AVIS

Ce livre étant un roman, il doit se commencer à la première page et se finir à la dernière.

L’Auteur.               


{1}

I

1Le décor renaissance est une grande salle
2Au château du vieux comte. Une portière sale
3Sert d’entrée. Un vieillard, en beaux habits de deuil
4Et l’air grave, est assis sur le bord d’un fauteuil
5À dossier haut. Il met sa main sur une table
6Auprès de lui, disant :[2]

6                                        « C’est là le véritable
7Moyen; quoi qu’il en soit, je ferai jusqu’au bout
8Mon devoir; vous pouvez vous retirer. »

8                                                                          Debout,
9À trois pas de la rampe, en écuyer, l’épée
10Nue en main, de profil, la poitrine drapée
11Dans un grand manteau brun, une jambe en dehors,
12Gaspard est immobile. Il réplique :

12                                                               « Pour lors,
13Monseigneur, si tels sont vos vœux, il ne me reste
14Qu’à remettre l’épée au fourreau. »

14                                                                D’un grand geste
15Exagéré, levant sa main gantée en l’air,
16Il abaisse la lame en lançant un éclair,
17Puis cherche à la rentrer; mais il remue et tremble,
18Ses mains ne peuvent pas faire toucher ensemble,[3]
19La pointe, avec le haut du fourreau noir en cuir,
20Qui tournent tous les deux en paraissant se fuir.
21Gaspard, très rouge avec sa fraise qui l’engonce,
22Rage et devient nerveux. Une fois il enfonce
23La pointe à faux, voulant quand même aller trop fort,
24Et la pique à côté de l’ouverture, au bord
25En cuivre du fourreau. Le moment semble immense;
26Dans la salle, partout attentive, on commence
27À chuchoter et puis à rire; plusieurs fois
28Gaspard repique au bord. Tout en haut une voix
29Crie :

29            « Il est donc bouché ton fourreau? »

29                                                                              Ça redouble,
30Et devant ce gros rire augmentant qui le trouble,
31Gaspard exaspéré, sans forces, se retient
32De tout abandonner pour sortir. Il parvient
33Juste, à trouver enfin l’orifice; bien vite
34Il enfonce le fer entier. Mais on profite[4]
35De la chose, au public, pour faire de nouveau
36Du bruit. On applaudit; les cris « bis » et « bravo »
37Se mêlent aux coups sourds des cannes. L’avanie
38Énorme qu’on lui fait, et toute l’ironie
39Qu’il sent dans ce succès, atterrent Gaspard. Tant
40Que le tumulte dure, impassible il attend,
41Les bras croisés. L’épée à son flanc se balance,
42Miroitant par endroits.

42                                           Enfin quand le silence
43Après assez longtemps se rétablit partout,
44Le vieux comte, resté calme, se met debout;
45Et Gaspard, dénouant ses bras avec emphase,
46Commence, en reprenant assurance, une phrase
47Entortillée et longue, affirmant que jamais
48Personne ne saura le sombre secret. Mais
49Avant de terminer sa tirade il s’embrouille,
50Et sur plusieurs serments successifs qu’il bredouille,
51Parlant de son honneur, de son nom, et du sort
52Qui l’attend au prochain lever du jour, il sort[5]
53Par la portière, avec tout un nouveau tapage
54D’ironiques rappels.

54                                       Grande, une femme en page,
55Dans un costume tout en velours noir et bleu,
56Qui sans être ajusté, dessine encore un peu
57Sa taille longue, est près d’entrer; la plume blanche
58De son chapeau frissonne. Un poing sur une hanche,
59Elle maintient, chacun par sa laisse, deux grands
60Lévriers; derrière elle, un tas de figurants
61Causent très bas; l’un d’eux tripote sa cuirasse
62Qui, pour lui, semble trop étroite et l’embarrasse.
63Gaspard, sans s’arrêter, tourne; là-bas au fond,
64Deux escaliers de bois très courts, tout usés, font
65Les deux pendants; il va vite à celui de droite,
66Et trouvant la largeur des marches trop étroite,
67Il les monte dès les premières deux par deux.
68Les figurants font un cliquetis autour d’eux;
69Un gros rouge étudie un grand geste de haine
70Du bras droit; à travers le décor, sur la scène,[6]
71On entend le vieillard qui parle, encore seul,
72Jurant « par le tombeau de son illustre aïeul
73Le duc Louis, le grand batailleur, dont il porte
74Le nom très glorieux et fameux ».

74                                                              Une porte
75Est là sur un palier, massive, tout en fer;
76Gaspard, en arrivant au bout du nombre impair
77Des marches, va dessus et du bras il la pousse;
78Puis pour passer il la maintient avec son pouce,
79Et sort en la cognant du pied sans le vouloir.
80Là, presque tout de suite, à gauche d’un couloir
81Au fond duquel on voit le cadran d’une horloge,
82Il se trouve devant la porte de la loge
83Numéro vingt. Il entre et referme très fort
84Avec rage; la clé, de l’autre côté, sort
85De la serrure, tombe en résonnant, puis saute
86Avant de se poser tout à fait. Gaspard ôte
87Vite, en tirant les doigts nerveusement, ses gants
88Gris, terminés par deux grands poignets élégants;[7]
89Puis avec ses doigts nus, il enlève sa fraise
90Qui le gêne. Et tombant alors sur une chaise
91Capitonnée, et d’où sort un peu de coton
92Par une déchirure, il saisit son menton,
93Le coude sur la cuisse, et murmure à voix basse,
94Le regard angoissé tout perdu dans l’espace,
95Dirigé fixement en bas, vers le milieu
96De la porte : « Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... ! »
97L’esprit, dans une crise aiguë, en proie au doute.

98La loge est encombrée et petite; elle est toute
99En longueur; à main gauche en entrant, un côté
100Long, est plein de pendoirs; un pantalon crotté
101Pendant au premier, a, sauf une seule patte,
102Ses bretelles en place; on voit une cravate;[8]
103Une chemise au col traversé d’un bouton
104De nacre, cache presque en entier un veston.
105En face, à l’autre mur, une longue tablette,
106Pleine de fards divers et d’objets de toilette,
107Est en désordre; auprès du couvercle d’un pot
108De pommade, un flacon d’huile montre un dépôt
109Jaunâtre, plus foncé que le reste. Une coupe
110En gros verre, a beaucoup de poudre qu’une houppe
111Surmonte. Des ciseaux aux tranchants écartés
112Sont couverts de reflets cassés et de clartés;
113Le dessus d’un des deux tranchants forme une lime
114Étroite, avec son bord ; un peu de rouille abîme
115Une des pointes dont l’acier n’est plus ardent.
116Un peigne est moitié gros, moitié fin; une dent
117Manque du côté fin. Sur le mur une glace
118Assez grande, a dans un de ses coins une place
119Plus claire, qui paraît une tache en dessous;
120Une lettre avec un timbre bleu de trois sous
121Est enfoncée un peu sous le bois qui la serre
122Fort, en cachant son coin d’en bas, contre le verre;[9]
123D’une grosse écriture elle est adressée à
124Monsieur Gaspard Lenoir, au Théâtre de la
125République, Paris. Le coin de l’enveloppe,
126En haut, a le portrait d’un hôtel de l’Europe;
127Deux endroits sur les toits compliqués sont ôtés,
128Déchirés en ouvrant. Au mur des deux côtés
129De la glace sont deux bec de gaz; sous la flamme,
130Sur un blanc de faïence on lit une réclame
131Qu’on voit partout; le bec de gauche fait plus clair
132Que l’autre, dont la clef n’est pas très droite; en l’air,
133Une haleine du gaz, transparente, s’élève
134Du verre, en faisant faire une frisure brève
135Au mur qui paraîtrait, lui, trembloter. Plus loin
136Une tablette très petite prend le coin
137Près de la porte; auprès d’une épaisse cuvette,
138Toute propre et pliée en long, une serviette
139Dépasse de très peu le bord; un savon vert,
140Dans une savonnière, est encore couvert
141De mousse desséchée; en arrière une éponge
142Est à même le bois.[10]

142                                    Gaspard toujours se ronge,
143Dans tout l’ébranlement du doute qu’il ressent.
144À la fin, il se lève avec force, en poussant,
145Après avoir enflé sa poitrine, un immense
146Soupir; il tire fort son manteau, puis commence
147À se déshabiller avec mauvaise humeur
148Et hâte d’en finir.

148                                  Là-bas une rumeur
149Arrivant du côté de la scène, pareille
150À des bravos confus, lui fait prêter l’oreille.
151C’est la pièce qui vient de finir. Plusieurs fois
152On rappelle un acteur; ensuite un bruit de voix
153S’approche, et la clameur devient soudain plus forte,
154Au moment où l’on pousse, avec un coup, la porte[11]
155En fer de l’escalier plein de monde; ce sont
156Les figurants sortant de scène, qui s’en vont
157Avec leur cliquetis. Le deuxième qui passe
158S’arrête quelque temps à la porte et ramasse,
159Faisant un bruit de fer continuel, la clé;
160Il s’approche d’un pas; après avoir raclé
161Du bout pointu le bord de l’ouverture, il pousse
162La clé dedans. Un autre, en passant plus loin, tousse
163Deux ou trois fois, et lance avec bruit un crachat.
164Un autre imite un long miaulement de chat,
165Puis fait claquer ses doigts en disant : « Viens donc ! » comme
166S’il appelait le gros noir d’en bas qui se nomme
167Moustapha, mais que tous appellent plus Noiraud,
168Et qu’on rencontre assez souvent, marchant en haut.
169Un pas marche tout près, et la porte est cognée
170D’un choc sec et vibrant, comme par la poignée
171D’une épée; à la fin la lourde porte bat,
172Et tous les figurants dans leur bruit de combat,
173Pareil au cliquetis sans règle d’une troupe
174Débandée au repos, s’éloignent.[12]

174Mais un groupe
175Nouveau, de cinq ou six seulement, en retard,
176Causant et se cognant de tous les côtés, part
177Encore par la porte. Ils marchent pour rejoindre
178Les autres. Sans penser, Gaspard comprend le moindre
179De leurs détours au fond du couloir familier
180Pour lui. Tous les premiers, déjà, dans l’escalier
181De bois, craquant sans cesse, et menant à l’étage
182Qui leur est réservé, se perdent davantage.

183Gaspard a déjà mis, chacun sur son pendoir,
184Son large manteau brun et le pourpoint tout noir
185Qu’il avait, sans changer, tout au long de la pièce;
186Le reste est pêle-mêle, en tas, sur une espèce[13]
187De fauteuil long et clair; et surmontant le tout,
188Son chapeau, dont la boucle en acier se découd.
189Ses bottes noires sont près du mur, côte à côte;
190L’une est un peu moins raide ; elle se tient moins haute.

191Il remet ses souliers; il est en pantalon,
192En gilet de flanelle; un blanchâtre galon,
193Tout recroquevillé, finit ses courtes manches
194Sur le haut de ses bras. Pendantes sur ses hanches,
195Ses bretelles, sans plis, se montrent à l’envers ;
196Ses souliers, qu’il finit de mettre, sont couverts,
197Surtout sur le rebord des semelles, de boue;
198La poitrine penchée et les bras longs, il noue
199Le cordon du deuxième. Ensuite, se levant,
200Il prend la chaise en main, et la pose devant
201La glace; en s’asseyant, un instant il accroche
202Les bretelles au coin du dossier. Il rapproche
203Avec vivacité, de deux coups prompts et secs
204Qui font plonger un peu la flamme, les deux becs.
205Et levant ses deux mains qu’il met près de sa nuque,[14]
206En entraînant sa barbe il ôte sa perruque
207Blonde, qu’il pose là, sur un court champignon.
208Cela fait ressortir son air sombre et grognon;
209Il est brun; sa coiffure en brosse qui moutonne
210Sur le haut de la tête et rase en bas, lui donne
211Tout de suite, par sa régularité, l’air
212Plus mâle et moins paré que le blond frisé clair
213D’auparavant. Rasé complètement, il semble
214Trente ans.

214Mais, regardant un des deux feux qui tremble
215Moins haut que l’autre, avec un doigt il le remet,
216En recouchant la clé très droite, à son sommet,
217Sans que du reste dans la loge il y paraisse
218Beaucoup. Puis enfonçant son index dans la graisse
219D’un pot, il se l’étale, afin d’ôter le fard
220De sa figure; mais tout le temps il lui part
221Quelque soupir ou bien un haussement d’épaule
222Muets.
15

222Depuis un mois, il double dans ce rôle
223Important, d’écuyer près du vieux comte veuf,
224Dans la pièce à très long succès de Charles Neuf,
225Litert, le créateur, pas assez gentilhomme,
226Selon lui, dans le geste et les allures. Comme
227Toujours, il s’était mis à l’avance au travail
228Avec ardeur, cherchant jusqu’au moindre détail
229Chaque intonation de voix et chaque pose,
230En tâchant de donner au dialogue en prose,
231L’enflure et la rondeur emphatique des vers.
232Puis il avait joué, tout à fait à l’envers
233De Litert, espérant soulever un délire
234De bravos, par endroits, et croyant déjà lire
235Aux Théâtres, dans tous les journaux, que Lenoir
236S’était vu révéler dans l’acte du manoir.[16]
237Mais, une fois de plus, toutes ses espérances
238Avaient, le soir venu, fait place à des souffrances
239De déboire; tous les grands passages d’éclat
240Sur lesquels il comptait étaient tombés à plat.
241Pourtant sa foi n’était quand même pas partie;
242Et chaque soir, malgré toute l’antipathie
243Obstinée, et le froid malveillant qu’il sentait
244Dans ce public pourtant indulgent, il s’était
245Repris d’espoir, enflant la parole et le geste
246Pour forcer le succès, toujours en vain du reste.
247Mais jamais il n’avait reçu comme ce soir
248Un tel affront.

248Avec le coin d’un vieux mouchoir
249Fendu dans sa longueur presque entière, il s’essuie
250Pour la dernière fois. De son doigt il appuie[17]
251Assez fort sur la peau, pour en laisser le moins
252Possible; déjà gras aussi, les autres coins
253Du mouchoir sont tachés de son fard.

253Il achève
254Le tour de sa figure, et, reculant, se lève
255Pour aller se laver à la cuvette, sans
256Avoir quitté son air toujours soucieux. Dans
257La cuvette elle-même, un pot de porcelaine
258Est court; il verse, et quand elle est à moitié pleine,
259Avec un clapotis il met le pot en bas,
260Sous la tablette, auprès du mur, ne trouvant pas
261De place en haut; il prend ensuite son éponge,
262Et de sa main aux doigts écartés, il la plonge;
263Puis se baisse et se lave aussi vite qu’il peut.
264En finissant, il tient sa figure, d’où pleut
265Tout un ruissellement, par-dessus la cuvette,
266Et, de deux doigts, prenant par un coin la serviette,
267Il la secoue, afin de la déplier, fort,
268Par saccades; le bout qu’il tient, ainsi, se tord[18]
269Un peu; de ses deux doigts, pour le poids, il la presse
270Solidement, ayant peu de prise. Il se dresse
271À présent, et commence à s’essuyer avec
272Les deux mains, en cherchant parfois un endroit sec
273Quand la place devient mouillée et trop ancienne;
274Il est assez bien fait, d’une taille moyenne,
275Et beaucoup de largeur d’épaules, plutôt grand.
276Il remet la serviette à sa place, puis prend
277En fouillant après un pendoir, dont il s’approche,
278Une montre à la chaîne épaisse, dans la poche
279Entre-bâillée au poids qui tire, d’un gilet
280Tout pareil au veston; voyant l’heure qu’il est,
281Il s’apprête à finir de se rhabiller vite,
282Car ce soir, vers minuit, Roberte, qui profite
283De l’absence de Paul en voyage aujourd’hui,
284Doit venir le rejoindre en cachette chez lui,
285Où, dit-elle, elle croit se sentir disparue
286Pour toujours, dans sa chambre étroite de la rue
287Alibert.
19

287C’est un an avant, l’hiver dernier,
288Qu’un soir elle l’a vu faire un palefrenier,
289Doublant aussi Litert, dans un grand mélodrame,
290Où son faux témoignage entortillait la trame.
291La pièce en huit tableaux avait fait quelque bruit,
292Et par hasard, pendant un temps, avait conduit
293Un peu de public mieux parmi la multitude
294Très grossière, qui seule encombre d’habitude
295Les places bon marché de ce théâtre-ci.
296Litert était tombé malade, et c’est ainsi
297Que Roberte de Blou, dans la pénombre noire
298Qui la cachait pour lui, d’une étroite baignoire
299Avait du premier coup ressenti quelque élan
300Vers lui, puis combiné, lentement, tout un plan.
301Dès sa première entrée, elle s’était de suite
302Sentie avec ardeur, attirée et séduite
303Par sa figure, à l’air vil, hypocrite et bas,[20]
304Et la précaution timide de son pas,
305Quand, au commencement, à l’improviste, en mise
306Du matin, pantalon simplement et chemise,
307En chaussons, comme ayant laissé sur le pavé
308De la cour, ses sabots, il était arrivé
309Dans la chambre du crime, et semblant correspondre
310Avec l’autre valet, s’était mis à répondre
311De son air doucereux et faux de scélérat,
312Aux questions du gros et calme magistrat,
313Pour le mettre, en mentant, sur une piste fausse.

314Dans le cours de la pièce, ensuite, toute grosse
315De complications, sous des aspects divers
316Il s’échappait toujours. Puis enfin découverts
317Tous les deux, lui, l’auteur du crime, et sa complice,
318Par les ruses sans fin de l’agent de police
319Qui les savait les vrais assassins du vieillard,
320Attablés dans un noir bouge, où « café-billard »
321Se lisait à l’envers, tout au fond, à l’entrée,
322Sur un treillis faisant une porte vitrée,[21]
323Laissant voir des maisons peintes comme horizon,
324Ils étaient emmenés, après lutte, en prison.

325Roberte, en le voyant en rôdeur de barrières
326Dire, en ricanant, des paroles ordurières
327Avec des airs voyous, sans cesse avait senti
328En elle s’aviver un amour perverti,
329Que n’avaient fait qu’accroître et le crime et la fange.

330À peine quelques jours après, par un échange
331De lettres, augmenté par un premier refus
332De lui, tout méfiant d’abord, ils s’étaient vus.

