche et dans l’intérieur
1176Des terres, se profile une vaste hauteur;
1177À peu près à mi-côte, on peut se rendre compte,
1178Sans la voir, qu’une route interminable monte
1179De gauche a droite, assez rapidement et fort;
1180Elle est suffisamment haute pour que son bord
1181La cache à ceux qui la voient d’en bas; on devine
1182Et l’on suit le tracé constant qu’elle dessine
1183Grâce aux divers chalets, masures ou villas
1184Qui la bordent sur son parcours de haut en bas.
1185Gardant le milieu de la route, une voiture
1186Monte au pas, doucement, la côte longue et dure;
1187Les deux chevaux sur leurs harnais ont des grelots[69]
1188Vieux, bosselés parfois, considérables, gros;
1189Le vent s’engouffre dans les deux fortes crinières,
1190Les soulève, et les rend plus fougueuses, plus fières;
1191Las, paresseux et mal disposé, le cheval
1192De droite avance trop la tête et la tient mal;
1193Il sent de la fatigue et couche les oreilles.
1194Les rênes ont servi beaucoup, elles sont vieilles,
1195Et l’usure se voit partout sur les harnais;
1196Malgré tout, les grelots émoustillants et gais
1197Mettent un peu d’ardeur et de coquetterie
1198Dans l’équipage; c’est comme une agacerie
1199Pour les chevaux, comme un incessant stimulant
1200Pour les ragaillardir dans le mouvement lent
1201Aussi bien que dans les allures plus rapides.
1202Le cocher sans livrée, en bourgeois, tient ses guides
1203Avec mollesse et sans tirer dessus; il fait
1204Dans le vide, sur la route, avec son grand fouet,
1205Un claquement sans but, inutile et pour rire;
1206L’élan entraîne la mèche et lui fait décrire
1207Un zigzag tourmenté, serpentin, sinueux,[70]
1208Indéchiffrable, vif, presque tumultueux,
1209Traçant subitement un fugitif méandre;
1210Le bout extrême monte avant de redescendre
1211Pour suivre le chemin du reste; le cocher
1212Espère un avenir rose; il paraît cacher
1213Des intentions dont la saveur spéciale
1214Lui donne une figure heureuse et joviale;
1215Son caractère est plein de gaîté, de rondeur;
1216Sa pensée absorbée a de la profondeur;
1217Son regard, perdu dans l’inconnu, s’illumine
1218Devant les aperçus séduisants qu’il rumine;
1219Il occupe tout son esprit à des projets
1220Tenus, jusqu’à présent, sévèrement secrets,
1221Qui lui promettent des heures douces et bonnes.
1222La voiture est un vieux landau que trois personnes
1223Utilisent; certain cahotement léger,
1224Provenant de la route, élance et fait bouger
1225Leurs trois têtes, toujours de la même manière;
1226Dans le fond, assise à droite, une douairière
1227Parle beaucoup, et prend la plus active part[71]
1228À la discussion du moment; son regard
1229Est encore éveillé, mobile, prompt, vivace
1230Parmi les mille plis et rides de sa face,
1231Et son esprit, toujours en éveil et présent,
1232Ne pourrait rien laisser échapper; en causant
1233Elle lève sa main soigneusement gantée;
1234Pour préciser sa phrase elle serait tentée
1235De dresser son index isolé; mais sa main
1236N’est plus souple; le doigt s’arrête à mi-chemin;
1237Étant donné son âge, il faudrait un prodige
1238Pour l’agilité qu’un tel mouvement exige;
1239La vieillesse a déjà paralysé, raidi
1240L’articulation; son geste est moins hardi
1241Qu’elle ne voudrait. Près d’elle une femme osseuse,
1242Mécontente de son sort, gênante, boudeuse,
1243Se tient coite dans son coin; sous son pince-nez
1244Ses regards refrognés sont un peu détournés,
1245Ne s’intéressent à rien; c’est une pimbêche,
1246Une femme sans cœur, antipathique et sèche,
1247Une hypocrite austère et trop collet-monté,[72]
1248Devant laquelle un fait ne peut être conté
1249Si, dès les premiers mots, on voit que le prélude
1250Est croustillant; car c’est le type de la prude
1251En présence de qui tout mot fort et risqué
1252Est radicalement proscrit et confisqué,
1253Qui, hautement, se fait honneur et gloriole
1254De ne pas tolérer la moindre gaudriole,
1255Dont la sévérité grotesque et la pudeur
1256N’ont d’égale que la ridicule raideur,
1257Dont l’apparition intransigeante gèle
1258Et désenchante tout le monde. En face d’elle,
1259Un gros homme habillé tout de neuf est assis;
1260Il écoute, poli, complaisant, les récits
1261Que lui destine la douairière; il l’approuve;
1262En son esprit facile, accommodant, ne couve
1263Aucune controverse ou préparation
1264À quelque avis frisant la réfutation;
1265Il estime ennuyeuse et vaine la chicane
1266Et la dédaigne; il tient nonchalamment sa canne
1267Debout, en la penchant un peu, s’en trouvant mieux[73]
1268Pour sa main étendue et plate, dont le creux
1269Cherche un appui fixe et solide sur la pomme
1270Qui représente la figure d’un bonhomme
1271Riant et grimaçant, japonais ou chinois;
1272L’homme, distraitement, écarte les cinq doigts,
1273Et sa peau même, dans sa pose, n’est qu’à peine
1274En contact avec la pomme ronde; une veine
1275Très saillante fait un bourrelet long et gros
1276Qui se dessine fort nettement sur le dos
1277De sa main; et cela forme une ligne basse,
1278Égale, régulière et douce qui dépasse
1279Le reste, en augmentant et forçant le niveau;
1280Le Chinois sculpté sur la canne n’est pas beau;
1281Les reflets mats et les gradations font croire
1282Que la tête, sans cou ni buste, est en ivoire;
1283Le relief composant les traits est peu profond;
1284Grâce à cela, l’ensemble, en gros, reste tout rond;
1285Avec son imprévu recherché, la figure
1286Est une grosse charge, une caricature;
1287Le visage partout vieux, décati, ridé[74]
1288Est insolent, moqueur; le regard est bridé;
1289Des deux côtés le coin des paupières se tire;
1290La bouche provoque un effet encore pire,
1291Très fendue et très mince avec, dans son milieu,
1292Un bout de langue qui veut se montrer un peu;
1293Au-dessus, comme deux trous béants, les narines
1294S’épanouissent, ni délicates ni fines,
1295Car le nez, pitoyable, écrasé, retroussé,
1296Reste en l’air comme s’il était toujours poussé
1297Et maintenu par un doigt quelconque, invisible;
1298L’expression de la face est drôle, risible;
1299L’impolitesse de ce bonhomme hideux
1300Est comique; en tirant la langue il est joyeux;
1301Un rire donne un peu de hauteur à ses joues.
[75]


1302Plus haut une voiture à brancards, à deux roues,
1303Descend la côte avec imprudence, au grand trot;
1304Provenant d’un caillou quelconque, un fort cahot
1305Fait sursauter les deux personnes installées
1306Sur l’unique banquette, et qui sont appelées
1307À remuer beaucoup; leur corps instable suit
1308Chaque choc des brancards droits ; l’homme qui conduit
1309Craignant que le cheval trop entraîné ne parte
1310Au galop, tire sur les rênes qu’il écarte
1311Et tient séparément, une dans chaque main;
1312L’attelage, lancé, va quand même bon train;
1313Le cheval dresse les deux oreilles et piaffe.
1314Près de l’homme une femme, en tenant une agrafe
1315Dans ses doigts, cherche à la raccrocher à son cou;
1316Mais, par malheur, ses mains se croisent, Dieu sait ;
1317Elle veut rattacher son col; ce qui la gêne[76]
1318C’est le cahot, car il empêche qu’elle mène
1319L’agrafe à son idée; elle attend qu’un hasard
1320La fasse tomber au bon endroit tôt ou tard.
1321Derrière la voiture, au fond de la capote
1322Un paletot dépasse.


1322                                      Un brave homme, une hotte
1323Légère, assurément pas pleine, sur le dos,
1324Est immobile et prend un instant de repos
1325Pour interrompre un peu la montée; il allume
1326Sa pipe qui déjà commence à prendre et fume;
1327Il penche gravement la tête de côté,
1328N’agissant pas à la diable; il s’est arrêté
1329Car l’opération importante mérite
1330Qu’on lui consacre un temps suffisant; il abrite,
1331À l’aide de sa main qu’il arrondit un peu,[77]
1332Les oscillations inquiètes du feu;
1333La flamme, large, forme une tache peu nette,
1334Blanchâtre, indéfinie et claire; l’allumette
1335Flambe actuellement tout entière à la fois
1336Sauf une extrémité non atteinte; son bois
1337Est calciné, tout noir en partie; elle brûle
1338Sans nulle économie, et la flamme s’accule
1339Contre les deux doigts du fumeur, doigts aguerris,
1340Car ils restent à leur place, quoique surpris
1341Par le feu qui les lèche et les caresse presque;
1342La flamme envahissante, ardente, est gigantesque,
1343Disproportionnée et vaste par rapport
1344À la minceur de la tige dont elle sort.


1345Plus haut une villa coquette est toute blanche;
1346Une femme reste à la fenêtre et se penche;
1347Elle cause avec un passant qu’elle connaît[78]
1348Et qui cheminait sur la route; un jardinet
1349S’étendant devant la villa met un espace
1350Entre les deux causeurs; l’homme, un ami qui passe,
1351Saisit l’occasion de dire quelques mots;
1352Il se sent tout à coup plus heureux, plus dispos,
1353Bavardant avec une appétissante fille;
1354Le jardinet a pour seule entrée une grille
1355En ce moment fermée et fixe; les barreaux,
1356Pareils comme grosseur, ne sont pas tous égaux
1357De longueur, dessinant comme un profil de dôme
1358Par leurs pointes, en l’air; l’homme a posé la paume
1359De sa main droite sur un des barreaux; son bras
1360Est très haussé, mais non raide; parlant d’en bas
1361Il lève énormément la figure et s’appuie
1362Contre la grille avec l’irrésistible envie
1363De s’approcher le plus qu’il est en son pouvoir;
1364Il est content, il a le désir et l’espoir
1365De prolonger dans son imprévu ce colloque
1366Inespéré, fortuit tout autant que baroque;
1367Passé sous son bras gauche un livre relié[79]
1368Est assez gros; il l’a sûrement oublié,
1369Mais par instinct son bras est prévoyant et serre
1370Afin que le bouquin ne tombe pas à terre,
1371Et le causeur, malgré lui, s’est accoutumé
1372À ce mouvement-là ; le livre est abîmé,
1373Usé; des taches d’encre éteintes, anciennes
1374Sèment de toutes parts, petites et moyennes
1375L’épais ensemble des pages; tout a pâli;
1376Avec le temps le noir brillant s’est affaibli;
1377L’encre, depuis des ans, fait partie intégrante
1378Du papier, elle s’y mêle, elle est inhérente
1379À sa substance; on y touche sans réussir,
1380Aussi peu que cela puisse être, à se noircir;
1381Un cordon pour marquer — sinon le vrai passage
1382Le paragraphe ou la ligne — du moins la page
1383Où l’on en est, sort des feuilles, léger, ballant
1384Et pend sans but et vers le vide en s’enroulant
1385Sur lui-même, à présent que rien ne l’en empêche.
1386À la fenêtre la femme est jolie et fraîche;
1387Ses yeux sont beaux et son regard est franc et gai,[80]
1388Comme un peu défiant, ou plutôt intrigué;
1389Aux deux coins de sa bouche, assez haut, deux fossettes
1390Sont gracieuses et naturellement faites
1391Par son rire. Derrière elle, au fond, un grand mur,
1392Suffisamment distant du jour pour être obscur,
1393Présente des reflets irréguliers en masse;
1394Un portrait d’homme jeune en costume de chasse
1395Orne seul la cloison; il est signé d’un nom
1396En lettres grandes et poseuses; le canon
1397Du gros fusil porté par l’homme en bandoulière
1398Lui dépasse l’épaule; il a sa carnassière
1399Déjà pleine; les traits délicats du chasseur
1400Respirent un grand charme, une grande douceur;
1401Il est languissant, pâle, il a mauvaise mine.
[81]


1402À droite, s’amusant dans la maison voisine,
1403Ayant choisi pour leurs ébats un long balcon,
1404Deux enfants, diables et bruyants, fille et garçon
1405Luttent en faisant tous leurs efforts, face à face,
1406À qui forcera bien l’autre à changer de place,
1407En le poussant beaucoup, incessamment et fort
1408Pour le faire, à la fin, reculer jusqu’au bord;
1409Au-dessus de leurs deux têtes, leurs mains sont jointes
1410Vis-à-vis; le garçon s’est dressé sur les pointes
1411Comme s’il désirait augmenter son appui
1412Et sa force; la fille est plus grande que lui,
1413Mais en dépit de la différence de l’âge
1414C’est elle qui recule, et le désavantage
1415La guette; le garçon, joyeusement rageur,
1416Dépense plus de zèle avec plus de vigueur;
1417Il est obstinément courageux, énergique;[82]
1418Il s’est dit qu’il aurait la victoire et s’applique
1419En faisant preuve d’une intense volonté,
1420S’y mettant carrément comme un jeune indompté;
1421Les mains, toutes les quatre, agressives, crispées,
1422Blanches de leur effort, se sont bien attrapées
1423Et ne se lâchent pas; les doigts, en alternant,
1424Vont les uns entre les autres, se retenant;
1425Le garçon a déjà les cheveux en désordre
1426Tant il peine; une mèche épaisse vient se tordre
1427Sur son front où, tassée et courte, elle décrit
1428Une courbe formant presque un crochet; il rit;
1429Le triomphe qu’il sent prochain pour lui l’amuse;
1430Il veut le remporter sans traîtrise, sans ruse,
1431Par son seul ascendant, sans moyen déloyal,
1432Sans préparer de piège et sans faire de mal;
1433Il évite la moindre intention brutale;
1434Sa figure, dans son fond, reste joviale;
1435Il donne un dernier coup de collier; le succès
1436Qu’il touche, pour ainsi dire, et qu’il voit de près
1437Lui transmet un regain de cœur, de hardiesse;[83]
1438Il s’interdit le plus court moment de faiblesse;
1439Il sent que, pour avoir nettement le dessus
1440En faisant quelques pas en avant, il n’a plus
1441Qu’un effort raisonnable, après tout, et minime
1442À fournir pendant peu de temps; il se ranime,
1443Désireux d’obtenir l’éclatant dénouement
1444Accompagné de sa gloire, rapidement.


1445Une fenêtre, plus à droite, au même étage,
1446Est ouverte; un enfant plus tranquille, plus sage,
1447S’y montre jusqu’à mi-corps; il est curieux,
1448Cherche à se rendre compte; on ne voit pas ses yeux
1449Car il regarde dans une grosse lorgnette
1450Qu’il braque au loin et vers le bas; il s’inquiète
1451D’un certain point de la rive, du côté droit;
1452Il veut savoir pour tout de bon si ce qu’il croit
1453Est exact; il se sent une puissante envie
1454D’approfondir et, par scrupule, il vérifie
1455Si l’endroit de la côte avec son contenu
1456Est bien tel qu’il se le figurait à l’œil nu.[84]
1457En suivant à travers les airs, par la pensée,
1458La ligne toute droite et fictive, sensée
1459Être décrite avec son rayon visuel,
1460On arrive par un trajet continuel
1461Jusqu’au bout opposé; la vue est arrêtée
1462Très loin à droite, par une longue jetée
1463Qui, terminant la plage, avance dans la mer;
1464Elle est très exposée, il y fait beaucoup d’air;
1465Une mince fumée, en partant d’un cigare,
1466S’éloigne avec vitesse et violence. Un phare
1467Se dresse à la partie extrême; sa hauteur
1468Est moyenne; il est d’une impeccable rondeur;
1469En haut, resplendissants et reluisants, ses verres
1470Doivent, le soir, former d’innombrables lumières;
1471Ils sont multiples et puissants; ils sont braqués
1472En tous sens; leurs divers genres sont compliqués;
1473Certains rappellent par l’aspect de grosses loupes,
1474D’autres des lames de volets.
[85]


1474                                                      De nombreux groupes
1475Sont en train de causer, ou circulent en bas
1476Autour du phare. Un homme ennuyé semble las
1477De l’existence; il est mal tenu, presque sale;
1478Rien ne l’amuse, rien ne l’entraîne, il s’affale
1479Le corps en avant, sans but, sur le parapet;
1480Son découragement est radical, complet;
1481Pour lui la vie est sans agrément, plate et vide;
1482Il lève ses yeux gris, attristés; une ride
1483En résulte et se creuse avec force; elle rend
1484Son front encore plus pensif, indifférent;
1485Sous l’empire de son tempérament morose
1486Il ne pourra jamais voir les choses en rose,
1487Mais il ne prétend pas davantage les voir
1488Avec conviction précisément en noir;
1489Il estime plutôt que tout est monotone[86]
1490Et que c’est vainement qu’on cherche et qu’on tâtonne
1491Pour trouver sur ce bas monde quelque saveur;
1492On lit dans son regard désespéré, rêveur,
1493Ses méditations mélancoliques, fades;
1494C’est l’homme revenu de toutes les toquades
1495Et dont l’entendement est émoussé, blasé,
1496Pour qui n’importe quel plaisir est vieux, usé,
1497Qui traite en ricanant de contes illusoires,
1498De chimères sans nom, les élans dérisoires
1499Des grands cœurs haut placés; car les sentiments vifs,
1500Il les laisse aux esprits crédules et naïfs.


1501Une femme, un peu plus loin, grasse, réjouie,
1502Montre au contraire la figure réjouie
1503D’une commère gaie, et pleine de santé,
1504Croyant que tout le monde est, comme elle, enchanté;[87]
1505Elle trouve que tout va; son exubérance
1506Est excessive mais sincère; elle ne pense
1507Qu’à se donner du bon temps et de l’agrément;
1508Rien, pour elle, ne vaut qu’on se crée un tourment.
1509Un grand sec avec un monocle la plaisante,
1510Mais sa farce n’est pas hargneuse ni blessante,
1511Car la grosse la prend bien et rit de bon cœur;
1512Elle admet qu’on lui fasse entendre un ton moqueur
1513Et ne montre jamais de honte ou de mesquine
1514Susceptibilité, sitôt qu’on la taquine;
1515Le grand, gardant le plus terrible sérieux,
1516La toise de la tête aux pieds, en curieux;
1517Une admiration ébahie, ironique,
1518Se peint exprès sur ses traits; il proclame unique
1519La sveltesse de la grosse dont la minceur
1520Soi-disant l’émerveille, alors que l’épaisseur
1521De sa taille sanglée et sa poitrine grasse
1522Frappent du premier coup; il lui vante sa grâce;
1523Ils sont, en résumé, bons amis tous les deux.
1524Formant évidemment un seul groupe avec eux,[88]
1525Deux hommes se sont mis sur une même ligne
1526En face de la mer; le plus jeune désigne,
1527Tout en donnant avec faconde son avis,
1528Un point qu’il cherche à rendre exact et bien précis
1529Sur l’océan semé de bateaux, qui s’étale
1530Devant leurs yeux; il tient sa canne horizontale
1531Pour indiquer avec justesse ce qu’il voit;
1532En outre, il tend sa main gauche et son second doigt
1533Pointe en direction sensiblement oblique
1534Par rapport à la canne; il pérore, il explique
1535Sa manière de voir; pourtant son compagnon
1536Résiste, difficile à convaincre, et fait « non »,
1537N’approuvant pas ce qu’on lui dit, ce qu’on lui montre;
1538Il médite beaucoup de bons arguments contre;
1539Calme, placide, les mains derrière le dos
1540Il est prêt à détruire, en quelques simples mots,
1541Le vaniteux mais trop fragile échafaudage
1542Qu’on veut lui présenter; il est d’un certain âge
1543Et sans prétention; en se le figurant
1544Jeune, par un effort d’esprit, on le voit grand;[89]
1545Mais il se tient trop mal maintenant, il se voûte
1546Et n’est guère plus haut que celui qu’il écoute
1547Et qui, bien que beaucoup moins élancé, moins long,
1548Gagne de l’apparence en se plantant d’aplomb
1549Sur ses deux jambes très solides; la structure
1550De ce dernier est toute en vigueur et carrure;
1551On le sait bien portant, fort, du premier coup d’œil.