333Et depuis ce temps-là leur amour est le même;
334Lui, tout de suite épris de ses grands yeux noirs, l’aime
335Pour son visage mat, fin, pour le joli bruit
336Que fait son rire aux dents blanches, qui l’a séduit,
337Le charme gracieux et la délicatesse
338De son corps à la peau blanche, la petitesse
339De ses mains, pour la force aussi de son parfum.[22]
340Parfois quelque bijou nouveau donné par l’un
341Ou par l’autre, une bague énorme ou quelque broche
342Qu’il ne lui connaît pas, font, sans qu’il lui reproche
343Jamais rien, la douleur d’un de ses rendez-vous,
344En excitant en lui des haines de jaloux
345Qu’il n’aurait pas osé lui dire, et qu’il redoute.
346Il aurait tant voulu l’avoir pour lui seul, toute
347À lui, mais il sent bien qu’il n’a guère le droit
348D’exiger rien, que c’est lui-même qui lui doit
349Tout. Souvent, lorsqu’elle est plus libre, elle préfère
350Au luxe surchargé partout, à l’atmosphère
351Chaude, au clinquant doré de son appartement
352Où l’on peut être, aussi, surpris à tout moment,
353Les murs et le parquet froids de sa chambre nue
354Où depuis quelque temps elle n’est pas venue.
355Mais pour se rattraper, disait-elle aujourd’hui
356Dans un mot en papier parfumé qu’elle lui
357Écrivait, elle s’en faisait toute une fête
358De revenir ce soir!
23

358Gaspard met sur sa tête,
359L’enfonçant par le bord ensuite, un chapeau mou.
360Son paletot lui vient au-dessus du genou,
361Râpé quoique plucheux, et sentant l’économe.
362Puis il prend une canne en bois brun, dont la pomme
363À rayures faisant une courbe, en argent,
364Est toute cabossée. Après, se dirigeant
365Vers la porte, il regarde un peu, voir s’il ne laisse
366Rien traîner; il revient vers les deux gaz qu’il baisse
367Beaucoup, jusqu’au moment où le feu devient vert.
368Puis il sort et s’éloigne en laissant grand ouvert.
{24}

II

369Rue Alibert, au fond de la chambre, la porte
370Dont la patère en cuivre, à deux branches, supporte
371Le manteau de Gaspard, est fermée au loquet.
372Faisant se hérisser des ombres au parquet,
373Sur le bord d’une table, une seule bougie
374Donne un tremblottement à sa flamme élargie
375D’en haut. Du papier bleu plissé dans le flambeau
376La cale. Plein de clairs reflets, un lavabo
377Est adossé devant la porte condamnée
378De la chambre voisine. Ornant la cheminée,
379Une pendule dont on voit le balancier[25]
380Est arrêtée; un homme est en train de scier
381Un tronc d’arbre dessus; le sujet est en bronze
382Doré; fixes, les deux aiguilles au chiffre onze,
383L’une sur l’autre, font très peu d’angle; un seul trou
384À droite du cadran, assez en bas, par où
385L’on introduit la clé pour remonter, est sombre;
386Le bout de fer carré, seul, luit un peu dans l’ombre;
387Au milieu le nom d’un horloger ne se lit
388Que de tout près, très fin.

388Prenant un coin, un lit
389Sans rideaux, dont aucune étoffe ne recouvre
390Les barreaux et les pieds de fer peint en rouge, ouvre
391Diagonalement ses draps déjà tout prêts.
392En mince étoffe à fleurs, se rejoignant de près,
393Les rideaux mal fermés, là-bas, de la fenêtre,
394Laissent un intervalle étroit, par où pénètre,
395Mettant sur les carreaux un filet de clarté
396Qui va s’élargissant, en bas, plus écarté,
397La lumière de la bougie; elle s’apaise[26]
398À présent.

398Près de la table, sur une chaise,
399Le visage plus calme et gai qu’à son départ,
400Tenant sur ses genoux sa Roberte, Gaspard
401Sourit. Mince dans sa robe en dentelle noire,
402Qu’égayent la ceinture et le col haut, en moire
403Rouge, elle est ravissante; et ses cheveux d’un blond
404Clair, ondulés partout d’une grande vague, ont
405Par endroits les reflets cuivre de la teinture.
406Une épingle, à la tête en perle, à sa ceinture
407Miroite; le profil régulier de ses traits
408Est fin ; sous des sourcils longs, ses yeux noirs sont très
409Expressifs et changeants, parfois plus ou moins sombres.
410À la flamme tremblant de nouveau, leurs deux ombres
411Frémissent sur le mur en atteignant le bord
412Du plafond.
27

412Quand il est arrivé, tout d’abord
413Après une première et fiévreuse embrassade,
414Gaspard avait repris son air sombre et maussade;
415Et ne pouvant dans sa douleur se contenir,
416Il avait raconté tout; et le souvenir
417Des effets qu’il avait forcés, toujours avide
418De succès, tous tombés encore dans le vide,
419N’avait fait qu’augmenter sa honte et son dégoût.
420Ces bravos de la fin, et ces rires surtout
421Qu’il entendait encore, au passage tragique
422De sa sortie, alors que d’un geste énergique
423Il essayait d’entrer au fourreau, mais en vain,
424La lame qui bougeait, ces rires de la fin
425Avivaient sa colère et rallumaient sa rage.
426Roberte avait voulu lui redonner courage[28]
427En le complimentant, pour lui rendre l’orgueil
428De son talent, parlant, demain, d’un autre accueil
429Du public... Puis l’idée alors d’un coup de tête
430L’avait prise soudain; elle se disait prête
431À partir tout de suite en voyage avec lui,
432Tous les deux seuls, pour fuir du même coup l’ennui
433De cet hiver qui bat son plein, si triste et sombre
434Avec ces jours entiers passés dans la pénombre,
435Et ce temps gris, tantôt glacial, tantôt mou;
436Ils s’en iraient là-bas, au Midi, n’importe !

437Songeur sur le moment, lui presque tout de suite
438S’était fait à l’idée extrême d’une fuite
439Soudaine, sans rien faire, en laissant tout en plant,
440Le théâtre et la pièce avec; et contemplant
441Roberte, il s’était vu réaliser son rêve
442De l’avoir à lui, toute, au lieu de l’heure brève
443Qu’ils ont même parfois tant de peine à pouvoir
444Combiner tous les deux ensemble, pour se voir.
445Et maintenant c’était affaire décidée.[29]
446Ils allaient s’échapper sans rien dire. L’idée
447De ce brusque départ l’avait ragaillardi;
448Ils iraient se chauffer au soleil du Midi,
449Sur la côte; chez elle, elle avait une somme
450Qu’elle reviendrait prendre! en étant économe,
451On pourrait voyager assez longtemps ainsi
452Tous les deux, librement, quand il aurait aussi
453Pris, dans divers endroits, tout l’argent qui lui reste
454Des sommes qu’il a pu tirer de son modeste
455Gain, depuis très longtemps qu’il en met de côté.

456Tout en parlant il a très doucement ôté
457De son col, en mettant ses deux mains, une broche
458En croissant, un cadeau de lui; puis il l’approche
459De la flamme, pour voir, à son éclat, l’effet[30]
460Des pierres aux couleurs sombres; puis il défait,
461Sur l’épaule de la robe, des boutonnières
462Faites rien que d’un gros fil; après les dernières,
463Sa main en descendant recommence plus bas
464Sur le côté de son corsage, sous son bras
465Qu’elle lève en riant, complaisante et docile,
466Voulant lui rendre la besogne plus facile;
467Il déboutonne avec ses deux mains, et quand tout
468Le côté de la taille est défait jusqu’au bout,
469Il cherche par derrière, en tâtonnant, l’attache
470Du col, qu’on ne voit pas sous le chou qui la cache;
471L’agrafe semble avoir un écart trop étroit,
472Et pendant un instant il reste maladroit
473Pour la faire partir; de près il dévisage
474Roberte en souriant. Le devant du corsage
475Tombe alors de travers en entraînant avec
476Tout le col, que Gaspard enfin a d’un coup sec
477Ouvert, forçant afin que l’agrafe s’en aille;
478Dessous on voit comme un double corsage en faille
479Avec un rang serré de boutons au milieu,[31]
480Comme un cache-corset tout noir dont il tient lieu.
481Roberte met ses mains en haut pour le défaire;
482Mais Gaspard, les ôtant tout doucement, préfère
483Le déboutonner, lui; pendant qu’il est en haut,
484Elle s’y met aussi par en bas, et bientôt
485Lorsque les deux côtés sont ouverts sur le ventre,
486Leurs mains, en remuant, se rejoignent au centre
487Toujours fermé du rang de boutons, dont il vient
488Pendant ce temps d’ouvrir le haut; c’est lui qui tient
489À défaire les trois derniers boutons; il ouvre
490Alors les deux côtés tout à fait, et découvre
491Ainsi, le satin bleu de ciel de son corset;
492Puis il écarte sa chemise qu’un lacet
493Étroit, bleu, formant un grand nœud au milieu, fronce;
494Ensuite dans l’espace entr’ouvert il enfonce
495Sa figure, pour la baiser entre les seins;
496Sur sa poitrine à la peau blanche des dessins
497Compliqués sont formés d’un côté par des veines;
498Son corset par devant a ses agrafes pleines
499De reflets sur leur cuivre étincelant, plat; lui[32]
500Reste ainsi quelque temps immobile, enfoui
501Dans la chemise au même endroit; puis il varie
502La place, et maintenant par toute une série
503De baisers caressants, il monte vers son cou;
504Il arrive, et choisit à droite une place
505De nouveau très longtemps, immobile, il s’arrête
506En la serrant toujours plus fort; elle se prête,
507Heureuse, à ses désirs muets qu’elle comprend
508D’instinct, obéissant à son bras en cambrant
509Son corps sous son étreinte; à présent il la couche
510Sur lui, se renversant sur sa chaise; sa bouche
511Se tend en avant vers la sienne, comme pour
512L’attirer, puis s’y colle; elle alors à son tour
513Lui rendant son baiser, de ses deux bras l’enlace
514Les deux yeux à moitié fermés, et toute lasse,
515En se laissant aller sur lui de tout son poids.
516Le dossier de la chaise a craqué plusieurs fois.
{33}

III

517À Nice, cette après-midi, dans l’avenue
518De la Gare, une foule énorme et biscornue
519Fête le dernier jour qu’on ait de carnaval :
520C’est le mardi-gras même. Un soleil estival
521Égaye tout l’aspect remuant de la foule
522En costumes voyants; sur les trottoirs on foule
523À chaque pas qu’on fait, un peu des confettis
524Qu’on lance constamment, et qui tout aplatis
525Sous les semelles font une poudre de plâtre,
526Qui couvre les souliers d’une couche blanchâtre.
527Sur la chaussée, aussi très grouillante, des chars[34]
528Se succédant parfois à de trop courts écarts,
529Laissent se mélanger ensemble leurs musiques.
530Sur les masques en fils de fer fins, des physiques
531Cachant complètement le visage, sont peints;
532Tous sont pareils d’un teint rose cru, tous empreints
533De la même laideur ridicule, impassible,
534Avec de froids regards, d’un sérieux risible.

535Là, Gaspard et Roberte, au sein du mouvement,
536Se guettant pour ne pas se perdre, lentement,
537Sur le trottoir de gauche en allant vers la place
538Masséna, vont parmi l’immense populace
539Que, toute costumée, on ne distingue pas
540Du reste, si ce n’est en observant en bas
541Les pieds, dont la chaussure est plus ou moins grossière.[35]
542Gaspard a dans la main, couverte de poussière
543Blanche, une large pelle arrondie en fer-blanc.
544Gonflé de confettis, son sac lui pèse au flanc,
545Pendant en bandoulière après son épaule. Elle
546A, pour projeter ses confettis, une pelle
547Plus légère, avec un flexible manche en bois;
548Quand elle veut lancer, retenant de deux doigts
549Le haut de l’armature en fer-blanc, elle tâche
550De viser aussi bien que possible, puis lâche
551Du bout de ses deux doigts tout crispés le sommet
552De l’armature; et son pouce qui comprimait
553À l’autre main le manche en sens opposé, lance
554Ainsi les confettis, sans grande violence
555Du reste. Elle n’a qu’un domino blanc, uni
556Avec un capuchon dont le bord est garni
557Ainsi que le pourtour, ouvert sur la poitrine
558Et rejoint sur le cou, bordant sa pèlerine,
559De jaune. Une ceinture, en la même couleur
560Jaune peu foncé, pince avec des plis l’ampleur
561De l’étoffe grossière et dure sur la taille.[36]
562Son sac, depuis qu’elle est en plein dans la bataille,
563Ne s’est à peu près pas encore dégrossi.

564Gaspard a le pierrot banal, tout blanc aussi,
565Blouse et gros pantalon, de la forme commune
566Pour tout le carnaval à peu près, avec une
567Collerette très large, en un tulle ayant l’air
568Raide et dur à la fois, du même jaune clair,
569Assorti tout à fait à celui de Roberte,
570De ton; il a la tête entièrement couverte,
571Les oreilles aussi, d’un bonnet phrygien
572En lainage tout rouge, et qui ne laisse rien
573Passer, que la figure; un feutre blanc, de forme
574Pointue, orné de trois boutons de taille énorme,
575En carton, recouverts de jaune aussi, cousus
576Devant, en ligne droite, est posé par-dessus
577Le bonnet phrygien. Il a, de même qu’elle,
578Un masque métallique en grille, par laquelle,
579À l’inverse de tous les autres, sans avoir
580De peinture qui rende opaque, l’on peut voir[37]
581Leurs figures pour les reconnaître au passage;
582Les deux masques n’ont pas même de faux visage
583Moulé, tout simplement bombés. Elle, pour mieux
584Se garantir du plâtre, en dessous, sur les yeux,
585A mis un voile bleu, fin, encore plus trouble,
586Car elle l’a plié, par précaution, double,
587Et qui lui va du front jusqu’au milieu du nez.

588Depuis une quinzaine ils se sont démenés
589Avec ce carnaval, voulant aller à toutes
590Les fêtes. Chaque soir, c’étaient soit des redoutes,
591Soit des bals composés rien que de deux couleurs.[38]
592Ils ont aussi pris part aux batailles de fleurs,
593Par un beau temps. Ayant cru bien faire, pour l’une
594D’abord, ils avaient pris des places de tribune;
595Mais ils étaient restés trop debout, tout au fond,
596Pour lancer leurs bouquets jusqu’aux voitures, dont
597Les séparait devant, en pente, trop de monde.
598Aussi se souvenant de ça, pour la seconde,
599Avec un grand panier de fleurs, ils avaient pris
600Une victoria, dont le grand cheval gris
601Très clair partout, avait la croupe toute blanche.
602Pour la première fois avant-hier dimanche
603On avait craint, pour la fête des confettis,
604Un mauvais temps. Pourtant ils s’était repentis
605De n’y pas être allés; pas une seule goutte
606N’avait plu malgré les gros nuages, de toute
607L’après-midi. Du reste en voyant aujourd’hui
608Que tout noircissement du ciel s’était enfui
609Pendant la nuit, avec un grand vent de tempête,
610Ils ont voulu remplir ce dernier jour de fête,
611Et s’en aller à pied, tous les deux, prendre part[39]
612Complètement à la bataille.

612La plupart
613Des hommes sont dans des pierrots de même forme
614Que celui de Gaspard, mais avec une énorme
615Variété dans les couleurs; beaucoup aussi
616Ont de longs dominos à capuchon, ainsi
617Que ceux des femmes.

617Là, tout à coup un gros homme
618Recouvert jusqu’aux pieds d’un domino vert-pomme,
619Ayant tout de travers entre son capuchon
620Un masque peint, avec, comme faite au bouchon
621Et retroussée en crocs épais, une moustache[40]
622Ridicule, et des yeux bleus tout ternes, s’attache
623En lui parlant de près, derrière, à gauche, aux pas
624De Roberte impassible, et qui n’écoute pas
625Les bêtises et les farces qu’il lui débite,
626Sous l’air très sérieux du masque, en parlant vite
627Avec un ton aigu qui déguise sa voix;
628Il s’obstine à rester, sans répondre aux renvois
629De Gaspard lui lançant sa pelle toute pleine
630Juste dans la figure; il se détourne à peine,
631Continuant toujours du même ton pointu
632Un tas d’insanités, disant maintenant : « tu »
633À Roberte qui rit en éloignant la tête;
634Puis faisant un salut brusque, il s’éloigne en quête
635De quelque autre personne à relancer.

635Là-bas,
636Marchant joyeusement en se donnant le bras
637Avec des masques peints toujours pareils, un groupe
638De pierrots arrivant chante. Le premier coupe
639La foule de ses bras durs d’homme corpulent;[41]
640Il écarte les gens vite, en les bousculant,
641Sans que jamais d’ailleurs personne ne se fâche
642À cette gaîté. Mais soudain le dernier lâche
643La bande, restant là; son compagnon surpris
644Le suit de son regard pour voir ce qui l’a pris
645De rester de la sorte en arrière sans cause.
646L’autre se baisse, il prend d’une main quelque chose
647Par terre; en revenant, comme pour rire, il court
648Les genoux raides, pas pliés, d’un pas très lourd
649Et gauche; en rejoignant le groupe, il se ressoude
650Avec l’avant-dernier qui lui tendait son coude
651En marchant; il lui fait regarder ce qu’il tient
652À la main.