1552Une famille encore en grand et récent deuil
1553S’isole au milieu des autres groupes; la mère
1554Garde celui de ses enfants qu’elle préfère
1555Près d’elle; c’est le plus petit; il est bouclé;
1556Dans son épanchement elle le tient collé
1557Contre sa jupe, car il ne peut lui suffire
1558D’avoir les yeux sur lui sans cesse; elle l’attire
1559Et le conserve sans se lasser, tendrement,[90]
1560Heureuse de l’avoir à sa portée, aimant
1561Le sentir là; sa main se pose sur la joue
1562Du bien-aimé captif et des doigts elle joue
1563Avec quelques-uns des longs et jolis cheveux
1564Qui s’égarent sur sa tempe; ouvert, gracieux,
1565Le petit semble plein de franchise; elle baisse
1566Les yeux vers lui qui, sans résistance, se laisse
1567Choyer et dorloter longtemps; il est enclin
1568Aux caresses, grâce à son naturel câlin;
1569C’est l’enfant débordant de douce insouciance,
1570À qui jamais la rude et dure surveillance
1571N’a pesé, qui se sait idolâtré, gâté,
1572Pour les dons qu’il possède et pour cette beauté
1573Dont s’exhale, sitôt qu’il paraît, le grand charme;
1574Personne au monde ne fait pour lui le gendarme,
1575Il est confiant dans son merveilleux pouvoir,
1576Dans l’ensorcellement sûr de son regard noir;
1577À l’avance il sait bien que pourvu qu’il se montre
1578N’importe où, même aux gens inconnus qu’il rencontre,
1579Il sera le héros d’un moment, séduira,[91]
1580Et que, s’il y met du sien, on lui sourira;
1581Tout lui paraît doré dans le monde; il ignore
1582Le mal, et n’a pas fait apprentissage encore
1583Des gros soucis; il est radieux et content.
1584Deux fillettes en grand noir se ressemblent tant
1585Qu’on les déclare, sans hésiter, sœurs jumelles;
1586On pourrait aisément les confondre; une d’elles
1587Regarde avec tendresse et bonté le petit;
1588Ce jeune frère la rend fière; elle subit
1589L’ascendant infaillible et soudain qu’il exerce
1590Sur tous; en sa figure admirative perce
1591Un sentiment quasi maternel de douceur.
1592À côté d’elle, moins angélique, sa sœur
1593A dans les traits et dans les regards quelque chose
1594De plus accentué; d’un ton libre elle cause
1595Sur un sujet léger, avec un frère aîné
1596Qui se tient raide et droit, embarrassé, gêné
1597Par l’apparat et la nouveauté d’un costume
1598D’homme, dont il n’a pas encore pris coutume;
1599Il semble craindre qu’on le remarque; il lui faut[92]
1600De la vaillance pour se faire à son col haut,
1601À sa cravate noire insolente et superbe;
1602Il est tout jeune encore, entièrement imberbe;
1603Les quatre enfants ont tous du rapport, tous sont beaux;
1604Et la mère, malgré les implacables maux
1605Qui viennent de briser sa vie et qu’on devine,
1606Reste fraîche toujours, intéressante et fine;
1607Ses sourires un peu retenus et contraints
1608Veulent cacher, sans y réussir, des chagrins
1609Intimes, violents, qu’elle désire taire.


1610Des gens affectant une allure militaire
1611Marchent déjà loin du phare, se rapprochant
1612De la plage; leur joie est débordante; un chant
1613Plein d’animation, mâle, patriotique,
1614Leur tient lieu de tambours, de clairons, de musique,[93]
1615Chant qui doit regorger de patrie et de sang;
1616Ils sont six, se suivant strictement deux par rang,
1617Marquant le pas avec décision et force
1618Et cambrant comme des guerriers braves le torse;
1619Ils frappent tous le sol ensemble, exactement,
1620Imitant la raideur crâne qu’un régiment
1621Met en pratique lorsqu’il est à l’exercice.
1622En premier, remplissant le solennel office
1623Du magistral tambour-major, vient un enfant;
1624Il est content de son rôle et d’être en avant;
1625Il marche sur les deux pointes, ce qui le hausse;
1626Il a dans la main droite une canne trop grosse
1627Pour que ce soit la sienne; il la tient par le bout
1628Et la conserve avec ferveur, digne et debout;
1629En haut un grand mouchoir s’y déployant y flotte,
1630Il obéit au vent, se détire, gigote,
1631Fixé solidement, sans danger, en deux points
1632Par deux nœuds fabriqués avec deux de ses coins;
1633C’est comme un drapeau mal construit ayant pour hampe
1634Une canne; l’enfant enorgueilli se campe[94]
1635Devant sa troupe, il est volontairement fier,
1636Cherchant pour s’amuser à se donner grand air;
1637Il chante à pleins poumons; en marchant il se penche
1638En arrière, le dos de la main sur la hanche,
1639Inclinant quelque peu le corps; sa fatuité
1640Est provocante et son aspect bien imité;
1641Il s’applique à singer le confiant bravache
1642Qui frise volontiers son énorme moustache,
1643Qui n’admet pour un bel homme que le métier
1644Éclatant, glorieux entre tous, de guerrier,
1645Qui préfère aux accords nocturnes des guitares
1646Les notes du clairon, les cuivres des fanfares,
1647Qui ne se plaît que dans l’atmosphère des camps,
1648Qui ne rêve que de marches par tous les temps,
1649De batailles, de longs défilés, de conquêtes,
1650D’assauts donnés sous la fusillade, de têtes
1651Que viennent faucher au passage les boulets,
1652Qui raconte ce qu’il a vu : les beaux reflets
1653Miroitant pendant la charge sur les cuirasses,
1654Les combattants fonçant dans la mêlée, en masses,[95]
1655Les dissemblances des tactiques, la raideur
1656Des cadavres dans leur dernier geste, l’odeur
1657De la poudre montant, enivrante, aux narines,
1658Les balles arrivant juste en pleines poitrines,
1659Les drapeaux qu’on prend aux ennemis au milieu
1660Des coups de sabre sans nombre et des coups de feu,
1661Et pour couronner tout la victoire loyale.
1662Derrière l’enfant à l’allure martiale
1663Un homme donne à ses deux mains le mouvement
1664Sec et rythmique d’un superbe roulement
1665Qu’avec conviction apparente il veut faire
1666Sur un tambour absent et tout imaginaire;
1667Il semble avoir de la poigne et bien attraper
1668Le geste routinier, agile, pour taper;
1669Sa démarche possède aussi quelque nuance
1670De vantardise feinte et de belle arrogance;
1671Il veut aussi donner l’illusion d’un preux
1672Inaccessible à la moindre peur, valeureux,
1673Prêt à sacrifier tout son sang pour la gloire,
1674Prenant modèle sur les héros de l’Histoire,[96]
1675Possédant une ardeur, une audace sans frein;
1676Il chante sa partie avec un mâle entrain
1677En ne se ménageant aucunement; sa bouche
1678S’ouvre si grande et si bas que son menton touche
1679Sa cravate serrée et plate avec des pois;
1680Il se croit sûr de la justesse de sa voix.
1681À sa gauche une femme est sans force, se laisse
1682Dominer par le rire et met de la mollesse
1683Dans son pas régulier au lieu de le scander
1684Comme l’intention semble le demander;
1685Elle juge le groupe incomparable et drôle;
1686Elle tient son ombrelle, en fusil, sur l’épaule,
1687Les plis serrés dans sa main et le manche clair
1688Se dressant en façon de baïonnette, en l’air;
1689La femme avec un grand laisser-aller se pâme,
1690Rit autant qu’on peut rire et de toute son âme
1691Ne tentant même pas les plus légers essais
1692Pour interrompre ou pour arrêter son accès;
1693Elle trouve que la farce est supérieure;
1694Elle en a, montre en main, au bas mot pour une heure[97]
1695Avant de se calmer enfin et d’assouvir
1696Ses éclats; il n’en faut guère pour la ravir,
1697Le moindre amusement donne essor à sa joie;
1698En ce moment elle est précisément en proie
1699Sans s’en défendre à l’un de ces longs rires fous
1700Qui rendent jambes et bras incapables, mous.
1701Derrière elle s’avance un autre patriote
1702Qui chante en donnant trop d’importance à sa note;
1703Il n’est pas sans avoir quelque prétention;
1704Il apporte de l’art et de l’intention
1705Dans la bonne façon de s’y prendre et d’émettre
1706Les sons vibrants et purs; il pense s’y connaître;
1707Il tient sa canne très droite devant son nez
1708Dans le geste éloquent, raide, de « Présentez...
1709Arme! »; sa mine sainte, extatique, inspirée,
1710N’est pas son œuvre; elle est fidèlement tirée
1711Du personnage armé de quelque vieux tableau
1712Symbolisant un acte inoubliable et beau;
1713Au mot « France » son cœur bat plus fort et palpite.
1714Près de lui, moins lyrique, un gai compère imite[98]
1715En se donnant du mal un joueur de clairon;
1716Il retient soi-disant son souffle pour le son
1717Qu’il veut rendre éclatant dans les notes qu’il pousse
1718Et qu’il jette par sa mimique; c’est son pouce
1719Pointé contre sa bouche en s’écartant un peu
1720Qui, par sa pose et par sa place lui tient lieu
1721D’étrange, d’inutile et muette embouchure,
1722Et sa main sans beaucoup de vérité figure
1723Le reste de ce qu’on suppose à l’instrument,
1724Ses doigts se prêtant à la forme en se fermant;
1725L’homme soigne beaucoup son pas; c’est un modèle
1726De sévérité pour soi-même et de beau zèle
1727Quant à la marche; il est exagéré plutôt
1728Et lève les genoux trop nettement, trop haut;
1729Il se fait, gardant son sérieux, une tête
1730Volontairement nulle, abasourdie et bête;
1731C’est le pince-sans-rire endurci, le farceur
1732Dont on ne croit plus un mot; il est connaisseur
1733Dans l’art de préparer quelque savante charge
1734En conservant son air grave; sa barbe large[99]
1735Est taillée avec un soin extrême et très bien,
1736Impeccable sur les trois côtés, n’ayant rien
1737Qui dépasse; en sonnant le clairon il se donne
1738L’expression la plus comprimée et bouffonne,
1739Écarquillant avec un effort les sourcils.
1740Au dernier rang on croit voir comme deux fusils
1741Sur deux épaules; l’un est une grande ombrelle
1742Étalant entre ses pointes de la dentelle,
1743Et qu’une femme serre un peu contre son cou;
1744L’autre est tout simplement une canne en bambou
1745Avec un globe noir, brillant, uni, pour pomme;
1746Celui qui la tient sur l’épaule est un gros homme;
1747Il tourne un peu la tête et les yeux en dehors
1748Se soustrayant à la discipline; son corps
1749Malgré l’infraction reste droit et rigide;
1750Tout en portant les yeux autre part il se guide
1751Par routine et sans y songer sur le joueur
1752De clairon; il a pris l’aspect d’un grand tueur,
1753D’un barbare qui sans sensiblerie achève
1754Ses victimes; sa main gauche étonne et se lève[100]
1755En montrant ses cinq doigts fortement écartés
1756Qui se séparent et pointent de cinq côtés;
1757C’est un geste rempli de menace et d’emphase,
1758Un de ces gestes qu’on trouve pour quelque phrase
1759Belle et ronflante dont on tient à souligner
1760La puissante portée afin d’en imprégner
1761L’auditoire; il convient aux fins de périodes
1762Qu’on déclame en prenant le ton ému des odes
1763Pour convaincre les plus têtus de ce qu’on croit
1764Être la vérité flagrante. À cet endroit,
1765En dehors de ces gens-là, l’apparence offerte
1766Par la jetée est nue, espacée et déserte;
1767On ne trouve pendant cent mètres nul passant
1768La longeant dans un des sens ou la traversant;
1769C’est ce calme qui, par l’isolement, excuse
1770Le caprice héroïque et fou qui les amuse;
1771Ils sont libres et seuls; ils n’ont à faire cas
1772D’aucune opinion.
[101]


1772                                     Devant eux, à vingt pas
1773Des personnages qui conservent des distances
1774En rapport avec leurs diverses accointances,
1775Sans se gêner se sont tranquillement assis
1776Sur le parapet blanc, à droite. Trois amis
1777S’entretiennent avec un apparent mystère
1778Sans doute d’un secret commun qu’un d’eux déterre
1779Et réveille dans les mémoires; sur les trois
1780Deux semblent dépourvus d’enthousiasme et froids;
1781Un seul dépense du nerf, de la pétulance,
1782De la vivacité; malgré sa corpulence
1783Il est ahurissant, remuant, plein de feu,
1784Prenant son sujet à cœur. Celui du milieu
1785Est long, indifférent à tout et flegmatique;
1786Il traite en soi le gros de fou, de lunatique,
1787Ne voulant pour rien au monde attacher de prix[102]
1788À son caquet; il n’est aucunement surpris
1789Qu’un homme tel que son digne voisin divague;
1790Il regarde, levant les sourcils, quelque vague
1791Déferler en avant, loin, sur le sable fin;
1792Le gros se donne bien du mouvement en vain,
1793Car l’autre, avec son air paresseux, interprète
1794À sa façon ses beaux arguments, et ne prête
1795Que peu d’attention aux paroles qu’il dit;
1796Dans son regard perdu, problématique, on lit
1797Sans avoir besoin d’être un devin ce qu’il pense
1798De l’aptitude ainsi que de l’intelligence
1799Du bavard; il ne voit pas qu’on ait là de quoi
1800S’attarder; il refuse aussi d’ajouter foi
1801Aux balivernes sans raison d’être, aux sornettes
1802D’un homme qui n’a pas de ressources bien nettes
1803Dans la cervelle; il a dès longtemps renoncé
1804À la discussion; il s’est bien enfoncé
1805En s’asseyant sur le parapet; il préfère
1806Être à son aise en tous cas; le gros, au contraire,
1807Est incommodément installé sur le bord[103]
1808Sans nul sybaritisme et sans aucun confort;
1809Soutenant seule son équilibre, la pointe
1810De son pied droit baissée et repliée est jointe
1811Au sol; il se démène et se fait l’avocat
1812D’un point foncièrement épineux, délicat,
1813Dont l’importance grave, incontestable, échappe
1814Aux autres; sûr de sa bonne cause, il se tape
1815Avec le bout des doigts dressés le bas du front,
1816En homme que la pure évidence confond,
1817Tant elle est absolue et tant la preuve éclate;
1818Il harcèle ses deux compagnons et se flatte
1819De dissiper leur doute et de les convertir
1820À la doctrine qu’il a, sans se départir
1821De l’exposé déjà donné ni du système
1822De ces déductions lumineuses qu’il aime
1823Et dont il s’évertue à montrer la valeur.
1824Le troisième est muet et tient d’un air songeur
1825Son menton dans sa main; ce beau geste seconde,
1826À ce qu’il paraît, sa réflexion profonde,
1827Et sert à mettre du brillant, de la clarté,[104]
1828Dans son intelligence; il est mal cravaté,
1829Car sa cravate est vieille, abîmée et mauvaise
1830Et d’une étoffe peu définie, écossaise.
1831Tous trois ont du mal à s’entendre; l’union
1832N’est pas près de régner dans leur opinion;
1833C’est de leur caractère à chacun que résulte
1834La divergence.


1834                             À leur gauche, un homme consulte
1835Un volumineux guide ouvert sur ses genoux;
1836Il pince dans ses doigts, loin, par deux de ses bouts
1837Une carte étendue à plat, tenant au livre,
1838Défaite et déployée en entier; il se livre
1839Complaisamment à des recherches sur les lieux
1840Voulant approfondir des points, en curieux;
1841Il cherche aux environs un bon itinéraire,
1842Rêvant de faire un tour afin de se distraire;[105]
1843Il n’a pas l’habitude et s’y reconnaît mal
1844Dans ce pays qu’il tient à voir; un littoral
1845Se découpe sur la carte solide et neuve;
1846On voit des golfes et de minces caps; un fleuve
1847Au cours extrêmement tourmenté, sinueux,
1848Sort, timide d’abord, d’un endroit montagneux;
1849Il fait des courbes et des angles, il ondule,
1850Passe près de plusieurs bourgs, avance, recule,
1851Reçoit après un grand détour un affluent,
1852Puis arrose une ville à l’air plus important;
1853La mer est tout unie et vaste; les campagnes
1854Sont claires, sans aucun relief; mais les montagnes
1855Ont un aspect plus dru, plus épais, plus foncé,
1856Et le chaos de leur noirceur est plus forcé
1857Selon l’entassement et selon l’altitude;
1858L’homme s’adonne avec prévoyance à l’étude
1859Persévérante et sans aléa d’un tracé;
1860Un chemin par lequel il n’est jamais passé
1861Lui semblant hasardeux, scabreux, il le précise.
[106]


1862Une femme, plus près nonchalamment assise,
1863Se retourne sans but et regarde dans l’eau;
1864Dans sa main peu fermée elle tient un rouleau
1865Sans épaisseur; c’est un seul morceau de musique,
1866Quelque chanson à grand sentiment, magnifique;
1867La couverture laisse entrevoir son dessin
1868Figurant une dame en poudre, au clavecin,
1869Qui chante, précieuse, ardente, maniérée,
1870Le doux refrain de sa romance préférée;
1871Elle lève ses bras admirables et nus,
1872Car elle s’accompagne en accords non tenus;
1873Son expression tendre est en même temps triste.