652Mais, sur la chaussée, à présent, vient
653Lentement un grand char. Un mannequin grotesque
654De figure avec un nez rouge, gigantesque
655De taille, représente, assis, un rémouleur.
656Un habit à grand col en linge, de couleur
657Brune, culotte courte et bas clairs, le déguise[42]
658En ancien artisan. Attentif il aiguise
659Des énormes ciseaux en carton, avec soin,
660Imitant mal l’éclat du fer, même de loin,
661Malgré leurs reflets peints; son corps plié se penche
662Vers l’énorme établi, sous lequel une planche
663S’abaisse et se relève actionnant son pied
664Sur elle; l’escabeau sur lequel il s’assied
665Est lui-même élevé déjà de plusieurs mètres,
666Atteignant à peu près jusqu’au bas des fenêtres
667Pleines, pour la plupart, de monde, d’entresol.
668Devant, un des deux coins immenses de son col
669Est cassé. Mais voilà qu’il s’arrête de faire
670Aller son pied de bas en haut; la grande paire
671De ciseaux vient d’avoir ainsi que tout son bras
672Une secousse; c’est, tout près, un embarras
673Mouvant de cavalcade; un groupe d’hommes peste
674Devant le char; assez longtemps ainsi l’on reste
675Immobile; ça met par derrière en retard
676Des mascarades qui se tassent. L’on repart
677Enfin, en remettant en ordre l’anicroche;[43]
678Le pied du rémouleur recommence; il s’approche
679Et l’on voit maintenant beaucoup plus en détail
680Sa figure et sa main en carton, au travail;
681Il reste un centimètre à peu près comme espace
682De la meule à la lame énorme qu’il repasse
683Mal, au lieu d’appuyer le tranchant des ciseaux
684Fort, de son gros bras creux qu’on devine sans os.
685Imitant de la pierre, et poreuse, la meule
686Donne l’impression de tourner toute seule
687Lentement, et de faire, elle-même, plutôt
688Aller le gros mollet léger de bas en haut,
689À l’aide de la planche où le soulier s’appuie.
690Autour du char, sans cesse, on entend une pluie
691Blanche, rapide et forte aussi, de confettis
692Tomber; ce sont tous les figurants, assortis
693Au grand costume brun du rémouleur lui-même
694Qui la jettent partout; ils ont tous un emblème,
695Soit des ciseaux de forme étrange, grands ouverts,
696Soit deux couteaux à bout arrondi, de couverts,
697Croisés, qui sont brodés en argent sur l’étoffe[44]
698De la poitrine; un d’eux répond à l’apostrophe
699D’un gros pierrot masqué, qui tout en bas le suit
700Sur la chaussée, et dans la foule, et tout le bruit
701Lui parle d’une voix qu’il déguise et l’intrigue;
702L’autre, d’en haut tout en répondant, est prodigue
703En jets de confettis, que le pierrot d’en bas
704Essaye de lui rendre aussi, mais ne peut pas
705Envoyer juste, avec ses mains trop éloignées,
706En puisant dans son sac, sans la pelle, à poignées.

707Sur le trottoir, on vient d’avoir un peu d’effroi,
708À cause d’un moment subit de désarroi
709Mis dans la marche en droit chemin, d’une analcade;
710Le premier âne tout essoufflé, que saccade
711Son cavalier, tapant aussi du talon, dur,[45]
712S’entête absolument à se diriger sur
713Le trottoir; un pierrot le prenant par la rêne,
714Le caresse d’abord sur le front puis l’entraîne
715Fort; un autre lui bat la croupe avec la main,
716Et l’analcade alors se remet en chemin.
717Ce sont des hommes mis en toilettes de femmes
718Bizarres; de côté sur leurs selles de dames
719Ils sont tout maladroits, semblant se tenir mal
720Sur l’unique étrier qui leur est anormal.
721Tous ont la même robe en une étoffe verte,
722Brillante, laissant voir leurs cous, assez ouverte;
723Leurs gants verts sont très courts, sans couvrir leurs bras nus;
724Des chapeaux longs, étroits, à rubans biscornus,
725Semblent les déguiser en des charges d’anglaises
726Sous le papier de leurs ombrelles japonaises.
727Et comme à des enfants on voit des caoutchoucs
728Noirs, plus ou moins serrés, qui, passés sous leurs cous
729Mal rasés, tiennent bien enfoncés sur leurs crânes
730Aux cheveux coupés courts, leurs grands chapeaux. Les ânes
731Ont à la tête, verts et jaunes, des pompons[46]
732Dont certains manquent.

732Là, criant : « Bonbons, bonbons,
733Bonbons! » avec un fort accent de la Provence,
734Un marchand dont la table, étroite et longue, avance
735Sur le bord du trottoir, verse des confettis
736Dans des sacs en papier; les sacs les plus petits
737Sur la table, font la première des rangées,
738Puis d’autres par derrière, alignent, étagées,
739Leurs sacs de plus en plus gros et grands; les derniers
740Sont à peu près le double en tous sens des premiers.

741Sur la chaussée, allant vite, un retardataire
742De l’analcade des Anglaises, solitaire,
743Trotte parmi des chars à bancs et des landaus;
744L’homme, voulant aller au galop, pique au dos
745L’âne du bout assez pointu de son ombrelle,
746Pour rejoindre plus vite, au loin, la ribambelle
747Des grands chapeaux étroits.
47
747Émergeant à demi
748De la foule, montrant son goulot court parmi
749Les voitures, venant par ici, se promène
750En balançant avec une démarche humaine,
751Un immense flacon bleu de pharmacien;
752Le carton dont il est fait imite assez bien
753Les reflets miroitants et les ombres du verre
754Bleu foncé, presque opaque aussi, qu’il cherche à faire;
755Mais il ternit de plus en plus. Sur le bouchon
756Étroit, formant le haut d’un cœur, un capuchon
757De peau se serre avec une ficelle rouge,
758Après laquelle pend un cachet rond qui bouge,
759En dessous du rebord saillant du gros goulot.
760Une étiquette qui se lit de bas en haut
761Fait en spirale un tour complet, et le bout, même,
762Croise un peu l’autre en en commençant un deuxième
763Allant vers le bouchon; sur le papier, de loin
764On ne distingue pas les lettres; dans le coin
765Seulement, on y voit un peu d’une écriture
766Rouge, donnant l’aspect de quelque signature[48]
767Avec un grand paraphe étrange et compliqué
768Et que l’on reconnaît exactement calqué,
769Dans sa mémoire, avec chaque boucle analogue,
770Sur les flacons aussi tout pareils, de la drogue
771Célèbre, qui depuis assez longtemps se vend
772Partout.

772L’homme s’approche et n’a plus rien devant
773Lui, comme encombrement quelconque, qui le masque ;
774Et malgré les cahots de sa marche fantasque,
775Les mots sur le flacon déjà se font assez
776Distincts pour n’en plus être, à présent, effacés.
777Sur une autre étiquette à la forme arrondie
778De la bouteille même, on lit la parodie
779Des cas juste opposés dans lesquels l’élixir
780Doit également bien et toujours réussir.
781Il se rapproche encore, et l’œil alors découvre
782Une entaille très sombre, en rectangle, qui s’ouvre
783Juste sur l’étiquette, au milieu; c’est le trou
784Qu’on ne soupçonne pas, d’abord, de loin, par où[49]
785L’homme enfermé, dont seul, en dessous, par l’espace
786De la bouteille au sol, le bas des jambes passe,
787Peut, pour se diriger parmi la foule, voir.
788Justement à l’instant il vient de recevoir
789Des confettis en plein dans la face; il s’arrête
790Sur le coup, tout saisi, pendant qu’on voit sa tête
791Vite se reculer entre l’obscurité
792Intérieure, et là quelque temps agité,
793Il se frotte les yeux comme quand on s’éveille,
794Avec ses poings serrés, pendant que la bouteille
795Semble se reposer dans tout le mouvement
796Qui va la dépasser; l’homme au bout d’un moment
797Repart, en remettant les yeux à l’ouverture,
798Et de nouveau l’on voit avec désinvolture
799Se balancer, de droite à gauche, le flacon.
50

800Gaspard, sans y penser, passant sous un balcon
801Long et rempli de gens tout costumés, essuie,
802Crépitant sourdement sur son feutre, une pluie
803De confettis; plusieurs les lui lancent très fort,
804Recommençant ensuite en le visant; d’abord
805D’un premier mouvement instinctif, sous l’averse
806Qu’il ne s’attendait pas à sentir, il renverse
807En arrière la nuque, en remontant les os
808Des épaules qu’il hausse et ceux de tout son dos;
809Après, levant les yeux, il regarde le monde
810Épars sur le balcon; mais avant qu’il réponde
811Aux confettis qu’il a tout à l’heure reçus,
812Une nouvelle grêle, en lui tombant dessus,
813Le force à rebaisser rapidement la tête;
814Puis sans en avoir l’air, en dessous, il apprête[51]
815Sa pelle qu’il remplit la plus lourde qu’il peut,
816Dans le fond de son sac, sous l’averse qui pleut
817Toujours; et choisissant un court moment de trêve,
818Sans que l’on ait rien vu, soudain il se relève,
819Et visant avec force, au hasard, dans le tas
820Il leur jette, en laissant dans l’air tout un plâtras,
821Sa grosse pelletée; et rejoignant bien vite
822Roberte qui regarde en riant, il évite
823Tout juste, en échappant à peine d’un instant,
824Encore une autre pluie énorme, qu’il entend
825Tomber sur le trottoir avec un bruit de grêle.

826Au loin, venant vers eux, un gamin sale bêle
827Au nez de tous les gens qu’il croise, en se frayant
828Lestement un passage; il est poudreux, n’ayant
829Rien pour se garantir, qu’une tête de chèvre
830En carton, qu’il maintient des mains, et dont la lèvre
831Inférieure, ouverte et basse, laisse voir,
832Découpant leurs petits triangles sur le noir
833Intérieur, des dents toutes de même taille;[52]
834Mal faite par lui-même, une assez large entaille
835Aux bords irréguliers et tout gris, dans le cou
836De la tête, lui laisse un espace par
837De ses yeux éveillés, remuants, il se guide
838Adroitement. Le bord de la tête, rigide,
839Sur ses épaules pèse et fait faire des plis
840À l’étoffe; on croirait voir un torticolis
841Formant contraste avec tout le corps qui gambade
842Et qui fait, pour marcher, comme une galopade,
843En repartant toujours du même pied, sans rien
844Changer; ses vêtements, brun foncé, de vaurien
845Ont, à plusieurs endroits, des traces mouchetées
846Blanches, qu’on reconnaît faites de pelletées
847De confettis. Il est maintenant sur le point
848De se croiser avec Roberte; il la rejoint
849Tranquille, d’un pas calme à présent, sans paraître
850Vouloir lui faire rien de drôle; il attend d’être
851À deux pas seulement d’elle, encore plus près
852Que ça, même, voulant lui faire peur exprès,
853Pour lui bêler, alors, très fort en plein visage,[53]
854De la voix féminine encore de son âge,
855En lui criant, pour rire, après, qu’il la connaît;
856Roberte, à tout hasard, qui justement tenait
857Tout debout, dans sa main, sa pelle toute prête,
858Le vise pendant qu’il s’en va; c’est sur la tête
859Que les confettis vont tomber les plus nombreux,
860Faisant sur le carton un bruit sonore et creux;
861Roberte se prépare à replonger sa pelle;
862Mais le gamin, là-bas, se moque encore d’elle,
863En tâtant doucement, comme s’il avait mal,
864Les endroits touchés dont sa tête d’animal
865Est plus ou moins blanchie; et d’une voix pleurarde
866Il bêle de nouveau fort, pendant qu’il regarde
867Roberte, retournant la tête en se sauvant
868Et se cognant avec tout le monde.

868En avant,
869Sous la voûte que l’on enfile, des arcades
870Qui finissent au loin, maintenant les façades
871De toutes les maisons, rétrécissant partout[54]
872Le trottoir de leurs gros piliers carrés, au bout
873Qu’ils ont encore à faire, alors, de l’avenue,
874Le grouillement du monde, énorme, et la cohue
875Des masques se parlant et se battant, ont l’air
876Si compacts, sous le jour un peu moins fort et clair
877Du plafond, que Gaspard propose de descendre
878Du trottoir, maintenant trop encombré, pour prendre
879Par le milieu de la chaussée où, justement,
880On ne sait pas pourquoi, règne, pour le moment,
881Des deux côtés, comme une espèce d’accalmie.

882Au loin, se rapprochant, la physionomie
883Très ridicule exprès, d’une tête en carton
884Reposant sur les deux épaules d’un piéton,
885Domine avec son grand chapeau les quelques masques
886Qui marchent; l’homme, avec des allures fantasques,
887Trébuche tout le temps, comme étant pris d’alcool;
888C’est entre les deux coins très écartés du col,
889À travers un grand trou carré, sous une pomme
890D’Adam proéminente et saillante, que l’homme[55]
891A sa tête réelle et voit; il est vêtu
892D’un banal habit noir dont le gilet pointu
893Ouvert très bas découvre un plastron de chemise
894Tuyauté sur son bord; et complétant la mise
895Du gommeux, une fleur rouge sur le revers
896De l’habit tire l’œil. Posé tout de travers,
897En dégageant le front de la figure énorme,
898Et défoncé partout, un chapeau haut de forme
899Au poil dans l’autre sens inspire un aspect vieux;
900Tout frisés sous ses bords, des sortes de cheveux
901Mal collés avec des espaces, roux carotte,
902Recouvrent en très clair la tête que cahote,
903De bas en haut, le pas constamment zigzagué
904De l’homme qui fait voir un air joyeux et gai
905Fixe, sur le visage immense où rien ne bouge;
906Le nez est tout enflé, presque du même rouge
907Que les lèvres qui font, en riant, un écart
908Sombre, orné d’une dent seulement. Le regard
909Terne ne fixe rien, souriant, immobile
910Dans le vague; au milieu, du noir fait la pupille,[56]
911Entouré tout d’abord d’un premier cercle bleu
912Puis de blanc, mais le tout sans vision ni feu;
913L’homme paraît avoir une poitrine étroite
914Sous cette grosse tête; il tient dans la main droite
915Par le fond, en serrant ses doigts, un vrai cruchon
916En grès jaune, à liqueur, au goulot sans bouchon,
917Qu’il bouge sans paraître attacher d’importance
918Au soi-disant liquide empli dedans; une anse
919En haut est juste assez grande pour que le doigt
920Puisse encore y passer. De temps en temps il boit
921En portant le goulot du cruchon à la bouche
922Ouverte en souriant de la tête; il n’y touche
923Qu’en élevant son bras presque tendu très haut
924Pour attraper la lèvre à tâtons; le goulot
925Très court et très étroit entre tout à fait juste
926Dans l’écart que les deux lèvres font; il déguste
927Lentement à longs traits goulus le soi-disant
928Contenu qu’il paraît avaler, en croisant
929À chaque pas ses pieds et ses jambes qu’il cogne
930Dans sa marche toujours maladroite d’ivrogne;[57]
931En finissant de boire, il berce dans ses bras,
932Le serrant tendrement avec des airs béats,
933Le cruchon comme pour faire voir comme il l’aime.
934Parfois en trébuchant il tourne sur lui-même
935Pour que, probablement, le monde puisse voir
936Appliqué sur son dos, cousu dans l’habit noir,
937Un écriteau carré; mais il tourne trop vite
938Et marche encore un peu trop loin pour qu’on profite
939Du moment pour saisir ce que l’on voit écrit
940Sur la toile brillante, en un gros manuscrit.
941Un pierrot en passant le vise avec sa pelle
942Au chapeau qu’il attrape assez bien, puis l’appelle :
943« Hé, dis donc, là-bas, vieux pochard, » l’apostrophant
944Sous son masque en couleurs, sur un ton bon enfant
945Qu’il croit approprié, prenant pour de la vraie
946Bonne humeur la figure épanouie et gaie
947De la tête au sourire incessant, et le pas
948Qui n’est qu’étudié. L’homme ne répond pas
949Aux farces du pierrot qui maintenant le raille
950Sur son mauvais chapeau, puis sur sa haute taille[58]
951Avec qui ses bras courts ne sont pas en rapport,
952À ce qu’il dit.

952Gaspard a marché tout d’abord
953Au milieu; maintenant tous deux sont très à droite,
954À côté du trottoir, longeant la file étroite
955D’arcades.

955Des Chinois vont n’importe comment
956Sur leurs ânes parés; tout seuls pour le moment
957Ils peuplent la chaussée entièrement déserte
958De sujets et de chars; ils dépassent Roberte
959Assez vite; l’un d’eux tousse fort, étouffant.
960Habillé d’un pierrot rouge et noir, un enfant[59]
961Court vers eux, maintenant parmi le tulle raide,
962Noir, de sa collerette, une figure laide
963Rose cru, faite par son masque en fil de fer,
964Toujours avec ce teint voyant et ce même air
965Bête; son autre main sur son sac, il l’empêche
966De lui battre au côté pendant qu’il se dépêche.
967Il arrive devant eux. Roberte consent
968À s’écarter un peu; très vite, en bondissant,
969Il s’approche en gardant toujours la tête basse
970Dans le vent de la course; en un instant il passe
971Toujours pressé, sans rien regarder, entre eux deux;
972Roberte, en se tournant, sous le masque hideux
973Derrière, voit un peu de sa joue enfantine.

974Sous les arcades, là, le monde qui piétine
975Fait tout un bruit de pas traînassants et de voix
976Basses ou par moments plus fortes. Quelquefois
977Gaspard, entre l’écart de deux piliers, attrape[60]
978Un lot de confettis égarés qui le tape
979Comme une forte grêle au long de son chapeau,
980Ou bien l’atteint encore, en lui cinglant la peau,
981Aux mains; et sans savoir, déjà par habitude,
982Il regarde parmi toute la multitude
983Celui qui l’a frappé, par derrière et devant,
984Et sans l’avoir trouvé, lançant le plus souvent
985Sur quelqu’un qu’il choisit au hasard, il riposte
986Quand même.

986Un homme, là, s’arrête et les accoste,
987Regagnant avec eux la place Masséna
988D’où justement il vient; comme coiffure il n’a
989Qu’un bonnet phrygien; un caoutchouc trop flasque
990Fait par derrière un nœud pour serrer mieux son masque
991Peint, d’un rose partout aussi cru comme ton;
992Un endroit est pincé tout au bout du menton
993Ainsi que par deux doigts. Après le bonnet rouge
994Dont la pointe retombe à droite, tremble et bouge,
995Pendant à plusieurs fils tirés et longs, au bout[61]
996De la pointe qu’il orne et dont il se découd,
997Un léger grelot vide et cabossé, de cuivre.
998L’homme exhorte Roberte à venir, à le suivre
999Par là-bas, lui donnant quelque nouveau prénom
1000Affreux à chaque phrase; elle lui répond : « Non,
1001Non, non, » faisant de droite à gauche aller sa tête;
1002Mais lui sans se lasser continue et s’entête,
1003Lui disant qu’il ne faut pas faire d’embarras
1004Avec un vieux copain, en lui tendant son bras
1005Épais avec sa manche enflée en grosse toile
1006Très plissée. Il lui parle ensuite de son voile
1007Double, lui demandant : « Veux-tu le partager
1008Avec moi ? » protestant qu’il craint fort le danger
1009Des confettis, jurant après de le lui rendre;
1010Puis il paraît alors ne pas du tout comprendre,
1011Puisqu’il compte ce soir le redonner, comment
1012Elle le lui refuse encore, et, la nommant
1013Tout à coup d’un nouveau prénom encore pire
1014Que les autres d’avant, et qui la force à rire,
1015Il se met, en prenant des larmes dans sa voix,[62]
1016À dire que c’est mal d’oublier autrefois
1017Et leur ancien amour, sur un ton de reproche
1018Grotesque et désolé; puis, tirant de sa poche
1019Un mouchoir à carreaux bleus, il essuie avec,
1020Le promenant de l’un à l’autre, le coin sec
1021Des yeux peints au regard sérieux et tout terne
1022De son masque qu’aucun air triste ne consterne;
1023Après, continuant à gémir, il étend
1024Son mouchoir sur sa main droite, puis imitant
1025Le bruit fort et vibrant de quelqu’un qui se mouche
1026En soufflant durement au travers de sa bouche,
1027Il pince fort le masque au nez, dans son mouchoir.
1028Puis il dit en avoir ainsi jusqu’à ce soir
1029À pleurer de la sorte et recommence à geindre
1030De son ton larmoyant, ayant l’air de se plaindre
1031À Roberte qui rit, de quelque trahison
1032Ancienne en ajoutant qu’il va boire un poison,
1033Et qu’on peut être sûr qu’il ne sera pas lâche
1034Pour l’avaler; enfin il s’écarte et les lâche,
1035Recommençant un bruit semblable en se mouchant,[63]
1036Et prenant à témoin quelqu’un, qu’on est méchant
1037Pour lui, qu’il est bien triste et qu’on ne lui témoigne
1038Qu’indifférence à lui si gentil. Il s’éloigne
1039Dans l’autre sens, faisant tout ce bout de chemin
1040Pour la deuxième fois. Roberte, de la main,
1041Semblant heureuse enfin d’en être dépêtrée,
1042Lui fait adieu d’un signe ironique.

1042À l’entrée
1043De l’avenue, accroît sans cesse un embarras
1044Tumultueux, formant un étrange fatras
1045De masques, de couleurs et de chevaux. Un juge
1046À la calotte noire émerge du grabuge;
1047Il se remue un peu sur place, montrant hors
1048De la cohue au moins la moitié de son corps;
1049Sur sa figure au nez long on voit des lunettes;
1050Il a les gestes secs, courts des marionnettes,
1051Semblant n’avoir pour corps maigre qu’un long bâton
1052Supportant simplement sa tête de carton,
1053En dessous de sa robe ample et noire qui flotte[64]
1054Avec beaucoup de plis, tombant droits; sa calotte
1055Est mise sur l’oreille; au bout du nez il a
1056Une verrue énorme et rouge. Mais voilà
1057Qu’un grand char important plein de monde s’approche,
1058Arrivant augmenter encore l’anicroche;
1059Il ralentit et puis s’arrête, prisonnier
1060Dans la foule. Un immense et large cuisinier
1061S’y tient debout, vêtu d’une casaque blanche;
1062Son gigantesque bras tout raide, dont la manche
1063Retrousse jusqu’au coude en carton rose dur
1064Imitant bien la peau, tient immobile sur
1065Un fourneau, le couvercle ouvert d’une marmite.
1066Quelque chose enfermé dans le fourneau n’imite
1067Pas mal le flamboiement intérieur du feu
1068Absent; l’on aperçoit, reluisant quelque peu,
1069Un reflet rouge cuivre à travers l’interstice
1070Laissé par une porte étroite, en fer factice,
1071Au côté du fourneau par endroits mal noirci.
1072Tout en haut des enfants, en cuisiniers aussi,
1073Dansaient, levant beaucoup la jambe, tout à l’heure,[65]
1074En faisant une ronde, eux tous, intérieure
1075Dans la marmite. Mais arrêtant leurs ébats,
1076Maintenant tous penchés, ils regardent en bas
1077Sur le bord qui leur vient à peu près à la taille.
1078Un d’eux montre du doigt un point dans la bataille.

1079Grossissant l’embarras, sans cesse de nouveaux
1080Venus, en se tassant, s’arrêtent. Deux chevaux
1081Attelés au timon brillant d’une voiture
1082Particulière, font enfin une ouverture
1083Dans la foule, et sortant les premiers, vont au trot
1084Sur la chaussée alors partout libre. En pierrot
1085Lui-même et bien masqué, le cocher les rassemble,
1086Les fouettant tous les deux du même coup. Il semble
1087Qu’un des maîtres traînés soit venu se jucher
1088Sur le siège, par goût, pour faire le cocher;
1089Car il paraît bien là, lui, pour son propre compte,
1090Dans son costume, avec son masque que surmonte
1091Un feutre blanc montrant trois boutons bleus, ainsi
1092Que les pierrots qui sont en voiture. D’ici[66]
1093Un instant on pourrait presque être pris au piège
1094Du masque, en le croyant vrai. Derrière le siège,
1095De dos, on voit bouger en parlant le chapeau
1096D’un pierrot, sous lequel on ne voit pas de peau
1097À cause du bonnet phrygien rouge. Assises
1098À même la capote en arrière, indécises
1099À les voir, discutant des mains, deux femmes sont
1100Côte à côte, les pieds aux coussins. Elles ont
1101Sur leurs masques pareils des chapeaux gigantesques
1102À bords très compliqués et de formes grotesques;
1103Autour de la calotte, en grande quantité,
1104Du tulle paraissant de grosse qualité
1105S’enroule par devant, formant un chou qui bouffe
1106Sans grâce, avec raideur; le tout est d’un esbrouffe
1107Excentrique et voyant, exprès de mauvais goût.
1108Un petit pierrot blanc et bleu se tient debout,
1109Les coudes appuyés, penché sur la portière;
1110La voiture au dedans est blanche tout entière,
1111Banquettes et dossiers; l’on a, pour être sûr
1112Qu’il ne soit pas sali par les confettis, sur[67]
1113Le drap capitonné mis une toile blanche.

1114Gaspard est occupé de secouer la manche
1115De son costume épais pour en faire sortir
1116Des confettis; il croit, agacé, les sentir
1117Assez en bas déjà sans les ravoir; il passe
1118Alors, tout replié, dans le très mince espace
1119Laissé sur son poignet serré, son second doigt,
1120Puis il retire ainsi, tassés au même endroit,
1121Des confettis qu’il jette à terre par saccades.

1122Tous deux sont arrivés à la fin des arcades.
1123Le char du cuisinier, après ce long retard[68]
1124Du grand encombrement qui subsiste, repart
1125Maintenant seulement; et Roberte s’arrête,
1126Voulant le regarder partir. La grosse tête
1127Joyeuse, sous le blanc de l’immense bonnet,
1128Lui rappelle d’ici quelqu’un qu’elle connaît;
1129Un rire satisfait plisse la grande joue.
1130À présent la musique, en recommençant, joue
1131Une sorte de basse ou de rythme sans air,
1132Qui ne donne qu’un bruit faible dans le plein air.
1133En haut les marmitons, sous l’immense couvercle
1134Toujours levé sur eux, recommencent leur cercle
1135En se donnant le bras, changeant assez souvent
1136De côté dans leur ronde; ils sautent en levant
1137Très haut, l’une après l’autre, en travers, chaque jambe.

1138L’étincellement d’or comme du feu, qui flambe
1139Au fond du fourneau, n’est qu’une boule en papier
1140Métallique, cuivré, qui cherche à copier,
1141Par ses reflets brisés et chiffonnés, la braise.
1142Le cuisinier a l’air d’attiser la fournaise[69]
1143Sur laquelle là-haut l’ample marmite bout,
1144À l’aide d’une tige en vrai fer dont un bout
1145Dans sa main est en bois, et dont l’autre, tout rouge,
1146Comme par la chaleur du papier cuivré, bouge,
1147Appuyé sous la grille, à cause du cahot
1148Que le char donne au bras très raide. Mais là-haut,
1149Soudain, les marmitons viennent de disparaître
1150En plongeant d’un seul coup, afin de ne pas être
1151Atteints par le couvercle énorme et ténébreux
1152Qui depuis un moment s’abaisse un peu sur eux.
1153Ils se sont arrêtés, puis engloutis ensemble
1154En le voyant. La main du cuisinier, qui tremble
1155Aux cahots, tombe ainsi que de son propre poids
1156Et ferme tout à fait le couvercle; les doigts
1157D’un des gamins, crispés aux bords de la marmite,
1158Ne se sont enlevés qu’à l’extrême limite
1159Pour rentrer dedans juste au moment d’être pris.
1160Le cuisinier les tient quelque temps assombris
1161Dans la nuit du couvercle; il continue à rire,
1162Comme heureux en pensant qu’ils sont en train de frire.[70]
1163La musique s’entend, toujours sourde. Bientôt
1164Le couvercle remonte et s’arrête aussi haut
1165Qu’avant; les marmitons, vite, en une seconde
1166Se sont tous relevés, puis ils refont leur ronde
1167Déhanchée en riant et se donnant le bras;
1168Ils changent de côté presque aussitôt.

1168En bas,
1169Sur le plancher du char, recouvert en parties
1170De minces paillassons, des femmes travesties
1171Ont un costume, blanc aussi, de pâtissier.
1172Une d’elles touchant à la boucle d’acier
1173Qui brille à son genou, remet dedans, bien plate,
1174En la tirant du bout avec ses doigts, la patte
1175De sa culotte courte en velours jaune clair,
1176Dans laquelle des bas entrent, couleur de chair;
1177Elle a de fins souliers mordorés; tout le reste
1178Du costume est pareil aux marmitons; la veste
1179Blanche est très ajustée; en haut, sous son bonnet
1180Plus grand et fantaisie aussi, l’on reconnaît[71]
1181Par la grosseur de tête et, de plus, à la nuque,
1182Par un léger écart, que c’est une perruque
1183À cheveux courts et non ses vrais cheveux qu’elle a.
1184En bas, sur la chaussée assez libre, voilà
1185Qu’au son de la musique entraînante des couples
1186Se mettent à tourner avec lourdeur, peu souples,
1187Ayant l’étoffe en plus de leurs déguisements
1188Sous lesquels on leur sent autant de vêtements
1189Quand même, à leur grosseur lente, que d’habitude.

1190Au milieu, dominant toujours la multitude,
1191L’immense juge, maigre, et que l’on ne voit plus
1192Que de dos, fait sans cesse alentour des saluts
1193Très raides, d’une pièce, en croisant tous les masques.
1194Et pendant qu’il remue ainsi, ses grands bras flasques
1195Battent dans tous les sens, se cognant à son corps;
1196Des bouts de doigts tout plats, en carton, passent hors
1197Des manches. Chaque fois qu’en marchant il s’incline,
1198On voit pointer un peu derrière, à son échine,
1199Une bosse arrondie et juste à la hauteur[72]
1200Où doit être la tête exacte du porteur.
1201Les jambes sont beaucoup trop courtes pour la taille.

1202Gaspard attend toujours que Roberte s’en aille
1203En regardant aussi; quand le grand char est loin,
1204Elle finit enfin par s’écarter du coin
1205Du trottoir, et cherchant des yeux Gaspard, se tourne.
1206Par ici tout un flot pour le moment s’enfourne,
1207Allant dans l’avenue, encore tout tassé
1208Par l’arrêt un moment causé dans le tracé
1209Du parcours. Là, Gaspard, qui regardait comme elle,
1210S’amuse, sans penser, du bout de sa semelle
1211À déblayer un rail du tramway tout rempli
1212De confettis intacts; il sort de son oubli[73]
1213Quand Roberte, en passant auprès de lui, le touche
1214De la main.

1214Un nouveau facétieux s’abouche
1215Avec elle. À présent, la place Masséna
1216S’étend toute grouillante au-devant d’eux. Il n’a
1217Comme déguisement rien qu’une pèlerine
1218À capuchon, avec un masque qu’enfarine
1219Un jet de confettis, sûr envoyé très fort.
1220Il admire Roberte, et lui dit qu’elle a tort
1221De ne pas consentir à ce qu’il la conduise
1222Au café boire un peu tous les deux; il déguise
1223Sa voix, tout simplement en lui parlant du nez.
1224Roberte lui répond qu’elle a bu bien assez
1225Au déjeuner, portant les yeux sur les deux manches
1226Faites d’un taffetas noir à rayures blanches
1227De son manteau, sans voir qu’il l’a mis à l’envers
1228Tout d’abord; dans son dos ce sont des carreaux verts
1229Et noirs entrecoupant une flanelle beige;
1230Voyant qu’elle regarde, il lui dit qu’il protège[74]
1231De la sorte l’endroit de son beau pardessus;
1232Ensuite voyant deux espaces décousus
1233Sur sa manche, assez près tous deux, à la couture,
1234Il introduit ensemble un doigt dans l’ouverture
1235De chaque, en déclarant que ce n’est presque rien,
1236Et que, sans plaisanter, Roberte devrait bien,
1237Si véritablement elle était bonne fille,
1238Aller chercher chez elle, en courant, son aiguille
1239Avec une bobine et lui refaire un point.
1240Gaspard, qui justement, derrière, les rejoint,
1241S’introduit entre eux deux et de la main écarte
1242L’homme, sans obtenir tout de suite qu’il parte;
1243Il feint de se débattre avec rage, et prétend
1244Que c’est une infamie, une horreur, en traitant,
1245De sa voix déguisée et toujours nasillarde,
1246Que dans sa soi-disant colère il rend criarde,
1247Gaspard de polisson et de vil ravisseur,
1248Prenant tous à témoin que Roberte est sa sœur,
1249Et qu’il ne souffre pas qu’un homme la convoite
1250Impunément ainsi.[75]

1250Maintenant, sur la droite,
1251Des arcades plus loin espacent de nouveau
1252Leurs gros piliers carrés. Dépassant le niveau
1253Des têtes de la foule aux masques toujours drôles
1254À voir, un pierrot bleu porte sur ses épaules
1255Un enfant paraissant content d’être à cheval ;
1256Le petit est aussi vêtu de carnaval ;
1257Par derrière ils ont l’air de se confondre ensemble;
1258La tête du pierrot ne se voit pas; il semble
1259Que leur groupe est un seul grand être continu,
1260Un géant dont le haut du corps est trop menu.

1261Loin, de l’autre côté qui termine la place,
1262Des arcades aussi s’alignent, face à face,
1263Avec les autres; presque au milieu d’elles deux,
1264Se rapprochant plutôt du côté plus loin d’eux
1265Que l’autre, le mouvant défilé continue
1266En les croisant de loin, allant vers l’avenue
1267De la Gare. À présent se succèdent plusieurs[76]
1268Hommes vêtus en coqs; ils causent des frayeurs
1269Aux gens, en abaissant à chaque pas leur tête,
1270Sur laquelle remue et tremblote une crête,
1271Tout en les menaçant, dans la figure, avec
1272La pointe grosse et peu piquante du grand bec
1273Peint en marron qui fait, surtout d’assez loin, comme
1274Une large visière à leur figure d’homme;
1275Leur crête un peu plus fort tremble à chaque cahot
1276Que donne leur pas sec, car ils lèvent très haut,
1277Avec des airs pincés et lents de haute école,
1278Leurs jambes qui n’ont rien qu’un maillot noir qui colle,
1279Taché de plâtras blanc aux pieds; tous les deux pas
1280Ils lèvent tour à tour et rebaissent leurs bras,
1281De la sorte, faisant battre de grandes ailes
1282En plumes de plusieurs couleurs, et sous lesquelles
1283On aperçoit parfois, dans des moments subits,
1284Quand elles sont en l’air, un peu de leurs habits,
1285Mais avec une extrême et vive promptitude.
1286Dans l’ensemble, à côté de la similitude
1287Des coqs mêmes, le seul visage différent[77]
1288De chaque homme, qu’on voit sous le gros bec, surprend ;
1289Le premier a la face assez pleine et rougeaude;
1290Le deuxième a des yeux d’expression nigaude,
1291Il se retourne et parle à celui qui le suit,
1292Tout en marchant; un autre a le menton qui fuit;
1293Un, petit, montre, allant mal avec sa figure,
1294Un nez très retroussé, tout aplati, qui jure
1295Avec, tout alentour, son visage très plein;
1296Un grand dégingandé montre un nez aquilin
1297Qui, sur tout le plumage environnant, détache
1298Sa silhouette. Un gros a beaucoup de moustache;
1299Et le dernier, moins vif dans sa marche, a l’air vieux.
1300Dans les têtes des coqs, de côté, de gros yeux
1301Immobiles et rond, marrons et noirs, en verre,
1302Par leur expression peuvent assez bien faire
1303En très grand le regard fixe et froid d’un vrai coq.

1304Gaspard, qui les regarde, est poussé, par le choc
1305De quelqu’un qui le heurte en courant, dans la foule.
1306On entend imiter un gloussement de poule;[78]
1307C’est un pierrot qui met ses mains en porte-voix
1308Sur son masque, en visant les coqs, là-bas.

1308Parfois
1309Quand elle voit quelqu’un assez à sa portée,
1310Roberte, vivement, lance la pelletée
1311Qu’elle tient toujours prête et, de suite, levant
1312Son coude très en l’air, elle le met devant
1313Sa figure, voulant éviter la réponse
1314Qui vient toujours.

1314Gaspard, sans s’arrêter, renfonce
1315Son chapeau qui tient mal sur son masque bombé
1316Et qui, l’instant d’avant, était presque tombé,
1317Parti tout de travers à la forte secousse
1318De l’homme qui courait si vite. Avec son pouce
1319À gauche et tous ses doigts à droite, sur son front
1320Il recolle le haut de son masque, trop rond
1321De forme; après, levant son autre main, il baisse,[79]
1322En l’écartant, le bord de son feutre, puis laisse
1323Le masque qui se bombe, empêchant le chapeau,
1324En avant, de toucher par son cuir à sa peau;
1325Il ne se sent plus rien, maintenant, qui le gêne
1326Sur le haut de la tête. En arrière, il promène
1327Ses mains sur le pourtour du bonnet phrygien
1328Sous lequel il a chaud, pour constater si rien
1329N’a remonté, passant hors de la collerette.