1874Près de la femme qui songe, un violoniste
1875Inoccupé, rêveur, a posé contre lui,
1876Au milieu juste du parapet, son étui[107]
1877À violon; il s’est assis en plein, à l’aise;
1878Il est sur le chemin de devenir obèse;
1879Ses habits très portés sont déjà par endroits
1880Prêts à ne plus pouvoir suffire, trop étroits;
1881Touchant le col de son veston, sa chevelure
1882Longue n’est pas bouclée et lui donne l’allure
1883D’un homme consacrant toute sa vie à l’art
1884Et qui ne craint pas d’être un personnage à part;
1885C’est un original volontaire, un bohème
1886Qui recherche partout le bizarre et qui l’aime,
1887Jamais en peine pour se singulariser,
1888Toujours prêt aussitôt qu’il s’agit de briser
1889Avec les errements routiniers du vulgaire;
1890Il se moque du qu’en dira-t-on, fait la guerre
1891Aux convenances si sottes, aux préjugés
1892Auxquels les bourgeois sans flamme sont obligés;
1893Il ne veut pas que la mode soit respectée.
[108]


1894En face, du côté gauche de la jetée,
1895Debout et tous tournés vers la plage, des gens
1896Sans direction bien fixe, indécis et lents,
1897Sont arrêtés; un acte en bas les intéresse
1898Tous passionnément; chaque regard se baisse
1899Vers le bord de la mer, sinon pour la beauté
1900Des vagues, du moins pour quelque incident guetté.
1901Une femme très grande et très brune domine
1902Le groupe; elle est au plus haut degré féminine,
1903Malgré sa taille, car elle possède un don
1904Infini de souplesse intime et d’abandon;
1905De sa personne émane énormément de grâce
1906Et de charme aussitôt qu’elle paraît ou passe.
1907Un homme un peu devant elle semble petit,
1908Par la comparaison inévitable; il rit,
1909Découvrant une scène émoustillante et drôle,[109]
1910Comme si quelque acteur, en bas, jouait un rôle
1911Exprès pour lui donner du bon temps, du plaisir,
1912Pour le désennuyer et pour le divertir;
1913Ses lunettes sont très faiblement supportées
1914Par son nez écrasé, plat; elles sont teintées
1915Et leurs deux verres sont bombés; un grand reflet
1916Étend sur leur surface un flamboiement complet,
1917Grâce auquel le regard est nul, inaccessible;
1918On ne peut soupçonner même s’il est terrible,
1919Mauvais ou bienveillant, impitoyable ou doux,
1920Ni quels sentiments vrais il exprime en dessous;
1921La pénétration obstinément tentée
1922Est vaine; l’homme, avec sa main droite gantée,
1923Frise un peu sa moustache; il fait ce mouvement
1924Par contenance, sans ardeur, distraitement,
1925Avec précaution; c’est l’extrémité fine,
1926Pointue, irréprochable et droite qu’il fait mine
1927De ne pas vouloir un instant laisser en paix;
1928Son gant est maladroit pour cette tâche, épais
1929Et fait dans une peau récalcitrante et dure[110]
1930Qui ne s’est assouplie un peu que par l’usure;
1931Des plis se sont formés, profonds, accentués
1932Sur les emplacements les plus habitués
1933À se casser, à se tordre; un bouton unique,
1934Autrefois résistant, difficile, énergique,
1935Est déjà sur le point de partir et ne met
1936Qu’une contrainte fort légère à son poignet;
1937La boutonnière lâche et paresseuse serre
1938Très médiocrement et ne comprime guère;
1939Son pouvoir ancien, insuffisant, usé,
1940Laisse tout détendu, tranquille et reposé;
1941C’est en employant trois doigts que l’homme tortille
1942Le bout de sa moustache. Une très jeune fille
1943A ses cheveux foncés, pleins de reflets et beaux
1944Encore, comme les fillettes dans le dos;
1945Ils descendent en deux nattes noires fournies
1946Formant deux courbes bien pareilles réunies
1947Par un même ruban unique dans le bas;
1948Pleine de confiance, elle donne le bras
1949À la femme si grande; elle semble être sûre[111]
1950De la tendresse qu’elle inspire; sa figure
1951Est encore enfantine et son expression
1952Résume l’enjouement, la satisfaction;
1953Elle sourit, la bouche immobile et fermée;
1954Sa taille, qui n’est pas complètement formée,
1955Est mince et prise dans une ceinture en cuir;
1956La femme faite va bientôt s’épanouir
1957En elle; c’est l’instant où l’enfance qui cesse
1958Cède la place en peu de temps à la jeunesse,
1959Où toute une existence autre va commencer;
1960Elle est trop franche pour chercher à distancer
1961Par son allure ou ses paroles la nature;
1962Sa pensée est restée incorruptible et pure,
1963Gardant intacte sa grande ingénuité;
1964Son esprit demeuré droit n’a pas profité
1965Des exemples malsains, vils; elle est à la veille
1966Du jour où l’inconnu des sentiments s’éveille;
1967Pourtant aucun nouveau trouble ne l’envahit,
1968Ne la transforme; rien en elle ne trahit
1969La moindre obsession; elle tient une laisse[112]
1970Tressée en cuir, solide et résistante, épaisse,
1971Dont le bout se rattache au collier d’un carlin
1972À l’air affectueux, débonnaire, câlin;
1973Il s’est assis avec patience, il arrête
1974Sur sa maîtresse un long regard, lève la tête
1975Et reste sans bouger dans le tranquille espoir
1976D’une caresse ou d’un mot; son gros museau noir
1977Est écrasé; sa tête au-dessus devient claire
1978Et du ton de son corps; il semble se complaire
1979À regarder ainsi, fidèlement, d’en bas,
1980Le visage de la jeune fille; il est gras;
1981On doit lui donner en bon nombre des pâtées
1982Délicieuses, bien faites, bien mijotées;
1983On devine le chien heureux et caressé
1984Rien qu’à sa mine; son collier est hérissé
1985De forts piquants pointus et dont l’air de menace
1986Fait un contraste avec l’apparence bonasse
1987De ce chien entre tous placide, inoffensif,
1988Dont l’abord serait doux, amical, expansif,
1989Même au premier venu; ce dur collier qui pique[113]
1990Ne va pas avec cet ensemble pacifique
1991Où l’on ne trouverait pas un désir mauvais,
1992Pas une intention rageuse; il est trop près
1993Pour que la laisse, assez étendue, assez grande,
1994Fasse une ligne droite et rigide et se tende;
1995Elle forme une courbe ample dont le milieu
1996S’abaisse vers le sol; même il s’en faut de peu
1997Qu’elle ne traîne dans la poussière, par terre;
1998Son autre extrémité s’entortille et se serre
1999Sur une main de la fillette en tours nombreux;
2000La longueur partielle est restreinte par eux.
2001Devant le personnage aux brillantes lunettes,
2002Dont le sourire fait reluire les pommettes,
2003Un enfant lourd et bien portant est accoudé
2004Au parapet; près des tempes il est ridé,
2005Car dans la pose qu’il a choisie il enfonce
2006Sa tête dans ses deux mains et sa peau se fronce
2007Imperceptiblement au-dessus de ses doigts,
2008Qu’il tient tous verticaux inflexibles et droits;
2009Il suffirait qu’il les abaisse pour défaire[114]
2010Ces rides de hasard; au bas de l’annulaire
2011Il porte un cercle mou, sans valeur, pauvre et laid,
2012Sans destination et bizarrement fait;
2013C’est une sorte de vilaine bague grise
2014Qu’il a placée ainsi coquettement en guise
2015De prétendu bijou modeste et dégarni
2016D’un aspect dépourvu d’éclat, mal défini,
2017Terne autant qu’il se peut; c’est un simple élastique
2018S’enroulant plusieurs fois en rond et qui s’applique
2019Avec un pincement incessant sur sa peau;
2020Il y forme par son épaisseur un anneau
2021Dont la largeur n’est pas ferme ni régulière;
2022Elle s’étend parfois, puis elle se resserre
2023Aux endroits plus que les autres, durs, tortillés,
2024Superposés de très près, recroquevillés;
2025L’enfant prend une mine appliquée, attentive
2026Pour regarder avec une anxiété vive
2027À la même distance et du même côté
2028Que les trois autres; la grande sincérité
2029De l’intérêt qui les tient en place s’accuse[115]
2030Dans leurs regards à tous trois; ce qui les amuse,
2031C’est de voir le caniche, en bas, tout ruisselant
2032De l’eau de mer encore abondante, coulant
2033Distinctement sur son poil, pendant qu’il se flatte,
2034Avec son bracelet scintillant à la patte,
2035D’attraper le bâton que lui jette l’enfant;
2036D’avance il est déjà confiant, triomphant,
2037Avec l’espoir ferme et sûr d’aller le reprendre.
2038Les quatre spectateurs, figés, semblent attendre
2039Du bord de la jetée, en haut, le résultat
2040De son prochain plongeon.


2040                                                   En ce moment l’éclat
2041Décroît au fond du verre et tout devient plus sombre;
2042Sur la plage s’étend, partout égale une ombre;
2043Mon bras levé retombe, entraînant avec lui[116]
2044Le porte-plume et son paysage enfoui
2045Dans l’extrémité blanche aux taches d’encre rouge;
2046Dans le ciel un amas de grosses vapeurs bouge;
2047Le temps est devenu tout à coup nuageux,
2048Incertain, menaçant, couvert, presque orageux;
2049Mes yeux plongent dans un coin d’azur; ma pensée
2050Rêve, absente, perdue, indécise et forcée
2051D’aller vers le passé; car c’est l’exhalaison
2052Des sentiments vécus de toute une saison
2053Qui pour moi sort avec puissance de la vue,
2054Grâce à l’intensité subitement accrue
2055Du souvenir vivace et latent d’un été
2056Déjà mort, déjà loin de moi, vite emporté.



{119}

LE CONCERT



1Minuit sonne très loin ; tout seul près de ma lampe,
2Oubliant le moment présent, je me retrempe
3Dans les vieux souvenirs d’heureux jours disparus;
4J’ai devant moi, sur ma table, des paquets drus
5De lettres qui me sont précieuses; chacune
6A sa propre valeur; dans ma main j’en tiens une
7Spécialement chère et que je sais par cœur;
8Fréquemment je la prends et la relis par peur
9D’en perdre ou d’en changer un seul mot; l’écriture[120]
10Est fine, mais lisible et ferme, calme et sûre;
11La lettre est grande, c’est un fort papier d’hôtel;
12Sur la première page un dessin bleu de ciel
13S’étale dans le haut, prend la largeur entière
14De la feuille et se montre avant tout, de manière
15À ce que sa réclame invite le regard;
16Sur la page il s’adjuge, en hauteur, plus du quart;
17Sa couleur bleue est claire et cependant criarde;
18Accoudé sur ma table et penché, je m’attarde
19À contempler sur la lettre ce joli coin
20De pays, inconnu pour moi, mais qui de loin
21M’attirait autrefois, et vers lequel, poussée
22Par son impatience ardente, ma pensée,
23Pendant un trop long mois, s’en alla si souvent.
[121]


24À gauche du dessin on voit tout le devant
25De l’hôtel qui dépasse, énorme, haut, immense;
26On ne sait à quel point la façade commence;
27L’hôtel trône sur la terre, il éclipse tout,
28Il semble qu’on ne doit jamais en voir le bout,
29Tant il est colossal, monstrueusement vaste;
30Alentour rien n’est là pour lui faire contraste;
31Il s’isole dans sa puissante majesté,
32Sans concurrence pour son rang incontesté,
33Pour sa prédominance. En bas, devant la porte,
34Un omnibus arrive à l’instant; il apporte
35Directement de la gare un important flot
36De voyageurs; sur son large toit plat, en haut,
37Sont ficelés de gros bagages : plusieurs malles
38Différentes par leur contenance, inégales,
39Avec des cadenas partout, des sacs de nuit,
40Des caisses, des paniers et tout ce qui s’ensuit,[122]
41Le tout bien empilé. Déjà plusieurs personnes
42Sortent de l’omnibus; des garçons et des bonnes
43Sont accourus avec hâte sur le trottoir
44Au-devant des nouveaux venus à recevoir.
45Le portier, en livrée et tenant sa casquette
46À la main, vient sourire à tout le monde; il guette
47Le regard de chacun, afin de prodiguer
48Ses saluts souples, sans jamais s’en fatiguer;
49Sa livrée est rigide, irréprochable et belle;
50Il prend son métier au sérieux; il excelle
51Dans l’art de contenter tout le monde à la fois,
52Répondant avec la même obligeante voix,
53Dans les langues les plus diverses de la terre
54Qui, pour lui, n’ont aucun secret, aucun mystère,
55Aucun détour; car il les parle couramment
56Et sans difficulté, sinon élégamment,
57Avec les étrangers des quatre coins du globe.
58Il s’incline devant une personne en robe
59À carreaux, ayant un voile épais, et qui vient
60De quitter l’omnibus la première; elle tient[123]
61Un sac léger pour les choses très précieuses
62Qu’on craint de perdre; ses manières gracieuses
63Sentent la bienveillance indulgente à l’endroit
64Des inférieurs qu’elle approche et qu’elle voit;
65Elle a de la bonté, de la condescendance
66Et ne veut pas tenir les humbles à distance;
67Elle conserve son sourire protecteur,
68Sans abdiquer pourtant un reste de hauteur;
69Elle tient à toujours paraître noble et fière
70Sans qu’on la trouve trop hautaine, trop altière;
71Elle permet aux gens un soupçon limité
72De hardiesse dans la familiarité;
73Elle se trouve très bonne quand elle daigne
74Jeter un regard sur la plèbe. Une duègne
75La suit, mal mise, vieille, osseuse, ayant l’aspect
76De la compagne qui sert de porte-respect;
77C’est une femme sans ressource, une parente
78Pauvre, peut-être assez proche, cousine ou tante
79Qu’on nourrit par raison de famille; elle vit
80De générosités, mais rien ne lui suffit;[124]
81Elle voudrait pouvoir se plaindre; elle est aigrie
82Par sa condition; elle est presque maigrie
83Par une rage qui la consume au dedans;
84Elle relate tous les jours mille incidents
85Dont la suite partout renaissante stimule
86Son mécontentement jaloux; elle accumule
87Les désirs de révolte et les petits griefs:
88À table on ne lui sert jamais que les reliefs
89Des autres, tant mieux s’il en reste; elle est vêtue
90De vieilles robes hors d’usage; on l’habitue
91À ne pas se permettre un avis personnel,
92À n’être qu’un écho complaisant, éternel
93De la pensée à peine exprimée et du dire
94De chacun; ce qu’on aime il faut qu’elle l’admire,
95Il faut qu’elle haïsse aussi tout ce qu’on hait;
96Elle ne compte pas, d’ailleurs, elle se tait,
97Le plus souvent passive et sans rôle, muette;
98Sa position dans le monde n’est pas nette;
99On doit la traiter en égale, soi-disant,
100Mais sans cesse un regard froid, presque méprisant,[125]
101Lui rappelle sa place effacée et servile;
102On entend qu’elle soit souple et qu’elle annihile
103Tout vestige gênant de personnalité
104Sous l’empire de la plate nécessité.
105Elle porte à deux mains une vieille valise;
106Un groom, sanglé, correct, sans qu’elle le lui dise,
107En la voyant chargée ainsi, s’est avancé,
108Rempli d’intentions bonnes, vif, empressé,
109Et s’est jeté sur la valise pour la prendre;
110Il brûle du désir sincère de se rendre
111Utile en quelque chose; il cherche à soulever
112Doucement le gros sac pesant, pour arriver
113À faire lâcher prise à la duègne; il flaire
114D’avance l’excellent pourboire et voudrait plaire;
115Comme service il n’a qu’à constamment ouvrir
116Quelque porte vitrée et qu’à se découvrir
117Devant les gens afin d’être avenant, aimable;
118Il est forcément plus sage, plus raisonnable
119Que ne voudrait son âge; il se livre très peu,
120Faute de temps, à la criaillerie, au jeu,[126]
121Aux récréations bruyantes, aux gambades,
122Aux cache-cache fous avec les camarades,
123Aux sauts sur les rebords des grilles, sur les bancs.


124Deux bonnes à bonnets blancs, à tabliers blancs
125Attendent à l’écart; leur allure est moins plate,
126Leur offre de service est moins immédiate;
127Elles sont pourtant sans mauvaise volonté;
128Une, qu’on voit de face, a le nez effronté,
129La figure éveillée et la bouche rieuse;
130Elle est d’une nature insouciante, heureuse,
131Chantant à tout propos et s’amusant d’un rien;
132Elle observe les gens, et bien que son maintien
133Ne soit aucunement malhonnête, équivoque,
134Elle recherche leur côté faible et s’en moque,
135Contente de voir tous ces visages nouveaux
136Sortir de l’omnibus énorme, à deux chevaux;
137Elle s’applique à bien trouver les ridicules,
138Ceux qui frappent aussi bien que les minuscules;
139Elle les extrait par la pensée; aussitôt,[127]
140Sans que rien dans ses traits la trahisse, d’un mot,
141Elle sait les mettre en lumière, en évidence;
142Tantôt c’est le dédain, tantôt l’outrecuidance,
143Qu’elle blâme, tantôt c’est la forme d’un nez
144Qu’elle trouve trop gros, trop long, ou pas assez;
145Elle se donne du bon temps, détaille, épluche,
146Ne juge pas assez fraîche certaine ruche,
147Condamne pour son trop d’empois certain volant,
148Désapprouve un corsage ajusté, trop collant,
149Ou déniche le bout blanc d’une balayeuse
150Qui dépasse ou qui pend peut-être. Moins joyeuse,
151L’autre bonne, auprès d’elle, a l’esprit moins tourné
152Vers le dénigrement sans but, moins ramené
153Invinciblement vers l’inutile critique;
154Elle ne tient pas à lui donner la réplique
155Et n’écoute qu’à peine; elle a le sentiment
156Du devoir qui domine en elle fermement;
157Elle estime qu’il faut travailler et se taire;
158D’après elle, on aura beau crier et beau faire,
159On ne changera pas le monde; il vaut donc mieux[128]
160Tâcher de prendre sa besogne au sérieux
161Et sans se plaindre; elle est pondérée et logique;
162Elle est d’une nature entêtée, énergique,
163Incapable de se calmer, de s’engourdir
164Dans la paresse, prête à toujours se raidir
165Contre l’adversité, contre la maladie,
166Sûre que seule la volonté remédie
167À tous les maux ensemble.


167                                                  Attendant sur le seuil
168Et repassant les mots aimables de l’accueil,
169Le gérant, prévenant et courtois, grand et mince,
170A des manières qui lui donnent l’air d’un prince;
171Sa mise, son allure et sa correction
172Frisent de près la plus stricte perfection;
173Sa coiffure collée et lisse est impeccable
174Et la blancheur de ses manchettes remarquable;
175Il est extrêmement délicat et soigneux,
176Recherché du petit au grand, méticuleux;
177On croit retrouver dans sa personne une trace[129]
178D’élégance native et d’authentique race;
179On est surpris et même inquiet, intrigué
180Par cet aspect avant tout poli, distingué;
181On a le sentiment flou de la déchéance
182D’un homme dont l’ancienne et haute préséance
183A sombré dans de longs et pénibles revers;
184Il a dû se débattre et lutter à travers
185D’innombrables ennuis et dans des multitudes
186D’incalculables maux et de vicissitudes;
187Il s’est rejeté sur cet emploi de gérant,
188Se résignant avec courage, préférant
189Travailler que vivre en flatteur à la remorque
190D’amis suffisamment bons auxquels on extorque
191Le nécessaire sous simple forme d’emprunts
192Qu’on ne pourra jamais rendre, pas plus aux uns
193Qu’aux autres.


193                            Près du beau gérant de noble caste
194Qui garde grand air, bien que déchu de son faste,
195Se tient, respectueux, patient, bedonnant,[130]
196Un gros maître d’hôtel au physique étonnant;
197Devant, on voit passer le bout de sa serviette
198Chiffonnée et pourtant encore blanche et nette,
199Qu’il serre par un geste instinctif sous son bras;
200Il paraît enchanté d’être imposant et gras,
201Ne pouvant pas trouver l’embonpoint ridicule;
202Il estime son ventre et ne le dissimule
203En aucune façon; il a bien plutôt l’air
204De le porter avec orgueil, d’en être fier;
205Dans sa position immobile, il se cale
206Sur ses deux pieds et, sans modestie, il étale
207Ce ventre bienheureux qu’il rend même plus gros
208En unissant ses deux mains derrière son dos;
209La gloire d’un aspect tel l’enivre, le grise;
210Il goûte fortement son bonheur et méprise
211Les gringalets au ventre hypothétique et plat;
212Il est reconnaissant envers le ciel, béat;
213Sa satisfaction est absolue et pleine;
214On l’envierait à bon droit.