1330Après ces quelques pas d’une marche distraite,
1331Il retourne la tête et s’aperçoit qu’il a
1332Un peu laissé derrière, à quelques pas de ,
1333Roberte; et s’arrêtant lui-même, il la regarde
1334Qui se bat en riant, gaîment, et qui s’attarde
1335Avec un couple vert; l’homme, donnant le bras
1336À la femme qui marche avec lui, ne peut pas
1337Lancer bien de sa main gauche chaque poignée
1338Qu’il puise dans son sac, sur Roberte éloignée
1339De lui suffisamment et qu’il essaye en vain
1340De lasser en visant toujours plus fort; enfin[80]
1341Après un dernier jet cinglant, elle fait mine
1342De partir tout de bon, mais comme une gamine,
1343N’en voulant pas avoir, elle, le démenti,
1344Elle se tourne et jette en l’air un confetti
1345Tout seul sur eux, avec les doigts, puis court rejoindre
1346Gaspard qui lui sourit.

1346Tout là-bas vient de poindre
1347Un nouveau char parmi l’ensemble permanent
1348Qui défile sans cesse. Il paraît au tournant,
1349Formant un angle droit, du quai Saint-Jean-Baptiste.
1350Une immense nourrice en bonnet de batiste,
1351Avec un tuyautage énorme autour, mais sans
1352La couronne dessus, ni les deux grands rubans
1353Qui pendent dans le dos, domine. Son visage
1354Sourit; sur sa poitrine excessive, un corsage
1355Bleu foncé fait bomber un seul rang de boutons;[81]
1356Un col droit empesé lui donne deux mentons;
1357Sous le gros tuyauté du bonnet, une raie,
1358Courte pour sa largeur, fait avec de la vraie
1359Chevelure en des crins quelconques, deux bandeaux
1360Plats et tirés; elle a sur elle des cadeaux;
1361D’abord l’éclat doré de deux boucles d’oreilles
1362Qui scintillent au plein soleil, toutes pareilles,
1363Comme forme et façon, à ce qu’est en plus grand
1364Une broche brillant un peu moins et qui prend
1365Devant, en y laissant encore un peu d’espace,
1366Les deux côtés du col autour duquel dépasse
1367En faisant ressortir son linge de très peu,
1368L’autre col dont le blanc tranche net sur le bleu.
1369Sur son corsage pend une chaîne de montre
1370Dont le double côté, constamment se rencontre
1371Et se cogne aux cahots que lui donne le char;
1372Elle semble un article à dix sous d’un bazar;
1373Son bâton est passé dans une boutonnière,
1374Et le tout paraît mis en hâte, de manière
1375À pouvoir s’enlever d’un seul coup, aussitôt,[82]
1376Du corsage qu’on doit défaire quand il faut,
1377Pour apaiser ses pleurs, que le nourrisson tette.
1378Très brillantes aussi, faisant gros sur sa tête,
1379Et plantant leur aiguille à fond des deux côtés
1380De son bonnet, auprès des zigzags tuyautés,
1381Deux épingles se font remarquer; une boule
1382Grosse forme leur tête; un tube qui s’enroule
1383Sur une sphère semble être tout leur travail;
1384Par leur dimension on les voit en détail.

1385La nourrice paraît ne pas faire de geste
1386Articulé. Marchant devant elle, il ne reste
1387Déjà plus qu’une assez longue procession
1388D’hommes tout verts portant avec précaution
1389Sur leur tête, grandeur nature, une citrouille.
1390Sur la figure un fard vert tendre les barbouille.
1391La citrouille leur vient aux yeux comme un chapeau
1392Trop large de pourtour. Leur costume vert d’eau
1393A la coupe à peu près d’un habit de soirée
1394À très longs pans; la taille en avant est serrée[83]
1395Par des boutons en cuivre et larges, qui sont mis;
1396Leurs souliers sont brillants d’un étrange vernis
1397Vert aussi, qui malgré la poussière chatoie
1398Sous une poudre blanche. Ils ont des bas de soie
1399Plus ou moins bien tirés, de la même couleur;
1400Une culotte courte étrécit son ampleur
1401À leurs genoux auxquels une boucle étincelle.
1402Quelques-uns en marchant ont sans cesse le zèle
1403De faire, allant de droite à gauche, avec leurs bras
1404Des amabilités et de grands embarras,
1405En envoyant avec leur grosse tête ronde
1406De beaux saluts, prudents pourtant, à tout le monde.
1407Un d’eux entre autres fait de la main des bonjours
1408À Roberte assez près maintenant du parcours,
1409Il a son autre main dans le fond de sa poche.

1410Le grand char derrière eux tout de suite s’approche
1411Apportant tout un grand brouhaha triomphal.
1412Tout d’abord, costumés, deux hommes à cheval
1413Conduisent deux par deux un attelage à quatre;[84]
1414Une femme à l’avant du char s’amuse à battre
1415De la tête le rythme accentué de l’air
1416Qu’on joue, en fermant presque un œil avec un air
1417Ironique; elle appuie un poing sur une hanche;
1418Lui tombant jusqu’aux pieds, une ample robe blanche
1419Lui donne bien l’aspect d’un immense bébé;
1420Elle tient dans la main un biberon bombé
1421Gros comme une bouteille et lourd, aux trois quarts vide,
1422Au fond duquel du lait ou quelque autre liquide
1423Blanc, l’imitant, remue. Entré dans son bonnet
1424En coulisse, un étroit ruban rouge au sommet
1425De sa tête s’amasse et forme une bouffette.
1426Elle mâche, en bougeant ses lèvres, sa bavette.

1427Derrière elle, nombreux, tous en bébés aussi,
1428Hommes et femmes font arriver jusqu’ici
1429Des confettis, puisant à même, à pleine pelle,
1430Sur le côté du char, dans une ribambelle
1431Sans interruption d’auges blanches en bois.
1432La nourrice, le bras levé, tient dans deux doigts[85]
1433Tout à fait refermés de crainte qu’il ne sorte
1434Et pouvant se couler dans l’espace, une sorte
1435De cordon divisé plus tard en plusieurs bouts
1436Qui partent d’un endroit et s’enroulent aux cous
1437De vrais enfants, ceux-là, pourtant moins en bas âge
1438Que ceux qu’ils veulent faire; ils ont tous le visage
1439Encadré d’un bonnet au tuyautage dur;
1440Ils dansent tous ensemble et séparément sur
1441L’épais marbre imité d’une immense commode
1442À grands tiroirs égaux et d’une vieille mode
1443Avec sa forme lourde et grosse, en acajou.
1444Chacun d’eux dans la main brandit quelque joujou
1445Trop grand, qui fait du bruit, soit un polichinelle,
1446Soit un hochet très gros, entouré de flanelle.
1447La nourrice a devant sa jupe un tablier
1448En linge et que l’on voit encore se plier
1449Un peu, comme au retour récent du blanchissage;
1450Sa jupe est tout à fait pareille à son corsage
1451Et jusque sur le sol tombe partout très droit
1452En battant sur le bas de ses jambes étroit;[86]
1453Et même quelquefois, lorsque le char tressaute
1454Un peu plus, on la sent se balancer fort, faute
1455Dessous, de l’épaisseur absente des jupons.

1456Le char vient de passer. Derrière, un des poupons
1457Avec un bonnet blanc et rose, un homme obèse,
1458Tout petit et trapu, semble mal à son aise
1459Dans son soulier orné, comme aux enfants, d’un chou;
1460Son second doigt a l’air d’y chercher un caillou
1461Quelconque; auprès de lui de sa main gauche libre
1462Il se tient fermement, pour garder l’équilibre,
1463En serrant bien, après une chaise en osier
1464D’un des musiciens; le fragile dossier
1465Tremblotte sous sa main dure qui s’y cramponne
1466De tout son poids. De loin, dans l’orchestre, un trombone
1467Étincelant, à gauche, et plus à droite, un cor,
1468L’un et l’autre au soleil, mettent deux reflets d’or
1469Attirant le regard, au milieu de l’ensemble
1470Des joueurs tout en blanc, et dont l’aspect ressemble
1471Tout à fait à celui des autres figurants,[87]
1472Représentant aussi, sous leurs bonnets, de grands
1473Enfants au biberon, en robe longue comme
1474Les autres, allant mal à leur figure d’homme.
1475Soufflant à pleins poumons et tout rouge, l’un d’eux,
1476Celui précisément du trombone, est hideux,
1477Et le petit cordon du bonnet qui se noue
1478Sous son menton a l’air de l’étrangler. La joue
1479D’un autre est mal rasée. Avec son grand profil
1480À moustache, aux traits forts et d’un aspect viril,
1481Un long musicien très maigre est ridicule.

1482Du monde, derrière eux, en les poussant, recule
1483Sur Gaspard et Roberte inattentifs, en train
1484De regarder partir le char. Un tambourin,
1485Avec un bruit de cuivre et de lamelles, roule[88]
1486Tout droit sur son pourtour, .au milieu de la foule;
1487Mais un soulier qu’il touche en passant compromet
1488Son équilibre, et près de Gaspard il se met
1489À tourner sur lui-même; on peut, du regard, suivre
1490Le chemin flou que font les lamelles de cuivre
1491En tournoyant ainsi, pas vite, à leur éclat;
1492Le tambourin finit par se poser à plat,
1493Et l’on entend alors les lamelles se taire;
1494C’est le côté tendu qui touche sur la terre.
1495Un cavalier là-bas, auquel il appartient,
1496Remue, en Espagnol; c’est de lui que provient
1497Le trouble dont ils ont ressenti la poussée;
1498Les sourcils rapprochés, la face courroucée,
1499Il ne sait plus que faire et, se tenant debout
1500Sur ses étriers courts, ne peut venir à bout
1501De son âne tout noir qui tournaille sur place
1502Sans jamais ralentir ni presser, quoiqu’il fasse
1503Pour lui tourner le front dans l’autre sens; le mors,
1504À force de tirer sur la rêne, pend hors
1505De la mâchoire; il fait de rapides ruades[89]
1506Qui reculent les gens. Mais un des camarades
1507Qui l’attendent là-bas en désordre, descend
1508Lestement de son âne arrêté; puis laissant
1509Au voisin son tambour et sa bride, il enfonce
1510Son chapeau dont le bord un rapide instant fronce
1511De gros plis sur son front; ensuite, vite il court
1512Vers l’autre; les glands clairs dont son veston très court
1513Est garni tout autour, au-dessus de sa taille
1514Sur laquelle s’enroule une ceinture paille,
1515Tremblotent aux cahots; il vient de prendre exprès,
1516Pendant que l’âne allait tout en rond, le plus près
1517Possible de son mors tout de travers, la rêne,
1518Et de toute sa force, en tirant, il entraîne
1519L’âne qui maintenant s’éloigne à reculons,
1520Malgré tous ses efforts et malgré les talons
1521Du cavalier rageant toujours et qui les entre
1522Le plus fort qu’il le peut dans le poil de son ventre.
1523À la fin le nouvel Espagnol, voyant bien
1524Que ce n’est pas ainsi qu’on aura le moyen
1525Vrai, tâche d’essayer autre chose; il fait signe[90]
1526À l’autre d’arrêter ses talons qu’il désigne
1527Du doigt; alors après un moment de repos
1528Pour le laisser souffler, quand il juge à propos
1529De le faire partir, de la main il caresse
1530Au côté du cou, l’âne inquiet qui redresse,
1531Se méfiant toujours, toutes deux en avant,
1532Comme avec intérêt, en les bougeant souvent
1533Mais assez peu, de droite à gauche, ses oreilles.
1534Il ne les garde pas, d’ailleurs, toujours pareilles,
1535Ni dans le même sens pour la direction
1536Qu’elles ont en changeant d’orientation.
1537Devant lui maintenant l’Espagnol, qu’il regarde
1538Avec anxiété, se décide, puis garde
1539Toujours tout près du mors la rêne dans la main
1540Gauche; après, mesurant d’un regard le chemin
1541Qu’il lui faut parcourir pour arriver au groupe
1542Mouvant de l’analcade, il pousse par la croupe
1543En renversant un peu de ses poils à rebours
1544L’âne, en le dirigeant par la tête, toujours
1545À l’aide de la rêne, à côté de la bouche;[91]
1546L’âne redevenant mauvais comme avant, couche
1547Les oreilles encore, et marche de côté;
1548Le cavalier dit : « Ça, c’est de la nouveauté,
1549Par exemple. » Pendant tout ce temps un gros masque
1550Étant venu chercher le grand tambour de basque,
1551Le rend au cavalier qui lui répond : « Merci. »
1552Après, derrière l’âne allant se mettre aussi
1553Pour le faire avancer enfin, à la rescousse,
1554Il se joint aux efforts de l’Espagnol et pousse
1555Sur la croupe, le corps penché, de ses deux bras;
1556Et l’âne alors finit par faire quelques pas;
1557On le pousse plus fort et maintenant il trotte
1558Très bien; en rejoignant l’analcade il se frotte
1559Contre un autre âne; l’homme attend un peu pour voir
1560S’il se calme, et retourne ensuite à l’âne noir
1561Et blanc qu’il a quitté tout à l’heure et qui joue
1562Tranquillement avec son mors, puis qui secoue
1563Sa tête, grandement, après, de bas en haut;
1564L’homme met l’étrier à son pied; aussitôt
1565S’aidant du cou de l’âne il se retrouve en selle;[92]
1566Il reprend son tambour de basque sous l’aisselle
1567Bien serrée et qui s’ouvre au contact de celui
1568D’entre ses compagnons de l’analcade, à qui
1569Il avait confié son âne tout à l’heure.
1570En avant on repart enfin; un âne effleure
1571Un autre âne en passant, qui reste le dernier;
1572Puis il trotte et se met en avant, le premier,
1573Faisant lever le nez tout à coup du deuxième
1574En le touchant avec sa croupe. On voit le même
1575Costume aux tons voyants et très clairs, espagnol
1576À tous les cavaliers encore en tas; d’un col
1577Empesé, rabattu, noire, en satin, étroite,
1578Une cravate sort et tombe toute droite
1579Jusque dans la ceinture, en coupant le plastron;
1580Leurs courts vestons sont tous sur le même patron,
1581Arrivant au-dessus de la taille où tremblote
1582L’ensemble remuant des glands clairs; la culotte
1583Est rose vif, les bas très lisses sont d’un blanc
1584À reflets. Deux d’entre eux sont sur le même rang
1585Encore; l’un avance un peu; l’autre, immobile,[93]
1586Attend qu’il soit passé pour se mettre à la file ;
1587Certains trop éloignés prennent un trot léger,
1588D’autres tardent plutôt afin de ménager
1589Leur distance.

1589Roberte, en le touchant, appelle
1590Gaspard qui, malheureux, à quelques mètres d’elle,
1591En regardant partout, inquiet, la cherchait.
1592Ils reprennent leur marche. Ils sont presque au crochet
1593Du parcours. Maintenant, arrivant de la gauche,
1594Un mannequin commence à tourner; il chevauche
1595Un autre mannequin, immense aussi, vêtu
1596Comme d’un maillot rouge, et semblant courbatu
1597De se tenir ainsi par terre, à quatre pattes,
1598Effondré sur ses bras, avec ses omoplates[94]
1599Ressortant dans son dos, haut. C’est le carnaval
1600Lui-même, tout joyeux, qui s’avance à cheval
1601Sur le diable éreinté; sa face épanouie
1602Porte une expression heureuse et réjouie,
1603Très rouge; par-dessus le crin ébouriffé
1604De ses cheveux, il est, sur l’oreille, coiffé
1605Assez comiquement d’une espèce de toque
1606Avec un ruban noir dont le nœud a sa coque
1607Gauche beaucoup plus grande et qui se tient en l’air
1608De côté; son costume en laine, jaune clair
1609Tout uni, semble avoir à peu près, en énorme,
1610Avec sa blouse large à ceinture, la forme
1611Des vêtements tout faits qu’on met aux écoliers ;
1612En longueur à de courts espaces réguliers,
1613Des plis à deux côtés ont la place aussi grande
1614Que l’intervalle entre eux ; on croit voir une bande
1615D’étoffe, qu’on aurait mise là pour garnir,
1616Et qu’on ne dirait pas, des yeux, appartenir,
1617En trouvant son aspect indépendant, au reste,
1618Pourtant du ton pareil tout à fait de la veste[95]
1619Au grand col rabattu. Collés sur ses mollets
1620Gigantesques, ses bas très gros sont violets.
1621Il paraît tout joyeux de voir la courbature
1622Du diable; il a la main passée à sa ceinture
1623Très lâche sur sa taille et large, jaune, en cuir.

1624Le diable malheureux et ployé semble fuir
1625Sous ce poids colossal et calme qui l’écrase;
1626Les reins cambrés, touchant à terre presque, il rase
1627De son ventre le sol, ayant l’air de marcher,
1628Une main en avant sur le large plancher
1629Du char; il tourne un peu vers la gauche sa tête
1630À qui des cornes d’or donnent un air de bête;
1631Il semble qu’il gémisse à l’effort qu’il lui faut
1632Faire, tournant ses yeux d’un air humble et penaud
1633Vers son vainqueur; sa bouche à la longue barbiche
1634Paraît grincer des dents; un énorme pois chiche
1635Se remarque au milieu du côté de son nez
1636Tout crochu, mince, grand et tombant, presque assez
1637Allongé pour qu’en bas son bout recourbé touche[96]
1638À son menton crochu lui-même, si la bouche
1639En grinçant n’avait pas un suffisant écart.
1640Sous des sourcils qui font des pointes, son regard
1641Terne, dans le milieu, montre une tache bleue
1642À côté d’un point noir. Par derrière une queue
1643En étoffe traînant par terre sous son corps
1644Fait beaucoup de détours et va pendre en dehors
1645Du char qui maintenant ayant tourné s’éloigne.

1646Un pierrot saute après la queue; il ne l’empoigne
1647Que du bout des doigts, puis, retombe sans l’avoir
1648Descendue un peu plus.

1648À gauche l’on peut voir
1649De la place à présent, où Roberte qui semble
1650Très contente se trouve, en ligne tout l’ensemble[97]
1651Remuant et grouillant tout de son long, du quai
1652Saint-Jean-Baptiste. Alors Roberte au coup d’œil gai
1653Des masques et des chars venant à leur rencontre
1654S’arrête et, retenant Gaspard, elle lui montre
1655L’aspect du défilé général en disant :
1656« Regarde, on peut en voir une masse à présent. »
1657Au plein soleil l’ensemble à certains points miroite;
1658Plusieurs chars espacés sur la ligne très droite
1659D’un bout à l’autre, et courbe un peu, du défilé
1660Sont séparés par tout un flot bariolé
1661De sujets plus petits. Une tête de vache
1662N’est déjà plus très loin, blanche avec une tache
1663Jaune et longue prenant tout le milieu du front;
1664Parfois le char, glissant sans cahots, interrompt
1665Le bruit que l’on commence à pouvoir bien entendre,
1666De la grande clochette au gros son, qu’on voit pendre
1667À son cou, son anneau passé dans un collier
1668D’épais cuir noir. Plus loin un char en escalier
1669Scintille; chaque marche est très large; un grand nombre
1670De figurants, bougeant dans tous les sens, l’encombre.[98]
1671Assis en haut, un grand et mince mannequin
1672En costume ordinaire à carreaux d’arlequin,
1673Une jambe croisée, est plein de nonchalance;
1674Bouche ouverte, il a l’air de chanter en silence
1675En tenant par le manche une guitare en bois
1676Grossier, et sur laquelle, immobiles, ses doigts
1677Semblent accompagner une muette aubade.
1678Un figurant, les mains sur la rampe, gambade
1679Des talons. L’arlequin a sur le front son loup
1680Relevé laissant voir ses sourcils.

1680Tout à coup
1681Gaspard en pleine joue attrape une potée
1682Forte de confettis; encore à sa portée,
1683Un homme en capuchon et domino s’enfuit[99]
1684Par derrière; Gaspard très vite le poursuit
1685Voulant diminuer l’écart qui les sépare
1686Avant de le frapper; en courant il prépare
1687Sa pelle dans son sac presque vide; il la sort
1688Pleine encore une fois, et sur l’homme, très fort,
1689Visant en même temps le plus juste possible
1690À l’endroit qu’il suppose être le plus sensible
1691Dans le cou, lance tout; aussitôt, malgré lui,
1692L’homme en ralentissant fait un mouvement qui
1693Fait plaisir à Gaspard voyant que la secousse
1694A bien produit l’effet qu’il voulait. Il rebrousse
1695Chemin, sans écouter derrière lui la voix
1696De l’homme qui lui dit : « Merci bien. » Cette fois
1697Il court pour retourner vers Roberte, moins vite;
1698Ici, passant un peu plus à gauche, il évite
1699Le corps, blanc de plâtras dans le dos, d’un gamin
1700Qui vient de s’étaler, juste sur son chemin
1701En travers, dans la foule, en se battant pour rire
1702Avec son compagnon qui maintenant le tire
1703Par les pieds, pour qu’il reste à terre; ils ont tous deux[100]
1704Des masques sans couleur, transparents comme ceux
1705Qu’ont Gaspard et Roberte, avec rien qui recouvre
1706Leurs habits de voyous.

1706Ensuite Gaspard s’ouvre
1707Avec assez de peine un passage au milieu
1708D’un groupe de gens verts qui se disent adieu;
1709Un gros à domino prend la main d’une femme
1710Au grand chapeau grotesque, en l’appelant Madame,
1711Et lui montre un chemin du bras, qu’il lui décrit
1712Pour qu’on puisse, dit-il se revoir; elle rit
1713Aux éclats sous son masque au lieu de lui répondre;
1714En lui disant, Madame, il vient de la confondre,
1715Ne réfléchissant pas au masque peint qu’elle a,
1716Avec une autre femme arrêtée aussi, ,
1717Ayant un gros chapeau tout pareil, impossible.
1718Le gros rit à son tour sous son masque impassible
1719Du même rose cru toujours; justement dans
1720La bouche rouge, en blanc, sont peintes quelques dents;
1721Il va vers l’autre femme au grand chapeau, qui cause,[101]
1722Et s’arrêtant de rire il dit la même chose,
1723De nouveau lui parlant d’un endroit tout là-bas
1724Avec plusieurs chemins qu’il indique du bras
1725Et répète que c’est pour que l’on se retrouve;
1726La femme, en faisant oui de la tête, l’approuve.

1727Gaspard rejoint Roberte; elle attend, souriant,
1728Et lui demande alors s’il s’est montré brillant
1729Dans son coup, et s’il a tout de suite eu la chance
1730De pouvoir accomplir sans tarder sa vengeance;
1731Il lui fait voir au fond de son sac qu’il n’a plus
1732Du tout de confettis. Alors, irrésolus,
1733Ils regardent partout autour; lui, de la tête
1734Indiquant un marchand devant qui l’on s’arrête
1735Sous la première arcade, ici, du casino,
1736Ils vont de ce côté tous deux.

1736Sans domino
1737Une femme traverse en relevant sa jupe;
1738Elle court; inquiète, elle se préoccupe[102]
1739Des confettis, tâchant d’avance de les voir;
1740Elle ne cesse avec tout ça d’en recevoir,
1741Tout le monde la prend pour but, quoi qu’elle fasse;
1742De la main elle tient un masque sur sa face
1743Laissant le caoutchouc tout à l’intérieur.
1744Un pierrot voulant lui causer une frayeur
1745S’arrête en la voyant passer et fait le geste
1746De préparer sa pelle: un instant son bras reste
1747Menaçant, immobile; en croyant le danger
1748Proche, la femme lève un bras pour protéger
1749Sa figure; toujours le pierrot la menace
1750Et cherchant tout de même à l’atteindre, finasse.
1751Il relève son bras puis le baisse, faisant
1752Semblant de la guetter avec soin, soi-disant
1753Pour la surprendre avec quelque moyen perfide;
1754Tout à coup il brandit très fort sa pelle vide
1755Et la vise; elle a fait un brusque soubresaut
1756En relevant son coude encore un peu plus haut;
1757Ensuite, en ne sentant rien, elle se hasarde
1758À le baisser avec lenteur; elle regarde[103]
1759Le pierrot dont le masque à l’air stupide, aux yeux
1760Froids, se moque plus d’elle avec le sérieux
1761Ironique et le grand calme de sa figure,
1762Que ne pourrait le faire aucune vraie injure.

1763Gaspard a pris le bras de Roberte en marchant;
1764Ils arrivent devant la table du marchand
1765De confettis; très grosse, une femme qui l’aide,
1766Avec sa jupe bleue et son jersey noir, laide
1767Et sale, a ses cheveux, en tas, dans un filet.
1768Le marchand est en bras de chemise, en gilet;
1769À ses manchettes, seul, un gros bouton de nacre
1770Est passé dans les deux fentes.
104
1770Tout blanc, un fiacre
1771S’arrête en se frottant au trottoir; le cocher
1772Est en domino jaune; il se met à chercher
1773Sous son siège une chose au fin fond de son coffre;
1774Il se lève sans rien avoir trouvé, puis offre
1775À Gaspard, pour le jour tout entier, pour dix francs,
1776Sa voiture, faisant valoir les coussins blancs
1777Ainsi que le dossier, tendus; Gaspard refuse
1778De la tête et dit non.

1778À deux pas, Roberte use
1779Déjà les confettis neufs dont son sac est plein;
1780En regardant Gaspard, un sourire malin
1781Égayant son visage, elle est en embuscade
1782Derrière le pilier de la première arcade
1783Au coin; elle se met tout de suite à couvert
1784Après avoir lancé.

1784Gaspard tient grand ouvert
1785Sur la table, à présent, son sac; le marchand verse[105]
1786Dedans, des sacs en gros papier dont il disperse
1787Le contenu qui coule ainsi jusqu’au plâtras,
1788En formant sur la table, en pointe, un large tas
1789Reposant sur le sac en étoffe. La table
1790En bois blanc dont un pied, par ici, n’est pas stable,
1791Finit par basculer fatalement au poids
1792D’un nouveau sac versé; Gaspard, qui sent le bois
1793Du pied toucher le bord de sa semelle, l’ôte;
1794Le pied, tombant alors sur le sol même, saute
1795Une première fois à moitié, tout d’abord,
1796De sa hauteur d’avant, puis de moins en moins fort
1797Pour se poser enfin tout à fait.

1797Gaspard paie,
1798Après avoir tiré son vieux porte-monnaie
1799Assez péniblement d’une poche, en dessous
1800De son pierrot gênant ses mains, avec cent sous.
1801Le marchand examine et place dans sa bouche
1802La pièce en ne l’entrant qu’un peu, sans qu’elle touche
1803Ses lèvres, la serrant fortement dans ses dents.[106]
1804Il sort beaucoup de sous d’une poche et, dedans,
1805Farfouille en y cherchant du doigt des pièces blanches ;
1806Il en déniche; on voit s’écarter sur ses hanches
1807L’étoffe vieille, à plis, des poches dont il vient
1808De sortir à l’instant ses mains; elle se tient
1809Raide encore, gardant l’impression et bombe.
1810Son doigt pousse trop fort un gros sou noir qui tombe ;
1811Il se baisse en fermant la main et le reprend;
1812Alors se rapprochant de Gaspard il lui rend
1813Sa monnaie.

1813Un moment après Gaspard recule
1814En entraînant son sac, et la table bascule
1815De nouveau sur ses pieds en hésitant un peu.

1816Roberte continue, ici, toujours son jeu;
1817Elle vise quelqu’un, du pilier, puis se cache
1818Assez vite après ça pour que l’autre ne sache
1819Pas du tout, regardant tout autour, d’où ça part.
1820Elle vient d’échanger soudain avec Gaspard[107]
1821Un coup d’œil, et tous deux se remettent en route
1822Côte à côte. À présent ils ont encore toute
1823La grande place du Casino devant eux.

1824Un tout jeune pierrot, en faisant le boiteux,
1825Commence à se traîner près de Roberte; il masse,
1826Tout en marchant, sa cuisse, avec une grimace
1827Sous son masque, à travers lequel on voit aussi,
1828Sans peinture. Il fait voir son pied droit, raccourci,
1829Dit-il, par accident; il continue à feindre
1830Beaucoup d’infirmité; puis commençant à geindre,
1831Il fait à chaque pas : « Holà! » mais sans bagout
1832Comique ni gaieté; le faux accent surtout
1833Traînant et nasillard qu’il se donne est stupide[108]
1834Et lourd, et son parler n’est pas assez rapide
1835Avec les mots venant mal, pour être amusant;
1836Gaspard lui dit : « Finis, veux-tu, ta soi-disant
1837Maladie et va-t’en au galop. » Il affirme
1838De nouveau qu’il est bien réellement infirme
1839Et pour le leur prouver montre son pied trop court.
1840Puis, partant tout à coup d’un rire bête, il court,
1841Semblant ne plus penser à sa jambe trop basse;
1842Sa manche qu’il agite est trop longue, et dépasse,
1843En leur faisant adieu, sur sa main, de beaucoup;
1844Il donne, après cela, sans raison, un grand coup
1845Des deux poings dans le dos d’un pierrot; il échappe
1846Au coup de pied que l’autre allonge, et qui n’attrape
1847Malgré la violence, en ne l’atteignant pas
1848Lui-même, que la blouse en relevant le bas,
1849Avec beaucoup de plis en courbes, de l’étoffe;
1850Le boiteux se retourne alors, puis apostrophe
1851Le pierrot, lui criant : « Parole, c’est assez
1852Réussi. » Des deux mains il fait un pied de nez
1853Sur son masque, puis file.[109]

1853Un homme qui plaisante
1854Mieux que lui, s’approchant aimablement, présente
1855À Roberte, en marchant, un vieux sac de bonbons
1856En papier bleu de ciel, disant qu’ils sont très bons
1857Et tout frais de six mois et qu’il faut qu’elle en goûte
1858Au moins un; mais le sac bleu de ciel la dégoûte,
1859Tout sale et chiffonné, car il tire à sa fin;
1860Elle répond : « Merci beaucoup, je n’ai pas faim. »
1861Il retire le sac aussitôt et s’excuse
1862Mille fois, puis le tend à Gaspard qui refuse
1863À son tour; il lui dit qu’il a le plus grand tort;
1864Et plongeant ses deux doigts dans le sac, il en sort
1865Ensemble, tout collés, cinq ou six sucres d’orge;
1866Puis le sac refermé dans les doigts, à sa gorge
1867Avec son pouce il prend le bas du masque peint
1868Ridicule, qu’il a, toujours du même teint
1869Rose vif tout uni, qu’on voit à tout le monde;
1870Courte sur son menton, une barbiche blonde,
1871Et le haut de sa joue, à côté, dépourvu[110]
1872De toute barbe, font un visage imprévu
1873Auquel on n’aurait pas pu songer à s’attendre,
1874On ne sait trop pourquoi, tout à l’heure, à l’entendre
1875Quand on ne connaissait que le son de sa voix.
1876Tenant son masque en l’air, il avale à la fois
1877Les cinq ou six bonbons toujours collés qu’il croque
1878Et bientôt il reprend le visage baroque
1879Du masque, qui paraît être bien mieux le sien;
1880Il croque sourdement, toujours, enfonçant bien
1881Le masque que sa barbe obstinément repousse;
1882La main droite levée, il se frotte le pouce
1883Et le deuxième doigt qu’il se sent tout poissés.
1884Malgré Gaspard qui rit en lui disant : « Assez,
1885Assez! » il recommence alors son bavardage
1886À Roberte. Il reprend : « Je suis encore d’âge,
1887Comme vous avez pu voir, à me marier, »
1888Ajoutant qu’il est beau, qu’il veut bien parier,
1889Avant six mois d’ici, que Roberte l’épouse;
1890Qu’ils iront tous les deux s’installer à Toulouse,
1891Où sa famille habite, et que pour tout le moins[111]
1892Gaspard pourra venir être un de leurs témoins;
1893Que s’il est bien gentil, s’il assiste à leur noce,
1894Il pourra lui donner, après, dans son négoce,
1895Une part; qu’on aura bien de quoi le loger
1896Dans la boutique. « Car, dit-il, c’est horloger
1897Que je suis. » Il leur dit, en donnant l’orthographe,
1898Un nom invraisemblable et long. Puis il dégrafe
1899Sur sa poitrine un peu de son grand domino;
1900Soudain Roberte dit, lui voyant un anneau
1901Au quatrième doigt, qu’il oubliait sa femme
1902Et que, probablement, il veut être bigame;
1903Mais vite il lui répond que non, non, qu’il est veuf,
1904Et qu’il s’occupera de s’en avoir un neuf
1905Pour elle. « Je bannis pour toujours la mémoire
1906De l’autre, ajoute-t-il, car, vous pouvez m’en croire,
1907Elle était beaucoup moins douce qu’une brebis. »
1908Sa main a disparu, fouillant dans ses habits;
1909En attendant il parle à Roberte d’un proche
1910Parent à lui, très vieux; puis il sort d’une poche,
1911Après avoir remis dans une autre le sac[112]
1912Bleu de ciel, au milieu d’un énorme tic-tac
1913Que l’on entend malgré le plein air, une montre
1914Très grosse, toute noire, en acier; il y montre
1915À Roberte, du doigt, prenant sur le pourtour,
1916Deux cadrans très petits, dont l’un marque le jour,
1917L’aiguille horizontale; à l’autre, on voit la date.
1918Il veut absolument que Roberte constate
1919Que le bout de l’aiguille est bien sur le mardi;
1920Elle dit : « En effet. » Il répond : « Tiens, pardi,
1921Ça n’a jamais bougé, c’est mon plus grand chef-d’œuvre,
1922Car c’est moi, vous savez, qui l’ai faite. » Il manœuvre
1923Un bouton très petit en le poussant avec
1924L’ongle de son index; l’aiguille d’un coup sec
1925Vient de sauter d’un cran, à présent elle marque
1926Mercredi; de son doigt il en fait la remarque,
1927Disant le mécanisme inouï, sans défaut.
1928Mais soudain il se sauve en s’écriant qu’il faut
1929Tout de suite cesser la fête, à l’instant même,
1930Qu’on est à mercredi, qu’on est dans le carême,
1931Qu’on s’est trompé d’un jour, qu’il va rester à jeun[113]
1932Quarante jours, autant de nuits, et que chacun
1933Doit revenir chez soi pour se mettre en prière.
1934Roberte, retournant la tête par derrière,
1935Lui crie en souriant : « Adieu, mon fiancé. »