214                                                 Deux hommes de peine[131]
215Avec des tabliers longs sont postés en bas
216Auprès de l’omnibus, à trois ou quatre pas;
217Tous deux attendent qu’on commence à leur descendre
218Les malles, les paquets et les sacs pour les prendre;
219Car le cocher n’est plus sur son siège; debout
220Sur l’omnibus il est seul et dépasse tout;
221Il débute au hasard, sans idée, et se baisse
222Vers les deux angles blancs et pareils d’une caisse
223Close hermétiquement, qu’il faudra déclouer
224Et non ouvrir; il va d’abord la secouer
225Dans tous les sens pour la décoller de sa place,
226Puis la donner aux deux hommes postés de face
227Pour mieux la recevoir dans leurs mains; le cocher
228Semble grand, bien qu’il soit en train de se pencher;
229Il est fort et musclé; son chapeau haut de forme
230Est solidement fait, large, excessif, énorme;
231Sa livrée a beaucoup d’étoffe, de longueur;
232Elle peut convenir quand même, à la rigueur,
233Quand il est debout; mais sa forme qui dessine[132]
234La taille et couvre trop les jambes la destine
235À la position raide, assise; il lui faut,
236Pour aller bien, un siège inabordable et haut.
237Le cocher est un gros père calme et bonasse;
238Sa figure placide, inoffensive et grasse,
239Lui donne une apparence étrange de poupard;
240Il raconte toujours la vérité sans fard;
241Sa franchise le rend en même temps crédule;
242On lui dirait : « Il fait nuit » lorsque la pendule
243Marque midi précis, il répondrait : « Vraiment! »
244Car il ne peut jamais supposer que l’on ment,
245Que l’on déguise sa pensée ou que l’on trompe;
246Il n’a jamais voulu croire que l’on corrompe
247En certain cas les gens par des sommes d’argent;
248Il est si pur qu’il en est inintelligent;
249Il serait pleinement capable d’être dupe
250D’un enfant de trois ou quatre ans, encore en jupe;
251On ne peut présumer l’exacte profondeur
252De sa naïveté crasse, de sa candeur;
253Il voit le monde entier bon, charitable, intègre;[133]
254Sa foi dans le dernier qui lui parle est célèbre;
255On en profite pour lui jouer tous les jours
256Sans le fâcher les plus abominables tours;
257Comme il prend tout ce qu’on dit au pied de la lettre,
258On peut, sans se donner grand mal, lui faire admettre
259Les contes les plus fous, les plus extravagants;
260On lui débite des histoires de brigands
261Qui vous envoient d’un coup au cœur dans l’autre monde
262Et dont la vue, au coin d’un sentier, vous inonde
263De sueur froide; dans sa confiance il croit
264Aux secrets que chacun sait par son petit doigt;
265Il ne connaît pas la malice; il exagère
266La bonne qualité d’être ouvert et sincère;
267Les paroles pour lui ne sont pas des rébus
268Au sens caché qu’il faut déchiffrer.


268                                                               L’omnibus,
269Quoique très dégagé, n’est pas encore vide;
270Une femme hésitante, inquiète, timide,
271Avance sa jambe au dehors pour la poser[134]
272Sur le marchepied large; elle paraît n’oser
273Que difficilement se montrer; il lui coûte
274D’affronter le plein air, les yeux; elle redoute
275L’approche de la foule et son encombrement;
276En public elle assiste au brusque effondrement
277De sa force, de ses facultés les meilleures;
278Elle reste parfois chez elle plusieurs heures
279Avant de s’apprêter et de prendre un parti;
280Son corps pusillanime est à moitié sorti;
281Elle a peur d’avancer sa figure craintive
282Et fait secrètement l’inspection furtive
283Des gens; elle a tendance à voir de toutes parts
284Des bouches devisant contre elle, des regards
285La détaillant; l’idée intime qu’on l’observe
286La hante du matin jusqu’au soir et l’énerve;
287Toujours elle soupçonne et veut se méfier,
288Pensant qu’on passe dans le but de l’épier;
289Elle croit qu’on la montre au doigt ou qu’on la nomme.
290Devant le marchepied, lui faisant face, un homme
291Veut l’aider à descendre et lui tend une main[135]
292Sur laquelle elle va peser; sans être nain
293Il est assez petit, court, pour qu’on le remarque;
294Il est trapu, bouillant, têtu; quand il s’embarque
295Dans la discussion d’un point quelconque, il faut,
296À toute force, qu’il garde le dernier mot;
297Ses dires doivent être acceptés sans contrôles,
298Sans examen; il a le cou dans les épaules
299Et son dos plat et droit surprend par sa largeur;
300Sa taille l’a rendu despotique et rageur;
301Il est chez lui le seul, l’indiscutable maître,
302Et ne perd jamais une occasion de l’être;
303Il professe que la bonne cohésion
304D’un groupement dépend de l’humble adhésion
305Et de l’obéissance exacte, immédiate
306De tous aux ordres brefs, précis, d’un autocrate;
307Il dit qu’on n’obtient rien de bon par la douceur.
308Il se tient entre deux gros enfants, frère et sœur;
309À sa gauche, distraite, absente, la fillette
310Regarde en l’air avec suite; elle s’inquiète
311Des bagages divers, multiples, s’entassant[136]
312Sur l’omnibus; elle est fixe, s’intéressant
313Au brave cocher dont les manœuvres futures
314Seront sans doute très routinières et sûres,
315Car il agit toujours de la même façon.
316Seul, de l’autre côté du père, le garçon
317Reste à deux ou trois pas; il a les jambes nues;
318Toutes ces choses qu’il n’a pas encore vues
319L’étonnent alentour; du regard il parcourt
320Lentement tout ce qui l’environne; il est lourd,
321Solidement construit, gras; il tient de son père
322Et ne grandira guère; il possède une paire
323De mollets dont la courbe imposante ressort;
324Il est, sans le vouloir, brutal, dangereux, fort;
325Ses camarades le craignent dans les disputes
326Qui s’échauffent et qui dégénèrent en luttes;
327Ils redoutent ses coups de pied, ses coups de poing
328Qui peuvent faire grand mal, car son embonpoint
329N’est pas flasque ou malsain; au contraire, il résiste,
330Inattaquable, dur, insensible, et consiste
331En autre chose qu’en graisse ou qu’en gonflement[137]
332Répartis dans le corps tout entier mollement.
333Dans l’omnibus, après la femme timorée
334Dont la descente est si pénible, qui se crée
335Tant de tourments fictifs, et qui trouve moyen
336De voir des pièges quand d’autres n’observent rien,
337Apparaît patiente et tranquille une tête;
338C’est une femme grande et maigre qui s’arrête
339Sans se permettre la moindre hâte, attendant
340Que le passage se dégage, en regardant
341Par les vitres au loin; c’est une subalterne,
342Une inconnue à la personnalité terne;
343On apprend son prénom seul; sa condition
344La condamne à la plus humble soumission;
345Elle se plie à tout sans révolte et sans rage,
346Quel que soit l’ordre qu’on donne.
[138]


346                                                               Au premier étage
347De l’hôtel court un long et somptueux balcon;
348Des gens trouvent qu’il y fait agréable et bon,
349Car ils y restent; toute une famille unie,
350Où ne s’immiscent ni trouble ni zizanie,
351Est très étroitement groupée et prend le frais;
352Ses membres sont nombreux et se tiennent de près;
353Ils ont tous une vague et même ressemblance
354Qui prouve leurs liens et le peu de distance
355Les séparant en fait de proche parenté;
356Ils respirent le calme intime et la santé;
357Ils ont cette parfaite et régulière joie
358De ceux que le sort ne blesse ni ne rudoie.
359Semblant l’âme du groupe et trônant au milieu,
360Une femme est assise; elle sourit un peu,
361Se trouvant, sans raison bien définie, heureuse;
362Aucune ride trop précoce ne se creuse[139]
363Dans l’ensemble de son visage demeuré
364Irréprochable pour n’avoir jamais pleuré;
365Ses jours se sont passés paisibles, sans orages,
366Sans crises, sans à-coups et sans terribles pages;
367Elle n’a pas connu les longs déchirements,
368Les deuils réitérés ni les revirements
369De la fortune; sans angoisse elle se fie
370À son étoile. Son bras gracieux s’appuie
371Avec enlacement sur un enfant frisé
372Au caractère gai, vif, au regard rusé,
373À la mine mobile, éveillée, espiègle;
374Il aime rire et n’est pas fréquemment en règle
375Pour ses devoirs, pour ses pensums et ses leçons;
376Il adore les jeux, les tours de polissons;
377Il est assourdissant, incorrigible, diable,
378D’une nature trop prompte, peu maniable;
379Au travail il est mou, manque de bon vouloir,
380Cherche des faux-fuyants, paresse comme un loir,
381Se refuse à trouver de l’intérêt; l’étude
382Lui semble uniquement rébarbative et rude;[140]
383Mais sitôt qu’il s’agit de prouesses, d’ébats,
384De bonds, il se met dans d’indicibles états,
385Devient le plus ardent de tous. Il a deux frères
386Plus grands que lui, qui se disent de grands mystères
387Et qui, debout à sa gauche, parlent tout bas;
388L’aîné, délicat, mince, avec des cheveux ras,
389Réclame du silence et veut que l’autre écoute
390Religieusement quelques mots qu’il ajoute
391À sa tirade dont il prolonge la fin;
392Il est précocement intelligent et fin;
393Il sait traduire avec surabondance et verve
394Les mille événements ou défauts qu’il observe;
395Il semble heureusement doué, spirituel,
396Mais sans vengeance, sans jamais un mot cruel
397Dit par derrière; c’est à peine s’il débute
398Dans la vie, et déjà, non sans profit, il scrute
399Les tendances, le moi de chaque individu,
400Qu’il retrace sans qu’un détail en soit perdu,
401Sans qu’il omette ou passe une seule nuance;
402Il a sur l’enfant qui l’écoute l’influence[141]
403La plus entière; il le domine, l’obligeant
404À toujours suivre son avis en transigeant;
405Il lui fait accepter ses doctrines, ses vues,
406Comme choses d’avance exactes, convenues;
407Il a par ses deux ans de plus un ascendant
408Irrévocable; pour l’autre il est évident
409Que son frère aîné sait démêler et voit juste.
410Une fillette bien charpentée et robuste,
411Se divertissant d’un rien et regardant tout,
412Reste plantée avec assurance, debout,
413Les bras inertes et droits, derrière la chaise
414De la femme qui, bien que sa bouche se taise
415Laisse s’épanouir tant de félicité
416Sur son visage; la plus grande qualité
417De la fillette est sa radicale franchise;
418Elle ne pose pas; jamais elle ne vise
419À la sensation passagère, à l’effet,
420Dans les mots qu’elle dit, les gestes qu’elle fait;
421Elle n’est et jamais ne sera cachottière;
422Elle est simple, en dehors, se livre tout entière,[142]
423N’a pas de compromis; tous ses regards sont vrais;
424Elle médite, puis parle aussitôt après,
425Sans savoir si la chose a besoin d’être tue
426Ou s’il importe peu qu’elle soit vite sue;
427Elle obéit à la première impulsion
428Et se laisse entraîner par son expansion;
429Elle ne connaît pas encore le mensonge,
430Ni le fugitif, ni celui qui se prolonge,
431Ni le naïf qui se devine, ni l’adroit
432Qui se présente avec vraisemblance, qu’on croit,
433Et qui, pour rester fort, acceptable, plausible,
434Et ne pas sortir des limites du possible,
435Exige de nouveaux mensonges reliés
436À lui-même et savants, mûris, étudiés.
437Regardant la fillette au cœur plein de droiture,
438Un homme, à l’artistique et pompeuse coiffure,
439Incline un peu son corps rigide, tendrement,
440Avec délicatesse, en père doux, aimant;
441Du bout des doigts, par un jeu taquin, il sépare
442Quelques cheveux de la petite, et se prépare,[143]
443Dans son enfantillage, à les faire glisser
444Sur son index tendu, comme pour les lisser;
445Ses larges favoris sont divergents; leurs pointes
446S’écartent noblement, étrangères, disjointes,
447Découvrant beaucoup son menton; il est tiré
448À quatre épingles, s’est complaisamment miré
449En faisant sa toilette exquise, inattaquable,
450Et semble s’approuver lui-même; il est affable,
451Sautillant, souriant et cérémonieux;
452On ne peut saluer plus largement ni mieux
453Qu’il ne fait; il est à cheval sur l’étiquette;
454Il a surveillé la coupe de sa jaquette
455Dans laquelle il est pris à merveille et serré
456Comme s’il avait un corset; il est ferré
457Sur les cas épineux de blason, de noblesse;
458Il veut être pris au sérieux; il se blesse
459Du sans-gêne ou du plus léger manque d’égards
460Et le fait sentir par d’immobiles regards;
461Dans sa trop chatouilleuse intransigeance il traite
462D’impair son nom et de grossièreté parfaite[144]
463Le moindre mot qu’il juge atroce et trivial,
464Même s’il n’est qu’un peu gaulois ou jovial.
465À sa droite se penche un très jeune ménage
466Dont la lune de miel dure encore et qui nage
467Dans l’absolu bonheur; la femme, en plus distrait,
468En plus écervelé surtout, est le portrait
469De l’autre; elle ne peut qu’être sa sœur cadette;
470Elle a des bracelets épais; une fossette
471Se creuse, seule, au beau milieu de son menton;
472Elle est insouciante et prend tout sur un ton
473Fantaisiste, enjoué; c’est une enfant gâtée,
474Habituée à se voir heureuse, flattée,
475À régner sur son proche entourage; elle vit
476Au milieu d’un concert louangeur; il suffit
477Qu’on veuille un instant faire obstacle à son caprice
478Pour qu’elle se trouve au désespoir, au supplice,
479Et toujours on finit par rire et lui céder
480En demandant pardon de l’avoir fait bouder;
481On revient en premier vers elle, on la console
482Par une repentante et sincère parole;[145]
483On n’est content que lorsque enfin elle a souri.
484Près d’elle, affectueux et câlin, son mari
485Est assez jeune pour manquer d’expérience;
486Il débute, mais il a toute confiance
487En ceux qui veulent son bien; il écoute et suit
488Les conseils qui, dans son cerveau, portent leur fruit;
489Il est parfaitement beau, sans être bellâtre;
490Débordant de gaîté, de vie, il idolâtre
491Sa jeune femme qu’il enlace d’un seul bras
492Lui montrant avec l’autre une personne en bas;
493Il ne peut s’éloigner d’elle un instant sans transes,
494Sans appréhensions pénibles, sans souffrances;
495Il est, malgré lui, plein de chimères, jaloux,
496Et ne peut retenir quelques mots aigres-doux
497Quand elle a causé trop longtemps avec un autre;
498Si le reproche la fâche, il pleure, se vautre
499À ses pieds, pour se faire absoudre, se traitant
500De brutal, de bandit, de monstre, se prêtant
501Tous les instincts les plus ignobles, tous les vices,
502Trouvant qu’il n’est pas au monde de précipices[146]
503Assez profonds pour qu’un criminel tel que lui
504S’y jette et reste au fond, mort, sanglant, enfoui.


505Plus haut, sur un balcon isolé, deux anglaises
506Aux facies osseux, aux jupes écossaises,
507Sont droites comme des i, comme des piquets;
508Elles sont promptes à faire tous leurs paquets
509En voyageuses sans exigence, intrépides,
510Passant leur vie au fond des express, des rapides,
511Ou se promenant sur le pont des paquebots;
512Elles savent au moins des bribes et des mots
513Des plus lointains jargons, des pires idiomes;
514Elles ont vu tous les empires ou royaumes,
515Parcouru l’Orient sec, l’humide Occident,
516Connu l’aventureux imprévu, l’accident,
517Les réveils ébahis dans le train qui déraille,[147]
518Pratiqué partout la table d’hôte où l’on raille
519Sans sourire, à voix très basse, le front trop grand
520De l’inconnu qui vous fait face et qui vous rend
521Discrètement, avec loyauté, la pareille
522En s’escrimant sur la largeur de votre oreille,
523Sur votre nez trop en pointe ou trop relevé,
524Sur la gêne, sur le ridicule achevé,
525Sur la prétention sotte de votre mise
526Ou sur votre apparence insigne de bêtise.
527Les deux femmes ont tout sondé, tout visité,
528Mais par désœuvrement pur, sans nécessité,
529Sans soif d’apprendre, sans que leur esprit stérile
530Ait cueilli quelque fait captivant entre mille;
531Leurs patients espoirs n’ont été ni déçus
532Ni surpassés par les sites, les aperçus;
533Elles n’ont pas cherché de couleurs personnelles
534Dans leurs impressions ni piteuses ni belles,
535Et n’ont pas entassé de souvenirs puissants.
[148]


536Sur le trottoir, un peu plus loin, quelques passants
537Sont dispersés. Un homme assez vieux, mais que l’âge
538N’a pu rendre ni plus réfléchi ni plus sage,
539Erre sans but; il est robuste, mâle, ardent,
540Encore vert, encore impulsif, imprudent;
541Malgré sa barbe blanche il reste incorrigible
542Et se fera toujours traiter d’enfant terrible
543Par les femmes; jusqu’à son fatal dernier jour
544Il tendra toutes ses facultés vers l’amour,
545Tressaillera de joie au son d’une voix fraîche,
546S’attendrira devant l’or d’une ancienne mèche
547Coupée et conservée, et sera remué
548Par un regard soit chaud, soit pâle, exténué;
549Il est inconséquent, versatile, volage;
550Il passe de la jeune ignorante, sauvage,
551Qui veut détourner sa bouche et qui se défend,
552À la dévergondée adroite qui se vend;[149]
553La femme est tout pour lui; rien d’autre ne l’occupe
554Ni ne l’enthousiasme; en croisant une jupe
555Il se retourne, toise, estime, et son esprit
556Trotte; quand un joli visage lui sourit,
557Une commotion se produit; un bien-être
558L’ensoleille, le rend plus qu’un roi, le pénètre,
559Lui procure un moment inoubliable, doux;
560Il aime les cheveux blonds, les noirs et les roux,
561Évoque tantôt la pétulante Espagnole,
562Tantôt l’Orientale inexpressive, molle,
563Étendue au milieu des étoffes, des ors,
564S’enivrant de senteurs lourdes, de parfums forts
565Et dont le maître, en vrai tyran jaloux, dégaine
566À tout propos — tantôt la libre Américaine
567Émancipée à seize ans et dont la beauté
568Fait des victimes sur son passage. À côté
569De l’homme à barbe blanche une femme petite
570Trouve, à part soi, que son compagnon va trop vite
571En besogne, qu’il se montre peu pondéré,
572Trop impatient du dénouement espéré;[150]
573En effet, n’étant pas éconduit, il caresse
574L’espérance de la conquérir et la presse
575De prononcer le mot décisif, de céder;
576Il déniche de forts arguments pour plaider
577Sa bonne cause; la femme est assez légère
578Et cultive l’intrigue intense et passagère;
579Elle place avant tout les louanges, l’encens,
580La contemplation, et ne peut vivre sans;
581Pourvu qu’on soit à ses pieds, pourvu qu’on l’adule,
582Elle se livre sans réserve, capitule,
583Se laisse courtiser, accepte le faux-pas,
584Même si, restant froide, elle n’éprouve pas
585L’équivalent de la tendresse qu’elle inspire;
586Elle tient à l’éloge, aime s’entendre dire
587Mille choses sur son charme, sur son esprit
588Incisif, imprévu, qui jamais ne tarit.