1936Un maigre et grand pierrot auquel elle a lancé
1937Des confettis, croyant recevoir la riposte,
1938Au lieu de ça, s’avance auprès d’elle et l’accoste;
1939Il se met à la suivre en chantant sur un ton
1940Lent et prétentieux de voix de baryton;
1941Son masque sans couleur laisse voir ses gencives
1942Qu’il découvre en faisant des mines expressives,
1943Et secouant la tête avec des embarras,
1944Marquant chaque nuance en même temps des bras;
1945Il demande à Roberte, en enflant, de le suivre[114]
1946En sa chaumière; il dit que son cœur las est ivre
1947De ses yeux bleus, si grands, si purs, dont les regards
1948Brillent comme du feu, puis comme des poignards;
1949Ensuite il parle très piano de ses charmes;
1950Mais à force d’enfler l’expression, des larmes
1951Finissent par mouiller tout le bord de ses yeux
1952Quand il dit que les longs accents mélodieux
1953De sa lyre sont vains; pour les sécher il cligne
1954Vite. Roberte, avec sa figure maligne,
1955Fait doucement la moue et sa tête dit « non »,
1956Lorsque après un grand son de tête sur « Ninon »
1957Il lui reprend : « Veux-tu me suivre en ma chaumière? »
1958En l’appelant : « Enfant aux cheveux de lumière. »
1959Il reparle bientôt de son regard divin
1960Qui lui réchauffe l’âme, et là, sur une fin
1961De phrase, assez longtemps, au milieu d’un grand geste
1962Des bras qu’il fait tomber à ses côtés, il reste,
1963Diminuant les mots : « pour goûter le bonheur. »
1964Il respire beaucoup et reprend en mineur,
1965Les sourcils relevés, d’une voix assourdie,[115]
1966Avec précaution la même mélodie;
1967Quand il lui dit : « Enfant charmante aux yeux d’azur »
1968Roberte, en demandant s’il est vraiment bien sûr
1969De ne pas se tromper, tourne la tête et darde
1970Avec force, en riant, pendant qu’il la regarde,
1971Chantant toujours, ses yeux vers lui, faisant bien voir
1972De son doigt à quel point au contraire il est noir,
1973Ce regard si divin, ajoutant que sous l’ombre
1974Du voile il doit paraître encore bien plus sombre;
1975Mais l’autre, les sourcils levés, ne répond pas;
1976Il poursuit sa chanson et sur le mot « trépas »
1977Qu’auprès d’elle, dit-il, partout, toujours, il brave,
1978Il garde assez longtemps, et fort, un son très grave
1979Qu’il cherche à nuancer expressif et tremblant.
1980Pour s’en débarrasser, Roberte fait semblant
1981De vouloir préparer sa pelle à son adresse,
1982En disant : « Tu vas voir à quel point ta tendresse
1983Excessive est déjà réciproque, et combien
1984Mon amour est plus grand encore que le tien. »
1985Mais lui, sans s’émouvoir, lentement continue[116]
1986Sa mélodie. Après l’ample note tenue
1987Sur « trépas » tout à l’heure, il a repris son air
1988En majeur. Tout à coup sur une note en l’air
1989Piano, qu’il a prise un peu trouble, de tête,
1990Roberte qui tenait toujours sa pelle prête,
1991Avec, sur le sommet de l’armature, un doigt,
1992Le manche comprimé déjà du pouce droit,
1993La lâche d’une main et, pour rire, se bouche
1994L’oreille en grimaçant d’un côté de la bouche
1995Pendant qu’elle fait : « Aïe! » en fronçant un sourcil.
1996L’autre termine enfin. Il dit : « C’est pas gentil
1997De ne pas avoir mieux écouté ma romance. »
1998Il demande s’il faut qu’il la lui recommence
1999Pour qu’elle écoute mieux que ça cette fois-ci;
2000Roberte lui répond : « Ah la la! non, merci, »
2001Et qu’elle trouverait bien meilleur qu’il s’en aille
2002Sans adieux. Il se met à lui pincer la taille.
2003Mais Gaspard, qui depuis longtemps ne se contient
2004Qu’à regret, à cela, par exemple, intervient.
2005Il dit que ça suffit et qu’il serait bien aise[117]
2006Que la plaisanterie, enfin, bonne ou mauvaise,
2007Cessât, car il commence à trouver agaçant
2008Qu’on l’accompagne ainsi, d’un ton bref et cassant;
2009L’autre fait un salut profond, plein d’ironie,
2010Et dit que, sa chanson d’amour étant finie,
2011Il va quitter, hélas! des gens si comme il faut.
2012Il parle en découvrant toujours ses dents d’en haut
2013S’entre-croisant beaucoup dans sa mâchoire étroite;
2014Il ajoute d’un air faux qu’il a l’âme droite
2015Et qu’il respectera désormais la vertu
2016De madame. Il s’éloigne en reprenant : « Veux-tu
2017Me suivre en ma chaumière? » avec un ton encore
2018Plus poseur et la voix plus tremblante et sonore.
2019Sa chanson dans le bruit environnant se perd
2020À l’endroit piano qui vient.
118

2020Là-bas, le vert
2021Domine, on ne sait pas pourquoi, comme nuance
2022Dans le flot de couleurs que fait une affluence
2023De masques rassemblés et formant un grand rond
2024Mouvant et murmurant que, sur la gauche, rompt
2025Avant sa fin, et droit complètement, la ligne
2026Des arcades; Roberte, à Gaspard, fait un signe
2027Étonné, lui disant : « Je donnerais deux sous
2028Pour savoir ce que c’est. » Il lui montre en dessous
2029Se distinguant très bien par moments dans le centre
2030De la foule, à travers les pieds nombreux, le ventre
2031D’un cheval étalé par terre, dont les flancs
2032Battent vite. Debout sur un long char à bancs,
2033Une bande de gens suivent des yeux le drame
2034Qui les tient arrêtés. Chaque homme et chaque femme
2035A son costume fait dans une étoffe à fleurs[119]
2036De mauvais goût, allant plutôt comme couleurs
2037Avec ce qu’il faudrait pour faire la tenture
2038D’une chambre; ils ont tous des masques à peinture.
2039Un homme ridicule avec son capuchon,
2040Une jambe debout, l’autre à califourchon
2041Sur un dossier, attend patiemment et cause
2042À côté d’une femme; on sait qu’il parle à cause
2043Seulement de ses bras, aux mouvements qu’il fait,
2044Et le masque impassible est toujours d’un effet
2045Drôle à côté du corps qui bouge. À sa mimique
2046On voit que l’homme oublie en parlant le comique
2047Que lui donne son masque à l’air silencieux
2048Justement incliné de travers, dont les yeux
2049Dans le vague, sont morts.

2049Mais voici qu’on recule;
2050Les gens des premiers rangs poussent; l’on se bouscule,
2051C’est le cheval qui fait peur en se relevant
2052Lourdement sous de grands coups de fouet.
120

2052En avant,
2053Assez loin, un nouveau grand char carnavalesque
2054Défile, allant de droite à gauche; un gigantesque
2055Soldat, les yeux moitié fermés, comme assoupi,
2056Tient un litre de vin énorme; son képi
2057A le fond de travers, cabossé; la visière
2058Sans reflets, toute mate est mise par derrière;
2059Roberte avec le doigt montre à Gaspard son nez
2060Rouge, nommant quelqu’un qui lui ressemble assez,
2061Dit-elle; le grand char lentement continue
2062À gauche; le soldat en petite tenue
2063Soutient le fond du litre avec le pantalon
2064Rouge semblant collé sur sa cuisse; un galon
2065Met sur sa manche bleue, en angle, un grand trait jaune.
2066De son air endormi, tranquillement il trône[121]
2067Sur le bord d’un tonneau, semblant se trouver bien.

2068Affolé dans un grand bruit, un malheureux chien
2069Court de tous les côtés, perdu dans la cohue;
2070En le voyant passer on le suit, on le hue;
2071Courant après depuis quelque temps, deux petits
2072Pierrots lancent des mains, sur lui, des confettis;
2073Tout penaud, en courant, il tient basse sa queue
2074En panache qu’il serre; une ficelle bleue
2075Assez large qu’on voit, en travers, se plier
2076Dans sa longueur, lui fait un modeste collier
2077Comme ornement, elle a, du reste, l’air ancienne
2078Et chiffonnée. Il est d’une grosseur moyenne;
2079Avec sa tête longue on dirait un renard;
2080Quelqu’un lui crie : « Allons, dépêche-toi, traînard,
2081Ou je te prends, » pendant que très vite il se sauve,
2082Mais en changeant de sens tout le temps. Son poil fauve
2083Est long; il se rapproche à présent, à moitié
2084Ahuri, comme fou; Roberte en a pitié
2085Et l’appelle : « Viens donc, » avec une voix tendre,[122]
2086En faisant de la main le geste de lui tendre
2087Quelque chose de bon dans le bout de ses doigts;
2088Mais justement quelqu’un imitant des abois,
2089Baissé vers lui, dans ses oreilles, l’effarouche,
2090Et malgré les appels qu’en avançant la bouche
2091En rond, Roberte aspire, entrecoupés, il fuit
2092Loin.

2092L’air de la chaumière en ce moment poursuit
2093Gaspard qui, sans penser, doucement le fredonne;
2094Mais Roberte lui dit : « Ah çà, non! je t’ordonne,
2095S’il te plaît, d’oublier pour toujours cet air-là. »
2096Il continue encore en souriant, pour la
2097Taquiner, quelque temps, puis finit par se taire
2098En toussant.

2098Devant eux, des pieds poussent par terre,
2099La promenant avec de bizarres circuits
2100Et se la renvoyant l’un à l’autre, depuis
2101Pas mal de temps déjà sans la perdre, une vieille[123]
2102Armature de pelle en fer-blanc, et pareille
2103À celle de Roberte; elle se traîne sans
2104Le long manche de bois qu’elle a perdu; les gens
2105Par chaque coup de pied qu’ils donnent, qui diffère
2106Comme direction pour chacun, lui font faire
2107Un chemin constamment différent et trompeur.
2108Roberte vient, pendant un instant, d’avoir peur,
2109Prise depuis longtemps de l’envie enfantine
2110De la pousser avec le bout de sa bottine
2111À son tour elle aussi, qu’elle ne vienne pas
2112Près d’elle; mais un choc la ramène à dix pas
2113En avant justement, sur la gauche; Roberte
2114S’en approche aussitôt; elle est toute couverte
2115D’une poussière blanche enlevant son éclat;
2116On voit à son métal écrasé, tout à plat
2117Même au fond à la place où l’on sent qu’est plus dure
2118Sa forme, ainsi qu’au large écart de la soudure
2119En angle qui depuis le bas ne rejoint plus,
2120Qu’on a dû bien des fois déjà marcher dessus.
2121Roberte, mal, lui donne un coup de sa semelle,[124]
2122Et faisant quelques pas la retrouve comme elle
2123Était avant, tournant vers son pied le côté
2124Où se trouve le tube étroit du manche ôté;
2125Alors, en s’appliquant mieux, elle recommence,
2126Et la lance si fort qu’elle fait un immense
2127Trajet; en la voyant se glisser de travers
2128Sautillante et rapide encore, juste vers
2129Un groupe arrêté là depuis une minute,
2130Roberte, sans penser, instinctivement lutte,
2131Ses coudes resserrés, courbant en deux son corps,
2132Une jambe levée, et faisant des efforts
2133Avec une grimace énorme de la bouche,
2134Pour tâcher d’empêcher que la pelle les touche;
2135En la voyant sauter soudain sur un caillou
2136Elle serre plus fort encore son genou
2137Sur sa cuisse, montant son épaule à sa tête,
2138Les poings crispés; la pelle exactement s’arrête
2139Avant de se cogner derrière le talon
2140D’un des pierrots du groupe, en blanc, dont un galon
2141Bleu borde en bas la blouse; une grosse gamine[125]
2142Du groupe aussi, la prend par terre et l’examine,
2143La tournant dans ses mains, puis la plante debout,
2144L’enfonçant par le tube encore rond, au bout
2145De son cinquième doigt qui lui fait comme un manche ;
2146Après, prenant un pli de sa robe, elle penche
2147Avec son doigt la pelle en avant comme pour
2148Lui faire dire à tous ceux qui passent : bonjour;
2149Pendant ce temps, tirant sa robe, elle salue
2150Elle-même, toujours ensemble. Elle est joufflue,
2151Et sous son masque sans couleur un voile bleu
2152Lui couvre la figure. Elle change de jeu,
2153S’accroupit sur ses pieds, et par terre ramasse
2154Dans le creux de sa main du plâtras qu’elle tasse
2155Dans l’intérieur tout cassé, tout aplati
2156De la pelle; trouvant, entier, un confetti
2157Qui fait sortir un peu dans le plâtras, intacte,
2158Sa boule minuscule et dure, elle contracte,
2159Après avoir entré le confetti dedans,
2160Levant pendant cela son regard sur les gens,
2161Son pouce qui devient blanc, contre la phalange[126]
2162Du milieu, de l’index. Ensuite elle mélange
2163La poussière obtenue entre ses doigts ainsi,
2164Dans la pelle, avec tout le plâtras fin aussi.
2165Après elle remet la pelle toute droite,
2166Et la poudre formant une cascade étroite
2167Bombée, aérienne et transparente, part
2168Lentement, en passant par le bas de l’écart,
2169Juste à l’angle à partir duquel elle s’amasse
2170En pente douce unie.

2170Une femme dépasse,
2171Grande et forte, Roberte, en la touchant de près,
2172Et même la cognant du coude, comme exprès;
2173Mais elle se retourne aussitôt et s’excuse,
2174En disant que vraiment elle est toute confuse,
2175Avec l’accent anglais, sur un ton larmoyant.[127]
2176Son masque est sans couleur, et Roberte en voyant
2177Son teint rasé, découvre alors que c’est un homme.
2178Il marche à côté d’elle en disant qu’il se nomme
2179Depuis le jour de sa naissance, Antonia,
2180Qu’il est danseuse; alors prenant son tibia
2181Dans sa main droite il met sa main gauche très haute,
2182En dressant son poignet à chaque pas, et saute
2183Pendant quinze ou vingt pas de suite à cloche-pied
2184Sans poser du tout l’autre à terre, ainsi qu’il sied,
2185Dit-il, à son métier de première danseuse!
2186Il se montre, en disant d’une grande faiseuse,
2187Sa robe qu’il s’est fait envoyer de Paris,
2188Nommant très fort, mais comme à son oreille, un prix
2189Ridiculement gros à Roberte; sa jupe,
2190Bien trop large pour lui, dont il se préoccupe,
2191Plein d’affectation, ayant soin que le bas
2192Qu’il relève à deux mains ne se salisse pas,
2193Dure, avec des reflets, est faite d’une espèce
2194D’étoffe qu’il prétend valoir au moins par pièce
2195Mille francs, toute noire, avec d’énormes pois[128]
2196Rouges rayés en large; il parle de son poids
2197Et, prenant un grand pli dans sa main, il la donne
2198À peser à Roberte, et dit : « C’est de la bonne
2199Qualité, n’est-ce pas? » Puis il montre l’effet
2200Gracieux de son beau corsage en pointe, fait
2201D’une étoffe tout autre en gros lainage mauve.
2202Roberte en regardant lui dit qu’il est donc chauve,
2203D’avoir cette perruque impossible, à bandeaux,
2204Dont les cheveux frisés lui tombent dans le dos;
2205Mais il s’écrie avec son accent qu’on l’insulte
2206Horriblement, que c’est sa chevelure inculte
2207Qu’il porte, en la laissant friser au naturel;
2208Et que du reste il n’a rien qui ne soit réel,
2209En frappant à ces mots sur sa poitrine énorme
2210Que le coup fait bouger en dérangeant la forme;
2211Puis il dit, se cambrant, que tout le monde sait
2212Qu’il n’est aucunement serré dans son corset.
2213Un masque lui criant en passant : « Hé! la blonde! »
2214Il fait une figure en long et pudibonde
2215Qu’il détourne, et levant vers l’imposteur sa main,[129]
2216Immobile, il reprend qu’assurément demain
2217Il se verra forcé d’envoyer son corsage
2218Pour toute une semaine au moins au dégraissage
2219Tellement on le pince à la taille aujourd’hui.

2220Gaspard espère bien se dépêtrer de lui,
2221Agacé de ce long bavardage insipide,
2222En faisant sans rien dire un tournant très rapide,
2223Puisqu’on arrive au bout, vers les nouveaux jardins:
2224Il fait signe à Roberte; ils font trois pas soudains
2225À droite; Antonia pleurniche qu’on le laisse
2226Et qu’on ne le prend donc que pour une drôlesse;
2227Puis en se décidant, il court et les rejoint.
2228Il dit, toujours avec l’accent, qu’il ne peut point
2229Rester seulette ainsi, qu’on voudrait le séduire
2230Et qu’ils devraient tous deux aller le reconduire
2231À travers tous ces gens, chez lui, là-haut, là-haut,
2232Au cinquième, voulant retrouver au plus tôt,
2233Pour la tranquilliser sur lui, sa pauvre mère
2234Qui doit être inquiète, appelant « ma commère »[130]
2235Roberte, en pleurnichant qu’il n’a plus de soutien,
2236Hélas! Roberte dit : « Écoutez, je veux bien
2237Vous ramener chez vous, et je serais ravie
2238D’y rester un peu, mais, comme j’ai très envie
2239D’avoir votre perruque, en lissant ce bandeau
2240Mieux, il faudra qu’après vous m’en fassiez cadeau. »
2241Ajoutant qu’elle voit bien qu’il ne s’y résigne
2242Qu’à regret. Mais alors, comme avant, il s’indigne
2243Et crie à l’infamie en déclarant qu’on peut,
2244Du reste, incontinent constater si l’on veut,
2245En promenant son doigt simplement dans la raie
2246Des bandeaux, que c’est bien, sans contredit, sa vraie
2247Peau. Roberte prétend qu’il a les cheveux bruns
2248En dessous, et pour voir, lui tire quelques-uns
2249Des blonds; mais il se met à hurler qu’on lui tire
2250Ses beaux cheveux frisés, qu’il souffre le martyre,
2251Appuyant sur plusieurs endroits endoloris
2252La paume de sa main ; et jusque dans les cris
2253De douleur insensés et déchirants qu’il pousse,
2254Il imite l’accent anglais. Puis il retrousse[131]
2255Sa jupe des deux mains au-dessus du genou,
2256Et se met à s’enfuir en avant comme un fou,
2257En projetant exprès ses pieds dans la poussière;
2258Des dents de broderie économe et grossière
2259Ornent en bas son propre et large pantalon;
2260Il se retourne et dit qu’il court jusqu’à Toulon,
2261Voulant vérifier par lui-même les chiffres
2262Kilométriques.