589Trois enfants attentifs, anxieux, jouent aux billes;
590Ils appartiennent à différentes familles
591Et n’ont entre eux aucun lien, aucun rapport;[151]
592Le plus âgé, carré d’épaules, semble fort
593À ce jeu-là ; prenant tout son temps, il se baisse,
594S’accroupit, se ramasse; il tient sa bille épaisse
595Dans l’arrondissement creux de son second doigt
596En ne l’emprisonnant que jusqu’au tiers; on voit
597L’effort mystérieux, contenu, de son pouce
598Qui s’apprête longtemps d’avance à la secousse
599Grâce à laquelle la bille repartira;
600L’enfant s’applique, juge, espère qu’elle ira
601Droit au but, sans sauter au hasard, à sa guise;
602Il calcule, évalue, approfondit et vise,
603Oubliant un instant lui-même et l’univers;
604Apparaissant un peu courbée et de travers
605Sa langue, comme pour l’aider, se montre et passe,
606Et sa pointe inactive est frémissante et basse;
607L’enfant craint de faillir; tout son être est tendu,
608Son bras paralysé, son souffle suspendu.
609Debout, épiant la bille, ses camarades
610Ne sont pas disposés aux rires, aux boutades;
611Ils attendent figés, inquiets, soucieux,[152]
612Et resteront ainsi plantés, silencieux,
613Jusqu’au moment prochain, délassant, où l’issue
614Du coup, si puissamment réfléchi, sera sue.


615Un homme, ayant la tête ingrate d’un pion
616Sans envolée et sans imagination,
617Tient ouvert avec ses deux mains un épais livre,
618Et, le regard baissé, fixe, semble poursuivre
619Le fin mot d’un problème; il demeure enfoncé
620Dans les pièges, dans les tracas de l’énoncé;
621Les subtilités, les finesses de l’algèbre,
622Où se rebute, où se dépite et s’enténèbre
623L’intelligence lente et rebelle d’autrui,
624Sont familières, sans nulle impasse pour lui;
625Il n’a pas rencontré d’artiste qui l’émeuve;
626Il est toujours à ses calculs, en fait la preuve,
627S’absorbe incessamment dans un travail mental
628Sans s’effaroucher d’un nombre monumental;
629Rien ne peut le gêner, le perdre, le distraire,
630Quand il se livre à ses fictions; au contraire,[153]
631Dans la foule, dans la cohue il est ravi;
632Au milieu d’une fête il se trouve servi
633À souhait, il sourit de bonheur, il exulte
634De savoir s’isoler dans le pire tumulte;
635Sans prêter d’importance au bavardage, il suit
636Son idée et médite ainsi qu’en pleine nuit,
637Quand le silence long, studieux, de ses veilles
638Laisse tranquilles sa pensée et ses oreilles.


639Un élégant sanglé, coquet, est à l’affût
640D’un sourire; il fait un exemplaire salut
641Sans pourtant abaisser les yeux; il le décoche
642Avec art, garde son chapeau bas et rapproche
643Les talons ; son maintien apprêté, sa raideur
644Ne réfléchissent ni surface ni tiédeur
645Dans son hommage; sa nature habile et plate
646Le pousse au compliment qui déconcerte; il flatte
647À bout portant, est plein d’harmonieux échos,
648Conte aux amis le bien que derrière leur dos
649Les gens s’acharnent à dire d’eux sans relâche;[154]
650Il force toutes les qualités, prend à tâche
651D’amplifier les beaux côtés, de flagorner,
652De négliger les maux, les travers et d’orner
653Ses phrases d’un amas ampoulé d’épithètes.
654D’un mouvement pareil, simultané, deux têtes
655Répondent à son grand salut obséquieux;
656Ce sont celles de deux femmes dont les doux yeux
657Sourient; elles sont dans une voiture ouverte
658Qui fuit légèrement, au trot fougueux, alerte,
659De deux chevaux bouillants, téméraires, piaffants,
660Tapageurs au delà de tout, ébouriffants;
661Le cocher, bien que sûr de leur courage, effleure
662Leurs deux croupes du bout de son fouet; il les leurre
663Sur sa sévérité dont ils n’ont pas besoin.
664La voiture s’approche, elle tourne le coin
665De la route; les deux femmes diffèrent; l’une,
666Avec une figure énorme, en pleine lune,
667Est le type de la bonne grosse qui joint
668Le comique et la belle humeur à l’embonpoint;
669Son menton est triple ou quadruple; l’autre dame,[155]
670Au contraire, jouit d’une figure en lame
671De couteau; dans la vie elle trouve tout laid;
672Tout l’énerve, tout la choque, tout lui déplaît;
673Elle respire, elle est à son aise et jubile
674Quand elle a le moyen sûr d’épancher sa bile;
675Son sourire est pincé, grimaçant et contraint;
676Elle le fait éclore à regret, elle craint
677De paraître, même en passant, trop avenante,
678De s’abaisser à trop de grâce malsonnante,
679De perdre son renom de vipère.


679                                                          Au fin fond,
680Un lac immense, beau de tous côtés, profond,
681S’étend, calme comme un miroir. Sur l’eau limpide
682Un superbe bateau, propre, neuf et rapide,
683Mange beaucoup de place; il est lourd, imposant,[156]
684Prétentieux et d’un voisinage écrasant;
685Il s’avance de face; il est mû par deux roues
686Trempant des deux côtés. Un homme aux grosses joues
687Circule, les mains dans les poches, sur le pont;
688Il paraît bon enfant, sympathique, tout rond,
689Mais son laisser-aller visible est hypocrite;
690Avec sa graisse il n’a pas un profond mérite
691À tromper les naïfs, car son extérieur
692Ne pourrait être plus attirant ni meilleur;
693En voyant sa bedaine ample et sa bonhomie,
694On est conduit à lui tendre une main amie,
695À sourire de ses jeux de mots ; sur-le-champ
696On sent qu’il est dans vos tracés, dans votre camp,
697Qu’il veut embrasser vos intérêts, qu’il est apte
698À vous servir pour son propre plaisir; il capte
699L’estime, mais sous ses accommodants dehors
700Il recèle un esprit ténébreux et retors;
701Il est dangereux, traître, astucieux, perfide;
702Le gros scandale est son affaire; il est avide
703De mystères privés; il sait s’approprier[157]
704Les secrets, les mettre à l’étude, les trier;
705Il espionne les gens, les vise, les guette
706Sans que son jeu transpire.


706                                                  Une vieille coquette
707Romanesque, vibrante, est placée à l’avant
708Et regarde debout, seule, triste et rêvant;
709Elle n’a pas encore abandonné l’œillade,
710Comprend le suicide amoureux, la noyade
711Ou le fatal réchaud; son cœur s’est entêté
712À battre vite; les premières nuits d’été,
713Quand la nature sent sa force qui redouble,
714Quand tout revit, quand tout sort, lui causent un trouble
715Délicieux; alors elle songe aux moments
716Extra-terrestres dont profitent les amants;
717Elle regrette sa fugitive jeunesse;
718Elle est sentimentale, ardente, a soif d’ivresse,
719Contemple les soleils couchants, aime les vers,
720Copie ensemble les beaux qu’elle a découverts,
721A fait sécher dans ses livres des fleurs bien chères.[158]


722Près d’elle un passager entre deux passagères
723Doit jouir d’un renom désopilant, badin;
724Il est petit avec l’allure d’un gandin;
725Un monocle, inhérent à sa personne, habite
726Inamovible, ancré, le creux de son orbite;
727L’homme s’adonne à la distinction, au chic;
728Les deux femmes sont un inlassable public
729Pour ses répliques, ses charges, ses gaudrioles;
730Elles s’esclaffent à l’avance, elles sont molles,
731Tant elles rient à chaque idée, à chaque mot.


732Perdu sur l’onde morte, endormie, un canot
733Semble n’avoir aucun élan; un homme y rame
734Sans surmenage; c’est à peine s’il entame
735La surface polie et parfaite de l’eau;[159]
736Il s’oublie au milieu du lac; il trouve beau
737L’horizon reculé de tous les côtés, ample;
738Il s’étale dans ses réflexions, contemple;
739C’est un imprévoyant, un bohème, un rêveur,
740Un fainéant; il faut sans cesse qu’un sauveur
741Le tire du bourbier dans lequel il s’enfonce;
742Aucun métier ne lui réussit; on renonce
743À lui mettre du plomb en tête, à corriger
744Sa paresse; on préfère en rire et l’obliger;
745C’est vainement qu’on lui fait honte, qu’on le prêche;
746Il sait que chaque fois qu’il sombre on le repêche;
747Il est admis qu’il n’a pas la vocation
748Du noble entêtement, de l’application,
749Et qu’il faut à certains jours lui tendre la perche;
750On l’excuse, on l’adopte, on l’aime, on le recherche;
751Il est né gaspilleur, léger, et mourra tel.
[160]


752Beaucoup plus près, à droite, en face de l’hôtel,
753S’étend partout un grand jardin public; au centre
754Un kiosque élevé, vers lequel se concentre
755L’attention, est plein d’ardents musiciens;
756Le chef d’orchestre sent bien que ce sont les siens,
757Qu’aucun n’est étranger ou novice; il est maître
758De tous leurs mouvements, sait leur faire connaître
759Sa moindre intention; il nuance à son gré,
760Leur communique son âme, son feu sacré;
761Il les manie, il les enflamme, il les anime;
762En ce moment précis, rare, il atteint la cime
763D’un crescendo fini, mûr; c’est l’éclosion
764D’un de ces grands tutti pleins dont l’explosion
765Donne un frisson heureux, séduit, grise, transporte,
766Tant elle est empoignante, irrésistible, forte,
767Tant son timbre est fondu, satisfaisant et chaud;
768Le chef serre bien sa baguette et la tient haut,[161]
769S’apprêtant, dans sa fougue enthousiaste, à fendre
770L’air avec elle, quand il la fera descendre;
771Seul debout il se hausse encore, se grandit;
772Il utilise son bras gauche qu’il brandit
773En raidissant son poing; il veut que chacun donne
774Tout ce qu’il a, que tout vibre, que tout résonne,
775Qu’on se démène, qu’on s’emballe pour de bon.
776Assis, presque étalé, le premier violon
777Se renverse, affectant l’inspiratrice pose
778Du génial, illustre et flambant virtuose;
779Il trouble son regard, presse son instrument
780Contre sa joue, avec ivresse, éperdument;
781Il appuie, en peinant, son archet pour qu’il morde,
782Avec intensité, l’endroit vif de la corde,
783Et son troisième doigt adhérent, expressif,
784S’immobilise dans un effort excessif
785Vers le milieu de la plaintive chanterelle,
786S’arrangeant pour que la note pleure et soit belle.
787Le voisin, moins rempli de soi, moins théâtral,
788Fait la même partie, en prenant moins de mal;[162]
789Il est moins boursouflé, moins divin dans son geste;
790Il pousse son archet très haut; il ne lui reste
791Que peu d’espace avant d’en atteindre le bout;
792Il a beau ralentir, il dépensera tout
793En attendant ainsi que la note prochaine
794Le fasse revenir sur ses pas et s’enchaîne;
795On craint qu’elle ne lui vienne en aide trop tard;
796Il est épris de sa carrière, de son art,
797Et goûte la musique impérissable et saine.
798Les violons sont au nombre d’une dizaine
799Des deux côtés du chef; inégaux, les archets
800Ne sont jamais au point pareil de leurs trajets,
801Mais les proches, entre eux, sont assez parallèles.
802Juste en face du chef plusieurs violoncelles
803S’alignent; les joueurs allongent fort le bras
804Car ils ont à tenir sur une corde, en bas,
805Avec un doigt tendu, raide, une note haute;
806Un d’eux, l’œil fixe, a grand’peur de faire une faute;
807Sans se préoccuper de celui qui conduit,
808Il dévore des yeux sa musique et la suit[163]
809De tout près avec une application rare;
810Sans doute il sait peu sa partie; il accapare
811Un pupitre pour lui seul, comme si chacun,
812Au lieu de partager à deux, en avait un;
813Il ne pense qu’à son confortable et préfère
814Laisser son voisin geindre et se tirer d’affaire;
815Il recherche le plus commode, sans rougir
816De prendre tout pour son propre compte et d’agir
817En homme épris de sa personne, en égoïste.
818Dans un coin, seul de son espèce, un hautboïste
819Est à l’écart et sans partenaire, isolé;
820En jouant il fait un visage désolé,
821Son instrument le force à s’allonger la mine;
822L’ensemble de l’orchestre échauffé le domine;
823Dans le vacarme un timbre aussi grêle est perdu;
824Le son produit ne peut qu’à peine être entendu
825Par lui-même; d’avance il renonce à la lutte.
826Un homme à grande barbe, en soufflant dans sa flûte,
827Prend au contraire un air guilleret et joyeux;
828Il sourit à la fois de la bouche et des yeux;[164]
829Mais sa gaîté factice est tout extérieure;
830Elle s’en tient à sa figure; elle n’effleure
831Ni n’envahit en rien son être, son esprit;
832Si refrogné qu’il soit, si maussade, il sourit
833Dès qu’il soulève son instrument et qu’il joue,
834Quitte à reprendre, quand il s’arrête, sa moue;
835Ses doigts un peu contraints, s’allongeant de travers,
836Sont faits à toutes les difficultés, experts
837À trouver sans même y penser les places bonnes.
838Côte à côte, manquant d’espace, deux trombones
839S’en donnent de tout leur cœur, se réjouissant
840D’obtenir un son crâne, éclatant et puissant,
841Qui va chercher le fond du tympan et qui vibre;
842Dans leurs doigts la coulisse est patinante et libre;
843Ils jouent avec ardeur, avec entrain et feu,
844Quoique semblant, dans leur pose, presser très peu
845Contre leurs lèvres qui rentrent, leur embouchure.
846Un cor, voulant donner sa note intacte et pure,
847Lâche son souffle avec prudence; il est craintif,
848Inquiet de ce qui va venir, attentif;[165]
849Entre ses deux sourcils contractés une ride
850S’imprime, large et courte; elle ne se décide
851À paraître que sous l’empire de l’effort
852Quand il joue; aussitôt qu’il cesse elle s’endort,
853S’efface doucement sans à-coups, se nivelle
854En attendant que la cause se renouvelle;
855Son sort intermittent, fugitif, est lié,
856Accolé pour toujours, forcément marié
857À celui des beaux sons du cor; elle n’existe
858Et ne sort du néant que par eux. Un harpiste
859Lève les yeux tout en égrenant ses accords;
860Sa pose fait songer aux célestes transports,
861Aux concerts éthérés des anges, aux cantiques,
862À l’espoir d’outre-tombe, aux extases mystiques;
863Les doigts du virtuose enivré sont osseux,
864Pleins de nerfs, de puissance acquise; ils sont de ceux
865Qu’on soumet de bonne heure au travail, qu’on exerce;
866La harpe en équilibre hésitant se renverse
867En arrière vers l’homme, obéissante. Au fond
868Trois joueurs tirent l’œil en émergeant; ils font[166]
869Des sons graves sur trois contrebasses énormes
870Qui dressent fièrement leurs manches uniformes;
871C’est l’accompagnement, la base, le soutien
872De l’orchestre qui marche et s’échafaude bien;
873Les cordes fortement résistantes et grosses
874Ne sont pas sans cesse en transition ni fausses;
875Elles perdent l’accord seulement quelquefois;
876Les trois hommes baissant les yeux tiennent leurs doigts
877Très écartés, car un spacieux intervalle
878Nécessitant un saut agile, s’intercale
879Entre les sons les plus strictement contigus,
880Même s’ils sont déjà hauts, resserrés, aigus.
881Un des joueurs, cassé, vieux, se voûte et s’affaisse.
882Un homme tient à deux genoux sa grosse caisse;
883Il dévore le chef d’orchestre du regard
884Afin de ne donner ni trop tôt ni trop tard
885Le coup vivifiant, magistral, qu’il apprête;
886Il va marquer avec précision le faîte
887Du crescendo; pour mettre encore plus d’éclat
888Et de vibration durable, il lève à plat,[167]
889Dans sa main gauche qu’il raidit, une cymbale;
890Une autre renversée et de rondeur égale
891Tient sur la grosse caisse à l’endroit indiqué,
892Pour que le coup puisse être aisément appliqué.
893L’orchestre est tout entier en vedette; il imprègne
894Les alentours de ses sonorités; il règne;
895Il réunit à lui les flâneurs en causant
896Une sensation d’attrait, en s’imposant;
897Il est vu de partout, montré de loin, il plane.


898Dans le public un homme inattentif ricane;
899Son rire est méchamment ironique et peu franc;
900Sa bouche est méprisante; il est au premier rang
901Du cercle régulier, nombreux, que font des chaises
902Entourant le kiosque. Un enfant prend ses aises
903En toute liberté; son maintien insolent[168]
904Est celui d’un garçon énervant, turbulent;
905Il est assis la tête au dossier; il se vautre
906En croisant haut ses deux jambes l’une sur l’autre;
907Il est insupportable, ingrat, mal élevé;
908Son instinct batailleur, brouillon, n’est entravé
909Par aucune contrainte assez dure ou sévère;
910On lui relâche la bride, on lui laisse faire
911Ses caprices les plus bêtes et saugrenus.
912Une femme a ses doigts maigres à demi-nus
913Qui sortent librement de légères mitaines.
914Une autre, infatuée, a des mines hautaines;
915Sa bouche de pimbêche a l’air de se pincer
916Pour prendre les devants et pour bien évincer
917Tous les impertinents qui trouveraient l’audace
918De faire en l’accostant sa connaissance. En face,
919Parmi les gens qu’on voit de plus près, mais de dos,
920Un homme somnolent, apoplectique, gros,
921S’abandonne à la plus inféconde inertie;
922Rien ne dérange sa torpeur; sa calvitie
923Est débordante sous le bas de son chapeau[169]
924Qui, sans la protéger, s’applique sur sa peau.
925L’ensemble indéfini, chaotique, des têtes,
926Attentives pour la plupart et déjà prêtes
927À recueillir dans son entier l’accord nouveau,
928Paraît atteindre à peu près au même niveau;
929La différence des statures s’annihile
930Parmi ces corps qui se succèdent à la file
931Et se confondent.


931                                    Plus près, dans la portion
932Indépendante du parc, l’animation
933Bat son plein; des enfants vivaces qu’on surveille
934S’ébaudissent, tantôt s’entendant à merveille,
935Tantôt se chamaillant et prêts aux coups de poings.
936Une fillette saute à la corde à pieds joints,
937Restant fidèlement presque à la même place.[170]
938Une autre rebondit moins vite; elle est mollasse;
939Tout en s’environnant de sa corde, elle court,
940L’enjambant de son pas réglé, piaffant et court;
941La corde est à son point le plus bas; elle touche
942Rapidement le sable et, trop longue, s’y couche;
943Elle doit s’étaler autant à chaque coup.
944Une femme gardant les deux gamines coud;
945Son joug est sans tracas; jamais elle ne trouble
946La satisfaction de leurs jeux; elle double
947Avec une légère étoffe un caraco.


948Servant la clientèle, un marchand de coco
949A son récipient au dos comme une hotte;
950Le cylindre solide et métallique frotte,
951En le relevant par derrière, son collet;
952Un homme tient de sa main droite un gobelet[171]
953Sous l’étroit robinet ouvert; le marchand verse
954Et rit béatement de voir que son commerce
955Va bien; il a de la gaîté dans le regard;
956Il est trop cramponnant, expansif et bavard;
957Il aime disserter longuement sur la pluie
958Et le beau temps; il est déconfit et s’ennuie
959Quand il n’a pas de bonne âme pour l’écouter;
960Un autre homme servi le premier va goûter
961La boisson; le bras rond et loin du corps il monte
962Son gobelet et, l’œil vers le liquide, escompte
963L’heureux moment qu’il va passer en avalant.


964Deux garçons aux mollets trapus jouent au volant;
965Le plus petit mord sa lèvre, tant il s’applique;
966Ils sont dans un sentier capricieux, oblique,
967Qui court au milieu du gazon et des massifs;[172]
968Le petit lève au ciel ses grands yeux attentifs
969Qui passagèrement sont convergents; il guette,
970Pour le surprendre au beau milieu de sa raquette,
971Le volant qui finit sa courbe et, déjà droit,
972Retombe impondérable et toujours à l’endroit.


973Plus à droite, dans un coin de la même allée,
974Une femme aux traits fort jeunes s’est installée
975Sur le lieu le plus loin de tout, le plus désert;
976Elle a sur ses genoux un livre encore ouvert;
977Ses yeux ont délaissé la page, elle les lève,
978Et, sous l’impression du chapitre, elle rêve
979Aux existences des personnages fictifs
980Passionnés, vivants, ambitieux, actifs,
981Dont les conflits ou les baisers forment l’intrigue;
982Elle s’arrête pour suspendre sa fatigue
983Et se demande avec doute si, quelque jour,
984Elle aussi connaîtra le dévorant amour
985Qui trouble le sommeil et fait qu’on se décide,
986En cas de trahison, au meurtre, au suicide;[173]
987Belle, avide d’ivresse, elle cherche à savoir
988Si cet amour peut en réalité se voir
989Tel que la plume des romanciers nous le montre,
990Ou s’il est chimérique et s’il ne se rencontre
991Qu’en dépoétisé, qu’en faible, qu’en petit.


992Le sentier continue à droite; il aboutit
993Au milieu d’une allée unie et spacieuse
994Entretenue avec luxe, délicieuse,
995Appropriée à la promenade, aux loisirs.
996Des gens d’humeur folâtre achètent des plaisirs;
997Une femme, en levant beaucoup les doigts en croque;
998Elle a pris une pose incommode, baroque,
999Mais instinctive; son menton est avancé,
1000Et sa taille pliée en deux; elle a pensé
1001À l’unité de sa jupe; elle est inquiète[174]
1002Et redoute la plus imperceptible miette;
1003Prévoyant le gâchis qui descend, elle sait
1004L’éviter. La marchande est grasse et sans corset;
1005Elle fouille dans sa solide boîte ronde,
1006Lourde par elle-même, élevée et profonde
1007Encore presque pleine et qu’on croit volontiers
1008Inépuisable, sans fin pour des jours entiers;
1009Posé par terre, près de la boîte, un couvercle
1010Est assez haut; moins grand que son pourtour, un cercle
1011Adhère à sa surface, un peu proéminent,
1012Enraciné, formant clôture, dominant,
1013Ayant presque l’aspect d’une très basse grille;
1014Au centre, mise sur un pivot, une aiguille
1015Mobile, en équilibre, est prête à tourner fort;
1016Elle est faite pour un naïf tirage au sort;
1017Son parcours est fixé sur un cadran à nombres;
1018Les chiffres sont épais, espacés, plutôt sombres.
1019Affectant de ne pas sourire, deux plaisants,
1020Tâchant d’être toujours, à tout prix, amusants,
1021Chicanent avec des questions la marchande,[175]
1022Sans broncher, sans que leur bouche raille ou se fende;
1023Ils se sont condamnés au flegme, à la froideur,
1024Et s’interdisent tout symptôme de rondeur;
1025La marchande fait son choix; elle est aguerrie
1026Contre le badinage et la taquinerie;
1027Elle écoute et ne se décontenance pas;
1028Dans la vie elle a trop d’autres pressants tracas
1029Pour s’occuper du bel esprit qu’on fait sur elle.


1030Deux enfants, en jouant, se sont pris de querelle;
1031Ils arrivent à la menace, aux vilains mots,
1032Aux injures; tous deux s’en veulent à propos
1033De quelque infâme et trop flagrante tricherie
1034Commise par l’un d’eux avec effronterie.


1035Trois hommes dans l’allée ombreuse vont de front;
1036Le plus âgé, le plus respectable, interrompt
1037Sa marche lente, car ce qu’il va dire exige
1038Beaucoup d’attention soutenue; il oblige
1039Ses camarades à stationner aussi;[176]
1040Il lui semble que son argument est grossi
1041Par un arrêt dont le saisissement ajoute
1042À l’intonation de celui qu’on écoute;
1043Il se trouve plus grave ainsi, plus solennel,
1044Croit que sa phrase a plus d’imprévu, plus de sel;
1045Grâce à cette manœuvre, il est retardataire
1046De deux pas.


1046                         Une femme à la démarche austère
1047Croise les trois amis; c’est de dos qu’on la voit;
1048Son maintien est guindé, rébarbatif et froid;
1049Elle prend, sans raison valable, des manières
1050Méprisantes pour tous, majestueuses, fières;
1051Son abord est hautain, rigide, glacial,
1052Exigeant un respect unique, spécial.
1053Auprès d’elle, sa fille est dédaigneuse et raide;
1054Sa taille boudinée et recherchée est laide;
1055Elle a le caractère intolérable, aigri,
1056Cherchant en vain, depuis son jeune âge, un mari;
1057Car sa dot, par le bon temps qui court est trop mince,[177]
1058Trop ridicule pour rendre amoureux un prince;
1059Et même chez les moins éclaboussants bourgeois
1060La belle n’a jamais eu l’embarras du choix;
1061Comme coiffure elle a, sur la nuque, une natte
1062Qui forme catogan.


1062                                      Sous le dessin la date
1063S’épanouit complète; elle me fait songer;
1064Le millésime écrit me force à prolonger
1065Ma rêverie; enfin, d’un coup d’œil, j’examine
1066La très chère écriture aisée et féminine;
1067Puis, tout bas, je relis pour la centième fois,
1068Essayant d’évoquer, à chaque mot, la voix.



{181}

LA SOURCE



1Tout est tranquille dans la salle où je déjeune.
2Occupant une place en angle, un couple jeune
3Chuchote avec finesse et gaieté; l’entretien,
4Plein de sous-entendus, de rires, marche bien.
5Seul, appuyant ses bras noblement sur sa table,
6Un homme, dont la barbe est blanche et respectable,
7S’éternise dans la lecture d’un journal.
8Un grand américain fadasse se tient mal
9Et se renverse sur sa chaise qu’il balance.[182]
10Un vieux ménage bien calme mange en silence.
11Impatient, j’attends un plat long à venir
12Et que j’ai réclamé déjà sans l’obtenir.


13Sur ma nappe est posée une haute bouteille
14D’eau minérale en vogue; on la vante, on conseille
15Son usage abondant et surtout incessant
16Sur un large papier d’un rose caressant
17Entourant fixement la bouteille à sa base;
18Un dessin y figure où du monde s’écrase
19Aux abords d’une source; une donneuse d’eau
20En tablier, ayant en guise de chapeau
21Un nœud de ruban dans les cheveux, sert la foule;
22Elle tient par le fond un grand verre qui coule,
23Tant il est plein de l’eau divine qui guérit.
24La femme, en présentant le liquide, sourit,[183]
25Mettant une fossette à ses pommettes grasses.
26Elle est habituée à faire force grâces,
27Souhaitant avec des manières le bonjour
28À tous les buveurs qu’elle abreuve tour à tour.
29Elle ressasse deux ou trois phrases banales
30Qui s’appliquent à tous les cas, très générales,
31Et qu’elle ne tient pas à varier beaucoup,
32Sur la grosse chaleur ou sur le froid de loup.
33Un homme tend la main pour atteindre le verre;
34C’est un butor, un gros ignorant terre-à-terre.
35Il ne pense qu’à son ventre, qu’à ses repas
36Engloutis ou futurs; il ne s’enflamme pas
37Pour le théâtre, pour la prose ou la musique.
38Il n’attache de prix qu’au bien-être physique,
39Qu’à l’appétit comblé; la grosse question
40Pour lui, c’est le manger et la digestion:
41L’univers passe après. Contre lui se tient coite
42Une jeune personne indéchiffrable et droite.
43Elle baisse les yeux froidement; elle sort
44Du couvent, n’a jamais rien entendu de fort[184]
45Et garde une réserve assidue et farouche.
46Elle rougit pour un mot, n’ouvre pas la bouche,
47Ne tourne pas la tête, endigue son maintien,
48Ne répond que par oui, par non, ne touche à rien;
49Elle possède sa grammaire et son histoire.


50Des gens, en attendant leur tour avant de boire,
51Forment des groupes. Deux ménages s’abordant
52Comptent patienter mieux tout en bavardant.
53Un des maris est vieux mais cambré; sa moustache
54Retombe fortement sur sa bouche et la cache;
55Il la tripote; c’est un brave général
56Entiché de ses longs exploits, peu cérébral,
57Piétinant dans un cercle étroit; il ne discerne
58Pas grand’chose en dehors des faits de la caserne.
59Il a, même en civil, un parler sec et bref,
60Conservant ses façons tranchantes de grand chef.
61Il adore qu’on le traite de dur-à-cuire.
62D’après lui le duel est fait pour se détruire;
63Dans les rencontres, quand on le prend pour témoin,[185]
64Il trouve que viser à dix pas c’est trop loin.
65Le ramollissement fatal, prochain, le guette.
66Sa femme maigrichonne et petite, fluette,
67A de l’intelligence heureusement pour deux;
68Vivant près d’un époux sot, radoteur et vieux,
69Elle le trompe avec quiétude, le berne,
70Le fait pirouetter à son gré, le gouverne.
71Elle lui conte, avec un luxe approfondi
72De détails sur l’emploi de ses après-midi,
73Des anecdotes en masse qui sont ses œuvres,
74Et lui fait avaler mille et une couleuvres,
75Profitant de ce qu’il s’y prête à l’infini.
76L’autre ménage est plus sincèrement uni,
77Plus solidaire; l’homme, un personnage grave,
78Ne transige jamais sur rien; il est l’esclave
79Des usages reçus, de la tradition,
80Croit que le genre humain est en perdition
81Pour le triomphe d’une anodine réforme
82Qu’il juge désastreuse, inacceptable, énorme.
83Il est étroit d’esprit et de cœur, encroûté.[186]
84Hypnotisé par sa crainte, il est dérouté
85Par une vérité neuve, même criante.
86Une invention qui prend le désoriente.
87Dans son entêtement fixe de routinier,
88Il se cramponne à toute erreur, est le dernier
89À conserver intacte une vieille habitude
90Qui pour chacun est en pleine désuétude.
91Il boude à son premier lancement tout progrès
92Et ne l’adopte avec soin que longtemps après.
93Sa femme a des bandeaux plats; sa mise dénote
94Un esprit timoré, rigide, de dévote;
95Elle tremble en songeant au fritôt éternel
96De l’enfer et voudrait monter tout droit au ciel
97Sans quarantaine, sans stage préparatoire
98Au milieu des tourments vexants du purgatoire.
99Elle se cherche noise en tout; son confesseur
100A fort à faire avec elle; il est possesseur
101De ses secrets les plus privés, les plus intimes.
102Elle prend des péchés usuels pour des crimes,
103Et ne conquiert jamais la pleine sûreté[187]
104Pour sa contrition et pour sa pureté.


105Jeune, mais se voûtant beaucoup, un pauvre hère
106Est pensif dans la foule, à côté de sa mère
107Dont il est l’héroïque et fidèle soutien;
108Tous deux manquent de tout, vivent de presque rien;
109La redingote du fils, luisante, râpée,
110Rafistolée avec science, retapée,
111Dessine sa maigreur étique d’échalas;
112Il se couche ayant faim et saute des repas.
113Il donne pour un prix grotesque, dérisoire,
114Quelques rares leçons; dans la misère noire
115Au milieu de laquelle il lutte et se débat,
116Il n’a pas un moment bon, délassant, béat.
117Il passe force nuits blanches, voit le jour poindre
118Sans avoir découvert le vrai moyen de joindre
119Les deux bouts; il est si fortement endetté
120Qu’il ne sait pas ce qu’il doit avec netteté.
121Parfois découragé, défait, il se dit : « Baste!
122Advienne que pourra, bonsoir! » Forcément chaste,[188]
123Il voit, les bras croisés, sa jeunesse s’enfuir
124À tire d’aile, sans espoir de la cueillir.
125Quand il rencontre dans l’ombre un couple nocturne,
126Il soupire, devient renfermé, taciturne,
127Et même, s’il est seul, étouffe des sanglots
128Qui lui montent à la gorge, déchirants, gros;
129Il contient ses désirs, tâche de les éteindre.
130Sa mère résignée, acceptant tout sans geindre,
131Prend mille peines pour apporter son écot
132Dans le maigre budget; elle fait du tricot,
133S’occupe seule du ménage, raccommode,
134Recherche les achats au meilleur compte, brode.
135Elle ragaillardit son fils, lui rend l’espoir,
136Quand il s’acharne trop à triturer du noir;
137Elle souffre de ses longs tourments, elle l’aime,
138Voudrait sa joie... Ils sont tous deux du pays même
139Et contrastent avec l’élément étranger;
140Ils supposent toujours que leur sort va changer,
141Attendent, au milieu de leurs tracas, l’aurore
142D’une existence moins dure.[189]


142                                                     Un homme pérore
143Dans un groupe; c’est un arrogant freluquet
144Qui fait grand cas de son prétentieux caquet;
145Il se complaît dans sa sottise, aime le monde
146Où peut s’épanouir et trôner sa faconde;
147C’est un esprit railleur, creux, superficiel;
148Pour lui, parler beaucoup, voilà l’essentiel.
149Il s’arrange une vie agitée, inutile,
150Fait des visites par douzaines, dîne en ville,
151Est célèbre par les cotillons qu’il conduit,
152Se documente sur le mouvement, le suit
153Ou le précède, quand il peut, mettant sa gloire
154À lancer une mode. Il a pour auditoire
155Trois femmes comme il faut : deux sœurs à marier
156Et leur mère, imposante et qui semble griller
157Du désir de caser tôt sa progéniture
158Qu’elle garde de son mieux ignorante et pure;
159Elle s’immisce chez les gens tant bien que mal,
160Voulant conduire à tout prix ses filles au bal;[190]
161Elle leur dicte leurs rôles, se décarcasse,
162Trouve, quand il le faut, spirituel, cocasse,
163Le candidat le plus gauche, le plus serin;
164Elle, ordinairement revêche comme un crin,
165Découvre toutes ses dents, cajole, embobine,
166Se sert de l’infaillible amour-propre, combine
167De longs rapprochements qui tous sont les produits
168De ses manœuvres, bien que paraissant fortuits.
169Elle excelle à courir à la fois plus d’un lièvre
170Et ménage tantôt le chou, tantôt la chèvre.
171Chaque fois que ses plans avortent, sont déçus,
172Son caractère éclate et reprend le dessus;
173Elle serre les poings, peste. Sa fille aînée
174Ne respire qu’avec contrainte; elle est gênée
175Dans son corset, voulant au moins dissimuler
176Ou même, si c’est en son pouvoir, annuler
177Un embonpoint qui la désole; l’épouvante
178De la graisse la suit dans son sommeil, la hante.
179Elle surveille son tour de taille de près,
180Et guette, son mètre en main, le moindre progrès.[191]
181Sans cesse, avec espoir et crainte, elle se pèse
182Et croit, en gagnant un kilo, qu’elle est obèse.
183Elle retient sa faim, mange comme un oiseau,
184Aspire à devenir, quelque jour, un roseau;
185Elle recherche les attitudes pensives.
186Sa sœur sourit beaucoup en montrant ses gencives;
187Elle n’entre dans un salon plein qu’en s’armant
188À l’avance des mots : très réussi, charmant;
189Elle adopte avec feu l’avis, la préférence
190Du dernier qu’elle voit, fait une révérence
191Aux dames mûres, sans trouver le moindre mais
192À quoi que ce soit en ce monde.


192                                                           Un grand dadais
193De quinze ans est sous la vigilante tutelle
194D’un cérémonieux précepteur; il s’attelle
195Péniblement à la besogne; mal doué,
196Il a besoin d’être à chaque instant secoué.
197En face d’une page à remplir il renâcle,
198Flâne jusqu’au dernier quart d’heure, puis la bâcle.[192]
199Il est impossible à prendre, apathique, mou,
200N’a pas d’ambition féconde pour un sou,
201Manque d’entrain même en vacances; tout l’assomme.
202Son précepteur est un redoutable prud’homme;
203Dans le cas le plus simple il est sentencieux
204Et conserve un langage énervant, précieux;
205Il est observateur des règles, susceptible,
206Croit, pour le moindre des motifs, être la cible
207Des plaisantins; d’un bout à l’autre des repas
208Il fixe son assiette et ne sourcille pas;
209Il s’imagine, dans sa sotte défiance,
210Qu’on veut acheter à prix d’or sa conscience.


211La source est située à droite, dans le coin
212D’un parc resplendissant de fraîcheur et de soin.
213S’approchant en biais, au milieu d’une allée,[193]
214Une femme très peu visible est installée,
215Avec béatitude et nonchalance, au fond
216D’une chaise à porteurs; d’un geste, elle répond
217Aux bonjours d’une amie intime qu’elle croise;
218Elle est sommairement coiffée à la chinoise
219Et vêtue à la hâte; elle se rend au bain
220Dans un accoutrement improvisé; sa main
221Est fine; profitant vite de la rencontre,
222Elle la sort du fond de ses châles, la montre
223Et sourit, ébauchant, sans y penser, des mots
224De banalité pure et d’accueil; les cahots,
225Imprimés par la marche égale et cadencée
226Des porteurs, bercent et contentent sa pensée;
227Elle ne trouve pas en somme qu’on soit mal
228Dans ce bon véhicule antique, original.
229Elle est frivole dans le sang; c’est une tête
230De linotte; elle veut être toujours en fête.
231Dans un salon, quand on cherche à la courtiser,
232Elle pousse à la roue et tâche d’attiser.
233Elle n’admet ni les ennuis ni les entraves,[194]
234Évite l’entretien des personnages graves.
235Elle suit son caprice, envoyant promener
236Ceux qui veulent la mettre au pas, la sermonner.
237Le premier des porteurs, énergique, robuste,
238A la figure ouverte et sereine d’un juste;
239Il ne formule pas de plaintes sur son sort,
240Prend chaque chose par son bon côté, s’endort
241Et s’éveille le cœur réjoui; son salaire
242Lui suffit; du moment que le soleil éclaire,
243Il ne voit pas après quoi l’on crierait; ses doigts
244Maintiennent seulement la chaise, dont le poids
245Se porte autour de son cou, grâce à des bretelles
246Longues, raides, en cuir, plus solides que belles;
247Ses deux épaules sont les réels points d’appui.
248L’autre porteur marche en aveugle; devant lui,
249La chaise monte assez pour lui boucher la vue;
250Il devine la route usitée et connue;
251Il s’en rapporte à son camarade et le suit
252Sans regarder le sol instable qui s’enfuit
253Follement sous ses pieds; sa physionomie[195]
254Se contracte dans son inaction.


254                                                         L’amie
255À qui sont adressés les signaux gais, mutins,
256Amusants par leur bonne humeur, presque enfantins,
257Qui partent de la chaise est une cancanière;
258Elle court les boudoirs, s’arrange de manière
259À savoir, quand ils ont encore du piquant,
260Les plus récents on-dit; puis, en les compliquant,
261Elle devance la rumeur et les colporte,
262Carillonnant, exprès pour ça, de porte en porte.
263Elle a toujours à son service un vrai monceau
264De fortes preuves; quand on lui dit sous le sceau
265Du plus profond secret un mystère, elle évente
266Au plus vite la mèche; au besoin elle invente,
267Ajoutant un détail imprévu, quand il sied
268À l’ensemble; jamais elle ne lâche pied,
269Ne s’embarbouille ni ne s’emberlificote
270Dans ses assertions de l’autre monde; on cote
271Ses dires à leur prix juste; on en fait deux parts,[196]
272On en rejette sans scrupule les trois quarts.


273À gauche, encombrant la même allée, une bande
274Stationne et fait du bruit; une femme grande
275A de la majesté hautaine dans le port
276Avec une froideur prudente dans l’abord;
277Elle a, par bonheur pour elle, une forte idée
278De sa personne et n’est jamais intimidée.
279Elle croit presque tout savoir; elle est bas bleu
280Et ne fait aucun cas des gens qui lisent peu;
281Elle tranche quand on parle littérature.
282Ses lettres, sans un mot plat, sans une rature,
283N’éclosent qu’après des brouillons laborieux
284Où surgissent les tours de phrase industrieux.
285Voulant se tenir au courant, elle s’entoure
286D’écrivassiers qui sont ses conseils et se bourre[197]
287De romans; pourvu qu’elle aperçoive à peu près
288L’intrigue et puisse, quand il faut faire des frais,
289Placer son mot, cela suffit; ses exigences
290Ne sont pas celles des hautes intelligences;
291Approfondir, c’est pour elle pur superflu;
292Ce qu’elle veut, c’est dire à tout propos : « J’ai lu... »
293Parfois elle met sa main novice à la pâte,
294Croit l’inspiration débonnaire, se tâte,
295Et le front dans les doigts, l’œil trouble, elle produit
296Des vers, pendant au moins la moitié de la nuit.
297En ce moment, suivant sa manie, elle cause
298Avec un incompris qui se cambre et qui pose;
299Il est plat, mais rempli de venin doucereux;
300Il sourit aux gens, puis s’esclaffe derrière eux.
301Le plus mince succès du voisin l’horripile;
302C’est en grinçant des dents à lui seul qu’il empile
303Ses manuscrits qui vont s’engouffrer tour à tour
304Dans ses tiroirs, sans qu’un d’eux puisse voir le jour.
305Il exècre le genre humain, casse du sucre
306Sur tous les dos : un tel n’écrit que pour le lucre;[198]
307Un autre est, pour le coup, totalement vidé,
308C’est démontrable, c’est acquis, c’est liquidé;
309Un troisième n’est qu’un effronté plagiaire;
310Il s’escrime tantôt sur Paul, tantôt sur Pierre;
311Dans son acharnement de raté bilieux
312Il numérote ses griefs, n’est oublieux
313D’aucun lointain déboire; il n’a pas de lacune
314Dans les replis de son insondable rancune.
315Sitôt qu’un bruit fâcheux circule, il le répand.
316Quand on lui parle face à face, il est rampant;
317Il ne redresse la tête et ne devient crâne
318Qu’au moment d’allonger le coup de pied de l’âne.
319Il écarte de son cercle tout élément
320Tant soit peu bénisseur, démonstratif, clément;
321Il exige chez ses familiers la dent dure.


322Un gros adolescent, plein de désinvolture,
323Cause, le poing sur la hanche, avec un copain
324Qui, plus jeune d’un an, lui semble un galopin;
325Le gros adopte des airs de grande importance;[199]
326Il donne son avis, haut, avec insistance,
327Prenant auprès des gens mûrs le ton convaincu
328D’un homme ayant beaucoup pensé, beaucoup vécu.
329Il possède un aplomb splendide, imperturbable,
330Et dit plus volontiers : « C’est sûr, » que : « C’est probable. »
331Quand on discute, il entre en lice et sur-le-champ,
332Ne pouvant rester sans rôle, il choisit son camp.
333Bien que jamais personne au monde ne l’écoute,
334Il s’entête, il faut qu’il parle coûte que coûte;
335Il élève la voix, risquant des mots d’esprit
336Dont seul il goûte la saveur, dont seul il rit;
337Il se croit mis à la plus ravissante mode.
338Son ami, maladif, maigre, est son antipode;
339Il reste pendant des heures pleines figé
340Par la timidité dont il est affligé;
341Il est embarrassé de ses mains; quand il bouge,
342Il se cogne dans tous les meubles, devient rouge,
343Balbutie; un de ses habituels malheurs
344Est de renverser l’eau des vases pleins de fleurs;
345Il a beau se tenir dans son coin, sur ses gardes,[200]
346Il recommence.


346                             Trois jeunes filles bavardes
347Jabotent longuement; deux parlent à la fois,
348Tâchant de se couvrir, l’une l’autre, la voix;
349La troisième a bien des bonnes choses à dire;
350Elle se tient prête à parler dans un sourire
351Et se contente pour le moment d’écouter
352Les propos palpitants avant d’en ajouter;
353Elle sait sur les gens des foules d’anecdotes
354Qu’elle collectionne au moyen de ses notes.
355Elle rédige avec constance son journal,
356Consacrant un morceau de style à chaque bal;
357Dans les mois doublement remplis par les voyages,
358Chaque soir elle vient à bout de plusieurs pages,
359Embellissant les faits de ses excursions,
360Enregistrant à la file les passions
361Qu’elle fait à tous les pas, de droite et de gauche;
362Elle s’appesantit sur les flirts qu’elle ébauche
363Et cultive; elle suit de près, au jour le jour,[201]
364Les phases de ce genre inoffensif d’amour,
365Désigne le charmeur par son prénom, relate
366Les splendeurs d’un coucher de soleil écarlate,
367Admiré pendant un long moment en commun,
368Analyse la teinte ardente, le parfum
369Et surtout le discret mais éloquent langage
370D’une humble fleur donnée à l’improviste en gage
371De sentiments profonds, purs, dont le souvenir
372Robuste, enraciné, ne doit jamais finir.
373Ses deux compagnes sont de bouillantes natures
374Sans frein et sans maîtrise; elles ont des figures
375Pleines de passion pour le sujet traité;
376L’une possède un dur profil très arrêté,
377Sûr indice de son violent caractère.
378Elle a des avis bien nets; elle déblatère
379Volontiers sur les gens; c’est surtout, eux présents,
380Qu’elle trouve les traits sur leur compte amusants;
381Elle s’égaye à leurs dépens et ne recule
382Devant rien pour tourner quelqu’un en ridicule.
383Elle n’est jamais à court de témérité[202]
384Pour camper là, bien en face, une vérité,
385Car elle n’a pas la langue au fond de sa poche
386Et ne regrette rien des mots qu’elle décoche.
387Elle est prédisposée à la lutte; elle boit
388Du lait quand, l’œil perçant et joyeux, elle voit
389Sa victime rougir et perdre contenance
390En recevant en plein nez une impertinence.
391Elle s’acharne avec calme, avec âpreté,
392Entreprend l’un sur son manque de propreté,
393Le second sur ses yeux rouges et minuscules,
394Le troisième sur ses nombreuses pellicules.
395Ses patients n’ont plus un semblant de repos,
396Elle est toujours prête à l’attaque et sur leur dos.
397Elle souligne les tares, monte une scie
398Aux déplumés de trente ans sur leur calvitie,
399Prétendant que leur crâne impeccable reluit
400Avec force, même au beau milieu de la nuit.
401C’est toujours le côté faible, l’endroit sensible,
402Qu’elle sait dénicher et qu’elle prend pour cible;
403Elle demande au plus resplendissant vieux beau[203]
404Si sa teinture ne salit pas son chapeau
405Et s’il est plus ou moins raide qu’un automate.
406Celle qui parle avec elle est plus diplomate;
407Elle rêve et déjà rêvait, encore enfant,
408De faire un mariage énorme, ébouriffant;
409Ce n’est pas la beauté ni l’esprit qu’elle exige
410Chez un futur; sur ce chapitre elle transige,
411Se moquant qu’il soit jeune ou vieux, maigre ou dodu;
412Elle accepterait sans broncher un prétendu
413Gros comme un éléphant et bête comme une huître,
414Pour porter du jour au lendemain un beau titre;
415Elle se marierait même avec un bossu,
416S’il était à son gré suffisamment cossu.
417Elle a juré d’avoir la place spéciale
418Qu’elle convoite sur l’échelle sociale;
419Elle s’occupe fort des questions de rang,
420De préséance mal établie et de sang,
421Enviant par-dessus tout les impératrices.
422Baragouinant dans leur coin, deux institutrices[204]
423Patientent, debout et raides, à l’écart,
424Tout naturellement mises comme au rancart
425Dans cet effacement humble que leur commande
426Leur position peu franche; une est allemande;
427Elle présente un type ingrat, fade, ennuyeux;
428En parlant, elle ferme à chaque instant les yeux,
429Allongeant le menton et la bouche; elle cherche
430Ses mots; elle a besoin qu’on lui tende la perche,
431Qu’on l’encourage, qu’on pénètre du regard
432Sa pensée; elle prend une bonne heure un quart
433Pour raconter jusqu’à la fin une aventure;
434Son récit est lourd, car elle ne dénature
435Jamais la vérité stricte, se donnant tort
436Lorsque les preuves sont là; c’est avec effort
437Qu’elle élabore son idée et la formule.
438L’autre sacrifiée est anglaise; elle est nulle;
439Elle rit de tout son cœur du matin au soir;
440Elle rit quand, d’un geste, on l’invite à s’asseoir,
441Rit quand on la consulte en lui sucrant sa tasse,[205]
442Et rit en acceptant le gâteau qu’on lui passe;
443Quand par hasard un fait cocasse pour de bon
444Est conté par un homme en vogue, ayant le don
445De dérider les fronts prétentieux et mornes,
446Elle en profite; ses éclats n’ont plus de bornes,
447Elle renverse la tête: c’est le bouquet.


448Plus près, des gens de tout âge jouent au croquet,
449Dispersés, selon leur place, au milieu de l’herbe;
450Une grosse bambine a la mine superbe
451S’apprête pour un coup de maillet vigoureux;
452Elle vise, craignant un choc dur, douloureux,
453Contre son pied puissant et fixe qu’elle appuie
454Sur le haut de sa boule; en passant elle ennuie
455Un de ses compagnons, en s’immisçant un peu,
456De la façon la plus traîtresse, dans son jeu;[206]
457Près de sa propre boule instable et qu’elle serre
458Sous son pied, elle a mis celle de l’adversaire,
459Et compte qu’elle ira loin, grâce au seul bienfait
460Du contre-coup dont elle attend un grand effet;
461Elle voudrait, la boule allant flâner au diable,
462Que le cas du joueur soit irrémédiable,
463Qu’il perde en même temps toute chance de gain
464Et tout courage pour reprendre du terrain.
465À quelques pas, celui qu’elle trouble et maltraite
466Se donne une figure imbécile et défaite;
467Il sanglote comme un idiot et se rend
468Volontairement laid et ridicule; il prend
469Des manières et des poses d’enfant qui pleure,
470Et, feignant d’essuyer une larme, il effleure
471L’extrémité de sa paupière avec son doigt;
472Il s’agite pour qu’on le regarde; il se croit
473Désopilant dans son attitude impayable,
474Alors qu’en somme il est purement pitoyable
475Et ne provoque qu’un silence universel.
476Il fait sans cesse des charges sans aucun sel,[207]
477Se posant en joyeux compagnon, en jocrisse,
478En boute-en-train; il faut tantôt qu’il s’ahurisse,
479Employant son pseudo-talent de grimacier,
480Tantôt qu’il saisisse à pleins bras, par le dossier,
481En guise de danseuse, une chaise légère
482Et tourbillonne avec elle; tout lui suggère
483Quelque bêtise; en fait d’esprit fin et nouveau
484Il se cogne contre un mur, pleure comme un veau,
485Puis rit, l’ayant fait par farce; à la longue il tape
486Sur les nerfs; quand, par un dur hasard, il vous happe
487À l’improviste dans la rue, on ne peut plus
488S’en dépêtrer; les faux-fuyants sont superflus;
489Tout lui va ; qu’on tourne à gauche ou qu’on tourne à droite,
490Sa complaisance étant sans limite, il emboîte,
491En se frottant gaîment les deux mains, votre pas;
492Il demande en riant s’il ne vous gêne pas;
493On répond la bouche en cœur : « Jamais de la vie! »
494Alors qu’on crispe les doigts avec bonne envie
495De le mettre en cinq cent mille petits morceaux.
496Une femme postée au milieu des arceaux[208]
497Tient paresseusement son maillet sur l’épaule
498Et regarde le faux comique qui piaule;
499Dans ses réflexions elle manque de mot
500Pour exprimer combien elle le trouve sot;
501Elle n’hésite pas à lui donner la palme
502Du grotesque. Elle prend les choses avec calme
503Dans l’existence; elle y regarde à plusieurs fois
504Avant de s’agiter et d’élever la voix.
505Son verbe est lent; elle est indifférente et molle;
506Après son copieux dîner, elle se colle
507Avec un gros soupir béat dans un fauteuil,
508Et ne tarde jamais beaucoup à fermer l’œil;
509Un moment elle veut réagir, elle lutte,
510Se raidit; mais bientôt elle se dit: « Ah! flûte! »
511Et, se laissant aller carrément, elle dort;
512Par intervalles, quand on parle un peu plus fort,
513Elle retrouve sa conscience et soulève
514Ses paupières de plomb, interrompant un rêve
515Plus ou moins décousu, vague, abracadabrant;[209]
516Elle voit remuer un beau parleur sabrant
517Choses et gens dans une ardente diatribe;
518Elle en perçoit dans sa somnolence une bribe
519Dont le sens traverse à la hâte son cerveau
520Changeant la trame du songe; puis de nouveau
521Elle succombe; alors sa poitrine se gonfle
522Et bientôt, se croyant dans son lit, elle ronfle
523Peu soucieuse que ce soit ou non poli.


524Tout branlant près de sa boule, un vieux ramolli
525Ne saisit nettement ni le jeu ni sa règle;
526Jadis il ne passait déjà pas pour un aigle,
527Alors qu’il était vert; l’âge a d’abord restreint
528Sa compréhension modeste, puis éteint
529Ses dernières lueurs de raison; il radote,
530Ressasse toujours la même unique anecdote
531Avec, à des endroits fixes, les éternels
532Mêmes faits inouïs et sensationnels;
533Il observe, après son histoire, un intervalle
534De trois quarts d’heure, puis recommence; il avalle[210]
535La moitié de ses mots. Quand il marche, à défaut
536D’auditeur, il se parle à lui-même tout haut;
537Il tergiverse, fait des haltes, gesticule
538Sans conscience du lieu ni du ridicule;
539Souvent il rit d’un air perspicace, entendu,
540Semblant se dire à part lui : « Pas mal répondu! »
541Déjà de loin, pendant qu’on vient à sa rencontre,
542On s’étonne de sa mimique, on se le montre
543Et, pour le désigner mieux, on allonge un doigt
544En plein vers lui; jamais il ne s’en aperçoit,
545Tant il s’absorbe dans ses paroles sans suite.
546Parfois il est repris de désirs d’inconduite;
547Ses petits yeux se font soudain malicieux
548Et scandalisent par leur éclat vicieux;
549Dans sa stagnation inféconde, sénile,
550Il retrouve un moment de fougue juvénile;
551Il serait volontiers libertin, égrillard,
552Malgré son crâne jaune en bille de billard
553Et sa bouche sans dents. Ses parents et parentes
554L’entourent âprement à cause de ses rentes;[211]
555La nuit, en rêve, ils voient sa mort et ses écus,
556Et le réveil paraît dur; ils sont convaincus
557Que le magot sera rond grâce à l’avarice
558Du bonhomme qui se refuse tout caprice
559Et s’obstine à couper en quatre les liards;
560Ils l’appellent le plus séduisant des vieillards,
561Le saturent de leurs mesquines flatteries,
562De leurs attentions et de leurs chatteries;
563Quand sa mine s’altère, ils parlent constamment
564De lui dicter à leur idée un testament
565Qu’on lui ferait signer juste avant qu’il émigre
566Pour l’autre monde; chaque héritier lui dénigre
567Ses concurrents les plus forts derrière leur dos,
568Afin de décrocher le morceau le plus gros.


569Une femme petite, alerte, impertinente,
570Inflexible sur la morale, bassinante,
571S’apprête à jouer son coup; le premier venu
572Apprend vite de sa bouche et par le menu
573Les malheurs dont sa vie est pleine; elle se noie[212]
574Dans un verre d’eau; pour un rien elle larmoie
575Se déclarant fort à plaindre; elle change tout
576En affaires d’état; dès l’aube elle est debout,
577Car, à peine éveillée, il faut qu’elle gigote;
578Elle commence tôt sa tournée, asticote,
579Avec un parti pris de rudesse, ses gens,
580Qui tous seraient, à l’en croire, inintelligents;
581Elle invente toujours quelque détail qui cloche,
582Prodigue ses sermons, fait la mouche du coche,
583Va fourrer dans tous les coins le bout de son nez;
584Quand elle commence à rager, on pense : « Assez,
585Tais-toi donc, j’ai compris! » et pendant qu’elle crie
586Tout bas on hurle, on la tutoie, on l’injurie;
587On dit: « Fâche-toi fort, avale-moi tout cru! »
588En gardant un air froid; quand elle a disparu
589Avec un dernier mot net, en claquant la porte,
590C’est un vrai changement à vue; on se comporte
591Tout autrement; sans bruit on lui montre les poings
592En avançant la lèvre et le menton, à moins
593Que, prenant tout à coup la gracieuse pose[213]
594De la danseuse à la fin de l’apothéose,
595Et qu’imitant aussi son sourire agaçant,
596Non sans le rendre plus niais, plus grimaçant,
597On n’envoie à travers le mur une série
598De baisers bêtes, tout en murmurant : « Chérie! »


599Un étang endormi dans le parc, assez loin,
600Disparaît presque sous les arbres; dans un coin
601Une barque solide et large est amarrée;
602Elle vient d’être, à la minute, accaparée
603Par des gens venus en flânant au bord de l’eau;
604Un homme qui se croit irrésistible et beau
605Est le premier à bord; une femme dotée
606D’un embonpoint gênant qui la rend empotée
607S’appuie, en s’embarquant à son tour, sur la main[214]
608Qu’il lui tend avec force; il est poseur et vain,
609Ne tarit pas sur ses innombrables conquêtes,
610Raconte comment il tourne toutes les têtes;
611Il prend, en parlant des femmes, le ton railleur
612Des blasés, perd beaucoup de temps chez le tailleur,
613Fait des effets de torse à chaque promenade.
614Il aime les gants clairs, se met de la pommade,
615Offre le type du parfait garçon coiffeur
616Tout reluisant pour son dimanche; il est gaffeur,
617S’entend comme pas un à lâcher une bourde
618En criant, comme si l’assemblée était sourde;
619Il se lance gaîment, met les pieds dans le plat
620Avec confiance en lui-même, avec éclat,
621Et plus on rit de son impair plus il patauge,
622S’imaginant qu’il a du succès; on le jauge
623Du premier coup, tant son port est celui d’un sot.
624Il ne peut jamais rien comprendre à demi-mot,
625Ignore encore l’art de lire entre les lignes,
626Reste ébaubi devant les gros yeux et les signes;
627On a le temps, avant qu’il ait enfin saisi,[215]
628De mettre, en s’énervant, tous les points sur les i;
629On cite ses meilleurs pataquès; on se gausse
630De son air et de sa vantardise. La grosse
631Qui met le pied dans la barque en pesant sur lui,
632Lutte de toutes ses forces contre l’ennui;
633Elle n’arrive pas à tuer ses journées,
634Et termine toujours trop vite les tournées
635Qu’elle s’impose, sans en avoir grand besoin,
636Chez les marchands dont les boutiques sont très loin.
637Elle reste un moment stupéfaite, incrédule,
638Quand elle jette un prompt coup d’œil sur la pendule
639Et découvre qu’il n’est qu’onze heures dix, alors
640Qu’elle espérait déjà midi sonnant; dehors
641Elle s’assomme, à la maison elle s’assomme;
642Elle prend le parti, souvent, de faire un somme
643Et dit en s’éveillant une heure après : « Ma foi
644C’est toujours ça de pris! » elle ne sait à quoi
645S’occuper; bravement elle essaye de lire,
646Mais au bout d’une page ou deux elle s’étire,
647Baille, se lève, marche en tapant fort du pied,[216]
648Redevient à peu près lucide, se rassied,
649Reprend son livre, tend sa pensée et se plonge
650Jusqu’au cou dans la sombre intrigue; elle prolonge
651L’épreuve, écarquillant péniblement les yeux,
652Sans réussir beaucoup plus mal ni beaucoup mieux;
653Le texte, de nouveau, danse, se désagrège;
654Elle se lève encore et refait son manège,
655Puis relit un passage; après plusieurs essais,
656Toujours suivis du même et croissant insuccès,
657Elle y renonce et dit, l’œil au ciel : « Sainte Vierge,
658Que je m’ennuie! »


658                                       À deux pas d’elle, sur la berge,
659Un homme conte, non sans prendre un air malin,
660Une histoire des plus piquantes dont la fin
661Promet d’être au plus haut point imprévue et verte;
662Une femme l’écoute; elle a la bouche ouverte,
663Conservant un demi-sourire, et ne perd rien
664Dans les émoustillants détails; elle aime bien
665Les racontars à fond leste; elle n’est pas prude,[217]
666Et se fâche pour tout de bon quand on élude
667Ses questions sur tel passage trop gaulois
668Qu’elle a fait répéter, sans le saisir, trois fois.
669À table, à côté d’un bon voisin elle pouffe,
670Met sa figure dans sa serviette, s’étouffe,
671Avale de travers et pleure en écoutant
672Quelque chose de bien cru, de bien dégoûtant.
673Elle s’exerce à tout propos; avec sa riche
674Imagination qui trotte, elle déniche
675Un double sens à peine intelligible, affreux,
676En tous cas fortement tiré par les cheveux,
677À la phrase la plus simple, la plus banale
678Qu’elle rend à plaisir inconvenante et sale.
679Elle collectionne un tas de jeux de mots
680En honneur dans le grand monde des calicots.
681Sa tournure d’esprit écœure, est trop commune;
682Par moments, pendant qu’on parle, elle est dans la lune,
683Néglige le sujet traité, ne prend plus part
684À la discussion, s’isole; son regard
685Se fixe au loin, devient insaisissable, terne;[218]
686C’est qu’elle pense à la dernière baliverne
687Qu’elle a contée à voix basse, et dont un détail
688Se transmet seulement derrière l’éventail.
689L’homme qui lui débite une histoire est sans gêne;
690C’est un vieillard sanguin, solide comme un chêne;
691Il n’a jamais souffert d’un malaise; il fera
692De très vieux os et, sans scrupule, enterrera
693Les plus pressés de ses héritiers; il ne mâche
694Ses paroles pour qui que ce soit et vous lâche,
695En pleine table, son plus sonore juron.
696Il se vante d’avoir fait un fameux luron
697Au temps échevelé de sa belle jeunesse;
698Il pense à son joyeux passé, brode sans cesse
699Sur le thème de ses aventures d’amour:
700Il ne lambinait pas, conquérait tour à tour
701Fillettes d’atelier, mondaines, maritornes,
702S’amusait bien quand il faisait porter des cornes
703Aux maris, qui jamais n’y voyaient que du feu,
704Tant il savait cacher habilement son jeu.
705Il fait rapidement connaissance, tutoie[219]
706Tout le monde; quand ça lui plaît, il vous rudoie,
707Vous invective avec des termes de son cru;
708Dans le fond il est bon enfant, quoique bourru;
709Il a l’horreur des grands airs à cérémonie
710Et se demande dans quel but on s’ingénie
711À cultiver ce qu’on appelle le bon ton;
712Quand il va dîner en ville, il reste en veston,
713Sans vouloir même d’un solide coup de brosse;
714Il se contente à bon marché, n’a pas la bosse
715Du luxe et réfléchit fort peu sur la fraîcheur
716De sa cravate.


716                            Au bord de l’étang un pêcheur
717Est figé dans sa pose anxieuse, immobile,
718Et s’applique à ne faire aucun bruit; le temps file
719Sans qu’il attrape grand’chose; il est petit, gros[220]
720Et gêné de partout; sa tournure, de dos,
721S’élargissant toujours vers le bas, est comique;
722C’est un inoffensif; jamais il ne se pique
723Quand, suivant une noble habitude, on le prend
724Comme tête de turc; dans sa candeur il rend
725Le bon pour le mauvais, est le premier à rire
726Quand, s’approchant à pas de loup, on lui retire
727Sa chaise au bon moment, afin qu’il tombe assis,
728En se faisant un mal affreux, sur le tapis.
729On lui fait croire qu’une intrigante l’adore,
730Et, profitant de son absence, on collabore,
731Pour rédiger en style ardent un billet doux
732Lui fixant en plein air, la nuit, un rendez-vous;
733On souligne : « Attendez sans bruit qu’on vous accoste. »
734On met la lettre sans signature à la poste;
735Il la lit longuement, la place sur son cœur
736En prenant un petit air dégagé, vainqueur,
737Sifflote entre ses dents, ne dit rien à personne;
738En attendant que l’heure inoubliable sonne,
739Il remonte dans sa chambre se faire beau,[221]
740Se demande devant la glace quel chapeau
741Lui va le mieux, revêt son plus récent costume,
742Passe du temps à sa coiffure, se parfume,
743Se cambre pour avoir l’air mince, met de l’art
744Dans les plis de son gros nœud de cravate, et part;
745Il repasse tout bas les histoires nombreuses,
746Tantôt fades, tantôt légères ou scabreuses
747Qui se répètent sur les gens, et qu’on entend
748Embellir chaque fois; il n’est pas mécontent
749En pensant que bientôt on narrera les siennes;
750Il ne sait pas que par les fentes des persiennes,
751Pendant qu’il fait de beaux rêves, des paires d’yeux
752L’épient, et que des fous rires malicieux
753Signalent les premiers pas de son escapade.
[222]


754Non loin de là, des gens partent en promenade,
755Tous installés sur des ânes fringants; ils vont
756À gauche, en obliquant quelque peu vers le fond;
757Une femme à grand nez, sèche, dégingandée,
758Ouvre la marche; on l’a plusieurs fois demandée
759En mariage; dans certains cas son argent
760Pouvait suffire pour rendre très indulgent
761Sur son physique; elle a repoussé chaque avance,
762Chérissant par-dessus tout son indépendance;
763Elle voyage à sa guise et quand ça lui plaît,
764Quitte un endroit sitôt qu’elle le trouve laid,
765N’a personne pour mettre obstacle à son caprice.
766Elle s’agite sans cesse, aime l’exercice
767Et se distingue dans tous les genres de sports.
768Aux jeux d’adresse elle est l’émule des plus forts.
769Elle s’adonne avec passion à l’escrime;[223]
770Au moment de certains assauts son nom s’imprime
771Dans les journaux; en outre elle boxe à ravir
772Et prétend que cela peut un jour lui servir.
773C’est une téméraire et savante écuyère;
774Elle cultive la haute école, préfère
775Les chevaux franchement méchants et vicieux
776À ceux dont le petit trot est délicieux;
777Souvent elle entreprend le périlleux dressage
778D’un cheval jeune; dès qu’elle l’a rendu sage
779Elle cesse de s’en occuper; le galop
780La grise; elle s’emballe en méprisant par trop
781Le danger; elle étend imprudemment la zone
782De ses excursions au loin; en amazone
783Elle est heureuse, vit, respire à pleins poumons,
784Trouve l’univers bien fait et les hommes bons;
785Pour sauter plusieurs fois un obstacle elle est crâne,
786Disant toujours qu’il est trop bas.


786                                                             Le second âne
787Porte un homme qui fait volontiers le fendant;[224]
788Il adore le mot « moi », n’a pas son pendant
789En fait d’aveuglement fat et d’outrecuidance.
790Il laisse entendre, par quelque phrase qu’il lance
791Négligemment, qu’on lui dévoile les dessous
792Des faits du jour; il a d’importants rendez-vous
793Chaque fois qu’il vous quitte, et soi-disant il puise
794Même aux sources les plus secrètes, à sa guise,
795Les gens puissants n’ayant rien de caché pour lui.
796Quand vous avez besoin d’une aide, d’un appui,
797Il se met en avant, vous propose une lettre
798Que vous n’aurez qu’à tout tranquillement remettre,
799En usant de son nom magique, au gros bonnet
800Qui peut le mieux vous être utile et qu’il connaît.
801Il a partout du monde influent dans sa manche,
802Hausse facilement les deux épaules, tranche.
803Les renseignements qu’il donne sont les plus frais,
804Les seuls aussi qui soient rigoureusement vrais.
805Parfois, en conservant un visage de marbre,
806On le fait le mieux du monde grimper à l’arbre;
807On le conduit avec douceur et par la main,[225]
808Après quelques adroits détours, sur le terrain
809De ses souvenirs pleins d’événements; sans rire
810On l’amène, en prenant un air sot, à redire
811Pour la centième fois tel célèbre incident
812Dont il fut le premier et discret confident;
813Il se prend à merveille au piège, marche ferme,
814N’omet pas un détail, ne change pas un terme,
815Rabâche sur un ton protecteur, assuré,
816L’histoire que d’avance on a gaîment juré
817De lui faire enfiler jusqu’au bout. Il exulte
818Quand, l’attirant seul à l’écart, on le consulte;
819Il répond du premier coup, ajoutant plus bas
820Qu’il saura toujours vous tirer d’un mauvais pas.
821Il coupe brusquement la parole, professe
822Au hasard sur tous les points, pérore sans cesse.
823On aime lui donner un formel démenti
824Quand il s’est pendant trois quarts d’heure appesanti
825Sur une question qu’il croyait sans contrôle;
826Sa contenance du premier moment est drôle,
827Mais elle dure peu; pour ne pas avoir tort,[226]
828Il se met à parler plus que vous et plus fort.
829Il prétend toujours être affublé d’une escorte
830De jeunes gens qui font antichambre à sa porte;
831Car il entre dans ses glorieux attributs
832D’étayer, grâce à sa surface, les débuts
833De blancs-becs qu’il présente, introduit et pilote;
834C’est pour eux et d’emblée une excellente note
835D’être recommandés par lui; les plus obscurs,
836Les plus mal partagés comme attaches sont sûrs
837De faire leur chemin du moment qu’il les pousse.


838Un enfant penché sur sa selle se trémousse,
839Trouvant le pas, en fait d’allure, par trop lent;
840Il est remuant au possible, turbulent,
841A des inventions insupportables, bouge,
842Saute et gambade sur les meubles, devient rouge,
843Vous assomme de ses questions, brise tout,
844Met la plus sainte des patiences à bout,
845Écrase avec son pied droit chaque fois qu’il crache.
846Il entre avant vous dans votre chambre, se cache,[227]
847Puis, le moment venu, s’avance à pas de loup
848Pendant que vous lisez; il rampe et tout à coup
849Surgit en poussant un cri de bête féroce;
850Vous sautez en l’air, pris d’une frayeur atroce,
851En appliquant les deux mains à l’endroit du cœur.
852Il est rempli de son importance et moqueur,
853Accueille les cadeaux en faisant la grimace,
854Plaisante les amis et leur répète en face
855Qu’un tel, la veille encore, a redit derrière eux,
856Qu’ils avaient le dos rond ou la poitrine en creux.
857Quand une vénérable et douce vieille dame,
858L’examinant avec condescendance, entame
859Un colloque avec lui, l’appelant « mon mignon »,
860Il riposte par un trait sur son faux chignon
861Qu’on a glorifié le matin même à table
862Par de l’esprit facile à comprendre, abordable.
863Il sait tous les gros mots, apprend on ne sait
864Des intonations, des gestes de voyou;
865Il met les mains dans ses poches, se cambre, siffle.
866Quand il est près de sa bonne, il tousse, renifle,[228]
867Et dit bien haut avec dégoût : « Pouah ! je m’en vais,
868J’ai mal au cœur, peut-on sentir aussi mauvais! »
869Puis, en gagnant la pièce adjacente, il se bouche
870Le nez avec deux doigts, tout en pinçant la bouche,
871Pour ne pas absorber l’asphyxiante odeur.
872Il traite méchamment du haut de sa grandeur
873Les domestiques; par impertinence pure
874Il a toujours pour eux quelque parole dure;
875Il leur dit qu’ils ne sont bons qu’à vider les seaux
876Et qu’ils méritent à peine les vieux morceaux
877Qu’on trouve indignes des chiens galeux; il insiste
878Sur le côté de leur vie humiliant, triste,
879Leur fait comprendre très crûment qu’ils auront beau
880Grincer des dents, toujours ils seront au niveau
881Des esclaves qu’on fouette et des bêtes de somme;
882En présence de quelque étranger il les somme
883De finir vite leur ouvrage, et, sur un ton
884Railleur, dit qu’on devrait se munir d’un bâton
885Pour mener lestement aussi stupide engeance.
886Après lui vient un gros homme d’intelligence[229]
887Problématique, mais bon comme du bon pain;
888Il ne devine aucun stratagème; le gain
889D’un pari l’embarrasse : il rougit et s’excuse
890D’avoir raison; on sait qu’il croit tout, on en use;
891Il a toujours un tas d’éhontés chenapans
892Qui s’accrochent avec effronterie aux pans
893De son habit; dans les cas urgents il accepte
894Le motif le plus mal trouvé, le plus inepte.
895Quand un fourbe paraît, la figure à l’envers,
896Il va vers lui, les yeux immensément ouverts,
897Et demande, anxieux : « Quoi donc? quelle nouvelle? »
898L’autre clame qu’il va se brûler la cervelle
899Pour une somme trop forte perdue au jeu;
900Aussitôt il s’effare et riposte : « Ah mon Dieu ! »
901Puis il songe qu’il faut à tout prix qu’il empêche
902Un tel malheur; il fait asseoir l’homme, le prêche,
903Le fixe en plein dans les yeux, se donne du mal;
904Sous prétexte de lui remonter le moral,
905Il le rudoie un peu, réveille en lui la fibre[230]
906De l’amour paternel, lui dit qu’il n’est pas libre
907De disposer à la légère de ses jours;
908Prudemment il aborde, après mille détours,
909La question brûlante et scabreuse entre toutes
910D’un rapide secours d’argent; il a des doutes
911Sur l’à-propos et sur l’imminent résultat
912De sa démarche; il craint une insulte, un éclat,
913Prend des précautions, évite avec angoisse
914Le mot trop violent qui rabaisse et qui froisse;
915Il croit toujours que l’autre, en comprenant soudain
916Qu’on l’accuse d’avoir voulu tendre la main,
917Va se lever et dire : « Ah ça ! mais pour qui diantre
918Me prenez-vous? » tout en se boutonnant; il entre
919Dans les détails de mille incidents étrangers
920À l’affaire, voulant reculer les dangers
921De l’explication; enfin, en vrai timide,
922Il prend brusquement son élan et se décide;
923Baissant les yeux devant ceux de l’homme, il lui dit
924Qu’il tient à mettre sa fortune et son crédit
925Entre ses mains, pour qu’il règle tout, quelque énorme[231]
926Que soit la dette; l’autre hésite pour la forme,
927Dit : « Véritablement... je ne sais si je peux...
928Si je dois... » voulant faire acte de scrupuleux;
929Sa résistance est faible, indécise, mollasse;
930Il empoche bientôt les billets en liasse,
931Sans même poser la question : « Prêt ou don? »


932À la queue, une grosse et bruyante dondon
933Qui se croit simplement grassouillette, un peu forte,
934Cause avec deux âniers à pied qui font escorte
935À la bande; la grosse a constamment trop chaud,
936Tant elle participe à tout et parle haut.
937Dans une loge elle est mal à l’aise, s’éponge,
938Souffle, s’évente fort dans la figure, allonge
939Les bras pour décoller ses manches de sa peau;
940Sa phrase habituelle est : « Je suis tout en eau. »
941Elle est exubérante, agitée et bavarde,
942Se moque un peu de la vérité qu’elle farde
943Sans scrupules quand il faut donner plus de sel
944Au dernier bruit qui court, dit-on, sur tel ou tel.[232]
945Après quelques essais malheureux on renonce
946À formuler la plus laconique réponse,
947Car jamais elle n’en accorde le loisir;
948Avec elle on n’a qu’à béatement choisir
949Entre écouter comme au spectacle, bouche close,
950Ou penser sans aucun risque à toute autre chose,
951En opinant des yeux pour toujours avoir l’air
952De trouver ce qu’elle a dit parfaitement clair.
953Au bout d’une heure, par hasard, elle découvre
954Un sujet oublié, vierge; aussitôt elle ouvre
955De grands yeux, tape sa cuisse et dit : « C’est trop fort ! »
956S’étonnant de n’avoir pas commenté la mort
957D’une amie, admirable épouse et bonne mère,
958Qu’on a mise au tombeau la veille; elle énumère
959Ses impressions sur tout, en les délayant:
960Le mari, pâle et l’œil hagard, est effrayant;
961Il erre à travers les couloirs, méconnaissable,
962Refuse de se mettre une minute à table;
963En quatre jours et trois nuits il a pris dix ans;
964Il reste courageux, garde tout en dedans;[233]
965Par antithèse, la fille de la défunte
966Ne salit pas beaucoup de mouchoirs, n’en emprunte
967À personne et ne prend pas la précaution
968De feindre même la plus mince émotion;
969Elle aurait peur de perdre une seule bouchée,
970Est plus que jamais blanche et rose et s’est couchée
971Toutes les nuits de bonne heure; en outre, elle joint
972La convoitise à la sécheresse; un seul point
973L’inquiète : savoir ce que la morte laisse;
974Elle ne songe qu’au testament; elle baisse
975À juste titre dans la saine opinion
976Des gens droits qu’une aussi grande réunion
977De sentiments mauvais blesse; car sa conduite
978Est connue; un pareil manque de cœur s’ébruite;
979On s’indigne de son attitude qui sort
980De l’ordinaire, au point de lui faire du tort.
[234]


981Un homme, voulant lire à loisir une lettre,
982A pris soin de chercher sa place et de se mettre
983À l’écart; il s’absorbe, immobile et debout.
984Il n’abandonne rien au hasard, pèse tout.
985Pour l’affaire la plus simple, il faut qu’on lui montre,
986En s’appuyant sur des faits, le pour et le contre.
987Il attend qu’un projet élaboré soit mûr
988Pour se lancer autant que possible à coup sûr.
989Il est, sans vouloir s’en rendre compte, égoïste,
990Et le laisse voir à chaque phrase; il est triste
991Quand personne ne vient s’inquiéter de lui;
992Il ne peut supporter une charge, un ennui,
993S’hypnotise sur ses malaises, s’étudie,
994Est aux cent coups pour un semblant de maladie,
995S’attendrit volontiers sur lui-même; un bobo[235]
996L’affole, en lui faisant entrevoir le tombeau;
997Il veille à la couleur de sa langue, se drogue,
998Se tâte fréquemment le pouls; le dialogue
999Avec lui tourne sans cesse autour de ses maux;
1000Il s’acharne tant qu’il peut sur ces animaux
1001De médecins : tous des ânes; dès qu’il effleure
1002Un sujet concernant son infortune, il pleure,
1003Et, pour montrer qu’il est sincère, il laisse choir
1004Quelques larmes, avant de tirer son mouchoir.


1005Tout à coup, une main ahurissante et leste,
1006Avant même que j’aie en rien prévu le geste,
1007Déplace vite la bouteille, de façon
1008À laisser plus de champ libre; c’est le garçon
1009Qui s’empresse et m’apporte un plat bouillant qui fume.[236]
1010L’américain, vautré plus que jamais, allume
1011Un cigare; le couple émoustillé, là-bas,
1012Chuchote toujours des choses qu’on n’entend pas.

Table

I. La Vue................... 1
II. Le Concert................117
III. La Source.................179