2262Là, plusieurs joueurs de fifres,
2263En costume marin fantaisie, et tout blanc,
2264Sont debout côte à côte et droits sur un seul rang,
2265À l’avant d’un grand char en forme de galère;
2266La coque, avec de faux hublots, est toute claire :
2267De larges zigzags d’or sur un fond bleu de ciel.[132]
2268Espacés sur le grand pont artificiel,
2269Des sortes de marins dansent la matelote;
2270Ils ont le mollet rose avec une culotte
2271Bleu clair; leur blouse blanche a dans le dos un col
2272Carré de matelot; ils frappent sur le sol
2273En même temps avec la semelle, et leurs gestes
2274Se font toujours assez ensemble, quoique lestes;
2275Des femmes avec eux sont mises à peu près
2276Pareil : culotte bleue et bas roses proprets,
2277Grand col semblable au dos des mêmes blouses blanches
2278Qui, serrant à leur taille, exagèrent les hanches;
2279Mais au lieu des toquets qu’ont tous leurs compagnons,
2280Des bonnets de coton bleus cachent leurs chignons.
2281Devant, le haut d’un corps de femme fait la proue.
2282À l’arrière, tenant la gigantesque roue
2283Fixe d’un gouvernail, un immense homard
2284Avec de vagues traits humains, l’air goguenard,
2285Semble, serrant ses deux grandes pinces d’un rouge
2286Vif, diriger la roue en frime qui ne bouge
2287Pas. Un des matelots se penchant hors du pont,[133]
2288La main à son oreille, écoute, puis répond,
2289Sans pouvoir dans le bruit pointu se faire entendre,
2290Aux questions d’un homme en domino vert tendre;
2291Il répète sa phrase une deuxième fois,
2292Encadrant de ses mains sa bouche, en porte-voix;
2293On l’entend dans le bruit qui scande : « Je m’en moque
2294Comme de l’an quarante. » À moitié de la coque
2295Qui semble s’y plonger tout du long, un rebord
2296Large d’un demi-mètre et tout uni ressort
2297En imitant la mer, avec un peu de mousse
2298Par-ci par-là. Sans rien faire, une femme en mousse,
2299En culotte, en tricot et bonnet de coton
2300Rayés, appuie au fond de sa main son menton,
2301Le coude à son genou, l’autre main à la taille,
2302Le pied au bastingage, en l’air; puis elle bâille
2303Longtemps; en finissant elle frotte la peau
2304De sa figure avec sa main. Un long drapeau
2305Tricolore frissonne aux cahots, à l’arrière.
2306Joyeux, sur la musique entraînante et guerrière
2307Des fifres, des pierrots et des femmes, en bas,[134]
2308Marchent par rangs de cinq ou six, marquant le pas
2309Avec le sérieux de leur masque à l’air bête.
2310Roberte marque un peu le rythme avec la tête,
2311Puis regardant Gaspard qui lui demande si
2312Elle ne se sent pas fatiguée, elle aussi
2313Fait répéter la phrase au milieu du vacarme;
2314Elle répond : « Non, non, pas du tout. »

2314Un gendarme,
2315Dont la tête en carton qu’on voit rire très fort,
2316A le cou tout roidi, fait faire sans effort,
2317Du bras, des moulinets rapides à la fausse
2318Lame terne de son grand sabre. Avec sa grosse
2319Moustache et son gros nez, on l’a fait le plus laid
2320Possible; de la main gauche, par le collet
2321Il soulève, tout flasque, une espèce d’alphonse[135]
2322Semblant tout en chiffons, dont la casquette enfonce
2323Cachant complètement les yeux, au nez, et dont
2324Les jambes et les bras, comme désossés, vont
2325Et viennent en tous sens; la figure s’affaisse
2326En avant; le gendarme, en ce moment, le laisse,
2327En abaissant le bras, toucher des pieds le sol;
2328Du collet par lequel il le tient, sort un col
2329Blanc, en linge empesé, très large, dont les pointes
2330S’arrondissent devant, hautes et très disjointes.
2331Le gendarme relève, après ce court repos,
2332Son bras, puis il se tourne en tous sens; dans le dos
2333Allant bien, en drap bleu foncé de l’uniforme,
2334On lit, sur un fond blanc, en écriture énorme
2335Et violette : « Je soutiens un souteneur. »
2336En passant, de son air d’intense bonne humeur,
2337Il menace en riant l’alphonse avec son sabre.

2338Un cheval, recevant des confettis, se cabre
2339Et recule, malgré toute la volonté
2340Du cavalier lâchant la bride; il est monté[136]
2341Par un gendarme aussi; toute la cavalcade,
2342À côté, représente une étrange brigade
2343De gendarmes ayant de différents faux nez.
2344Le cheval dont les flancs saignent, éperonnés,
2345Se cabre encore haut par moments et recule;
2346En le voyant venir, du monde se bouscule.
2347Sur deux coups d’éperon, plus violent il part,
2348Après s’être lancé de côté d’un écart,
2349En avant, au galop; le gendarme lui scie
2350Alors la bouche avec sa bride raccourcie
2351Le plus possible, raide et tendue, et qu’il tient
2352À pleines mains, les poings serrés fort. Il parvient
2353À l’arrêter; Roberte, alors, dit : « Il est brave. »
2354Le cheval, essoufflé, reste immobile et bave,
2355Et bientôt plus calmé, retourne au petit trot
2356Vers les autres, faisant écarter un pierrot
2357Arrêté; de la main le gendarme à l’épaule
2358Le caresse en tapant doucement; son nez drôle
2359Retroussé comme avec un air spirituel
2360Aux narines d’un noir d’espace, sous lequel[137]
2361Pend, noire, une moustache avec une barbiche,
2362A, sur un des côtés, un horrible pois chiche;
2363La moustache, qu’on sent mal collée au carton,
2364Et la barbiche, ont l’air d’être comme en coton.
2365L’aspect farceur et gai du nez retroussé jure
2366Avec le sérieux calme de la figure,
2367Et surtout n’était pas tout à l’heure en rapport
2368Avec l’œil attentif, occupé, sous l’effort
2369Qu’il faisait constamment dans le moment critique.

2370Un Anglais colossal et mince, flegmatique,
2371À grands favoris blonds, habillé d’un ulster
2372Boutonné sur deux rangs, à carreaux, jaune clair,
2373Marche, malgré son air calme, d’un pas allègre;
2374Il ressemble au long juge et paraît aussi maigre,
2375Semblant n’avoir pour corps qu’un grand porte-manteau
2376Au bout duquel sa tête est mise; un écriteau
2377D’une grande écriture un peu moindre que celle
2378Du gendarme, remue aux bouts d’une ficelle
2379Que deux nœuds font tenir dans deux trous, mise autour[138]
2380Du cou; les lettres sont en découpage, à jour,
2381Sur l’étoffe; en voyant sa figure idiote,
2382Gaspard, en riant, dit : « C’est un compatriote,
2383Si j’en crois son accent de notre Antonia. »
2384Roberte rit : « C’est juste. »

2384Une victoria
2385Marche dans le parcours, au dedans, toute blanche;
2386Un enfant, sur le siège, en se tournant se penche
2387Vers l’intérieur, puis de la tête fait oui,
2388Et se remet de face; il est tout enfoui
2389Dans une collerette un peu trop grande et dure,
2390Rouge et noire, en pierrot rouge. Dans la voiture,
2391À gauche d’une femme, un homme, en pierrot tout
2392Rouge aussi, se levant un peu, se met debout;
2393Puis il pose une jambe au marchepied, et garde
2394L’autre à l’intérieur; il se penche et regarde
2395Comme pour découvrir quelque chose en avant;
2396Il se retourne et parle à la femme, souvent,
2397Pour reporter après, au loin, le regard terne[139]
2398De son masque; il se tient auprès de la lanterne,
2399Au court tuyau de fer justement tout tordu,
2400Avec la main; son bras, solidement tendu,
2401Frémit aux chocs de la voiture qui cahote;
2402Sa main gauche s’agrippe au coin de la capote;
2403Il a la collerette en tulle rouge et noir
2404Tout pareil à celui de l’enfant. Pour mieux voir
2405Et reposer son bras gauche, à présent il lâche
2406Le coin de la capote, et le bras ballant tâche
2407De se pencher encore un peu plus en dehors;
2408Il fait plier plus bas, de nouveau, les ressorts;
2409On voit toujours qu’il cherche, en avant, quelque chose ;
2410Il retourne la tête, en ce moment, et cause,
2411En faisant, cette fois, des gestes de son bras,
2412Avec la femme assise et qui ne bouge pas;
2413Pendant qu’il parle ainsi, son masque imperturbable
2414Garde son imbécile expression, semblable,
2415Avec son rose cru qui veut faire la peau;
2416On voit trois boutons noirs larges sur son chapeau
2417Rouge. Son sac s’écarte, en bougeant, de son ventre,[140]
2418Pendant à son épaule. Enfin, pourtant, il rentre,
2419Laissant se rehausser un peu le marchepied;
2420Puis, lâchant aussi la lanterne, il se rassied,
2421Et fait encore « non » plusieurs fois de la tête
2422À la femme à côté, dont le masque à l’air bête
2423Porte, peints sur le front, quelques frisons hideux,
2424Très fins, avec beaucoup d’espace au milieu d’eux;
2425Roberte, en les voyant, ne peut pas ne pas rire
2426Soudain, et de son doigt se met à les décrire
2427À Gaspard, tout distrait, qui ne les a pas vus,
2428Dessinant de l’index leurs crochets peu touffus,
2429En en riant toujours, sur le haut de son masque.

2430Assez loin d’eux, là-bas, marche, coiffé d’un casque
2431Continuant sa tête en carton, un pompier;
2432Le casque est presque terne, imité d’un papier
2433Doré mat, simplement. Dans la main il balance,
2434En grinçant, le tenant nonchalamment par l’anse,
2435Et sans précaution, un assez large seau;
2436Il se baisse parfois, puis à quelque ruisseau[141]
2437Imaginaire semble un peu l’emplir par terre;
2438Après, levant les bras haut, il s’y désaltère
2439À la bouche en carton par laquelle il y voit;
2440Semblant vider le seau, jusqu’au fond il le boit;
2441Puis l’abaisse en gardant une bouche entr’ouverte,
2442Et le replonge au soi-disant ruisseau. Roberte,
2443Trop loin pour pouvoir bien lire sur l’écriteau,
2444En le voyant toujours qui ramasse cette eau,
2445Ne comprend pas du tout le sens; il continue
2446À boire.

2446Tous deux vont entrer dans l’avenue
2447Des Phocéens, d’où sort le défilé, nombreux
2448Et différent; à droite, ils laissent derrière eux
2449La place parcourue, immense, qui fourmille[142]
2450De masques remuants.

2450Là, toute une famille
2451Installée en ayant mis bout à bout plusieurs
2452Tables, vend, en criant que ce sont les meilleurs,
2453Des confettis; la voix d’une femme domine;
2454Par devant, accroupie à terre, une gamine
2455Puise entre ses genoux, avec sa pelle, au fond
2456D’un très grand sac de toile à moitié vide, dont
2457Les bords sont enroulés tout autour; de sa pelle,
2458Elle remplit après un sac en papier qu’elle
2459Tient dans son autre main par le fond, dont les bords
2460Sont complètement droits, pas chiffonnés; son corps
2461Semble maigre et chétif; un peigne bleu turquoise,
2462Formant un demi-rond, relève à la chinoise,
2463Réguliers et serrés devant, ses cheveux roux;
2464Par moments secouant quelque geste, une toux
2465Lui part, sans étonner de son aspect étique;
2466Plat mais entortillé par endroits, l’élastique
2467Usé qui fait tenir son masque transparent[143]
2468En grille sans couleur non plus et bombé, rend
2469Derrière, la rondeur de ses cheveux plus lisse;
2470Un de ses bas épais, d’un bleu plutôt clair, glisse,
2471Mal tiré, tout rayé de plis; un large trou
2472S’ouvre sur le côté du bas gauche, par où
2473L’on voit se détacher un endroit de peau pâle.
2474La femme dont la voix domine, dans un châle
2475Noir, un peu déchiré par devant, dont les coins
2476Croisés sont épinglés à la taille, a les poings
2477Pareillement posés tous les deux sur les hanches,
2478Où le dessus des doigts a mis des taches blanches
2479De plâtras; elle cherche à trouver des clients
2480Au passage, en parlant. Près d’elle deux pliants
2481Sont posés l’un sur l’autre, ouverts, l’étoffe contre
2482L’étoffe que celui du dessus seul ne montre
2483Qu’à l’envers en dressant, là sans vernis, en l’air
2484Le sommet de ses pieds en bois d’un jaune clair;
2485Leur taille exactement pareille les rend stables.
2486En passant à côté de la suite des tables,
2487Roberte fait aller sa tête plusieurs fois[144]
2488Dans les deux sens, voulant dire « non » à la voix
2489De la femme qui fait voir avec insistance
2490Sa marchandise, et dit qu’avant peu de distance,
2491En se battant encore, elle se trouverait
2492À court sans en avoir un, et qu’elle devrait
2493Acheter un de ces beaux sacs de papier jaune
2494Pas cher.

2494Un homme arrive en demandant l’aumône,
2495Tendant avec la main gauche un vieux chapeau mou
2496Tout défoncé, couvert de taches; son genou,
2497Avec un pantalon plein de reprises, porte
2498Plié tout droit, le pied en l’air, sur une sorte
2499De jambe de bois, ronde en haut et mince en bas;
2500Son chapeau, de la taille ordinaire, n’est pas
2501Fait pour aller avec sa tête colossale
2502En carton, dont la face est répugnante et sale;
2503En travers un épais et large bandeau noir,
2504Comme si de son œil peint il pouvait y voir
2505En trichant, par dessous, tout de même, s’écarte[145]
2506Un peu sur son grand nez de juif; une pancarte
2507Pend comme un écriteau passé de mendiant
2508Par devant, avec : « Mon dernier expédient »
2509Signé par une main qui saurait mal écrire
2510D’un nom depuis longtemps célèbre et qui fait rire
2511Des gens se le montrant du doigt. Tout en lambeaux,
2512Ses habits ont pourtant l’air d’avoir été beaux
2513Autrefois, conservant comme une vague trace
2514D’élégance et de coupe en dessous de leur crasse.
2515Quand il passe à côté de Gaspard, il lui tend
2516Le bras, en secouant son chapeau dégoûtant
2517Comme pour implorer; mais Gaspard l’interpelle,
2518Et tenant justement toute prête sa pelle
2519Il dit : « Ce sont les deux rôles intervertis »
2520Pendant qu’il verse vite un tas de confettis
2521Lourd dans l’intérieur tout cabossé du feutre
2522Sans coiffe, en ajoutant qu’au moins il n’est pas pleutre
2523Comme lui, que d’ailleurs maintenant qu’il le tient
2524Pour de bon cette fois enfin, il le prévient
2525Qu’il s’en va sans gâcher le temps le faire prendre[146]
2526Et coffrer, et qu’alors il faudra bien lui rendre
2527D’une façon quelconque, avec les intérêts
2528Qu’on fera calculer pour cela tout exprès
2529Par des gens du métier, les deux billets de mille
2530Qu’il a perdus par lui juste avant qu’il ne file,
2531Et qu’on l’obligera du reste à marcher droit
2532Quand il sera sous clef dans un cachot étroit
2533Et sans aucun espoir de fuite qui le berce;
2534Mais l’autre sans répondre à tout cela renverse
2535Son chapeau, secouant pour bien jeter dehors
2536Tous les confettis; puis il en frotte les bords
2537Autour avec sa manche, en haussant les épaules,
2538Sans paraître penser du tout aux choses drôles
2539De sa figure sale avec son gros bandeau;
2540Gaspard reprend : « Si tu n’aimes pas mon cadeau,
2541J’enverrai ton habit chez une teinturière
2542Et je paierai la note à la place. »
147

2542Derrière
2543Roberte, marche un homme étrangement couvert
2544D’un domino rosâtre et d’un capuchon vert
2545Qui semblent accouplés ensemble par mégarde;
2546Il la dépasse, à gauche, un peu, puis la regarde
2547De côté fixement quelques instants, des yeux
2548Froids de son masque peint drôle et silencieux,
2549Ayant au front aussi des frisons ridicules
2550Espacés, terminés par des crocs minuscules.
2551Soudain il dit pardi, bien sûr, qu’il la connaît,
2552En regardant toujours Roberte, et que ce n’est
2553Pas la première fois, ça non, qu’il la rencontre;
2554Puis faisant faire un tour à son doigt il lui montre
2555Son masque rose et rond, en lui demandant si
2556Elle de son côté croit le remettre aussi;[148]
2557Roberte lui répond qu’en effet, que peut-être
2558Elle pense à présent vraiment le reconnaître;
2559Il la prie en levant la main d’attendre un peu,
2560Car en cherchant il tient à lui dire, parbleu,
2561Lui-même, sans secours, comment elle se nomme;
2562Lui s’appelle César; il se déclare un homme
2563Vraiment de premier ordre et des plus comme il faut :
2564« Mais malheureusement, je n’ai qu’un seul défaut,
2565Ajoute-t-il, c’est d’être infiniment modeste, »
2566Affirmant qu’avant tout dans la vie il déteste
2567Chez lui bien plus que chez tous les autres, le moi,
2568Qu’il met tout son bonheur dans le divin émoi
2569Que le regard de deux beaux yeux noirs lui procure,
2570Même sous le rideau d’une voilette obscure;
2571En terminant il a mis une intention
2572Très forte dans le ton et dans l’inflexion
2573De sa voix qu’il a faite étrange et maniérée
2574En donnant à son corps toute une simagrée,
2575Se dandinant un peu. Quelquefois, de tout près,
2576Roberte dans le noir peut entrevoir ses traits[149]
2577Véritables, très peu visibles, qu’on devine
2578Par derrière à travers la trame peinte et fine
2579En fils de fer du masque; il lui semble qu’il a
2580Les regards enfoncés plus loin, très au delà
2581De ceux du masque, avec même fait pour la bouche,
2582Et que son nez pointu, mince et très long, seul touche
2583Dans l’autre nez très plat et large de contour;
2584Mais presque tout de suite, avec un autre jour,
2585C’est la première face, en dessus, féminine,
2586Qui redevient opaque et de nouveau domine.

2587Il lui fait remarquer qu’excepté la couleur
2588Avec aussi, peut-être, une plus grande ampleur
2589De taille, leur costume après tout est le même;
2590Il se prétend ravi du hasard, disant : « J’aime
2591Moins la forme épaissie et flottante du mien,
2592Je le voudrais serré mieux, allant aussi bien
2593Que le vôtre, à la taille. » Ensuite il lui demande
2594Si véritablement elle se sent gourmande
2595Depuis qu’elle reçoit partout des confettis;[150]
2596Racontant que lui-même il a des appétits
2597Pour ces variétés de pastilles de menthe,
2598Tout à fait inouïs, et qu’il ne s’alimente,
2599Les arrosant d’un vin quelconque, rien qu’avec
2600Eux, en les écrasant sur un peu de pain sec,
2601Mangeant ainsi depuis midi de l’avant-veille.
2602Il se frotte en disant : « Je m’en trouve à merveille,
2603Et ma femme, que vous vous rappelez, prétend
2604Qu’elle ne m’a jamais connu si bien portant. »
2605Maintenant il s’informe avec inquiétude,
2606En parlant du grand air, de la similitude
2607Qui lui prend tant de temps toujours de ses frisons,
2608Assurant qu’il ressent sur son front les frissons
2609Continuels de ses cheveux au moindre souffle.

2610Un char représentant une immense pantoufle
2611S’approche avec beaucoup de musique. Un fond bleu
2612Foncé porte devant, comme ornement, un peu
2613D’un mélange de deux couleurs qui la varie.
2614Le tout semble imiter une tapisserie[151]
2615Bien faite soi-disant, sur un monumental
2616Canevas; une boucle imitant du métal
2617Est cousue au milieu d’une très grande patte;
2618La semelle a très peu de talon, presque plate
2619Et fine par rapport à la taille.

2619César,
2620En montrant de la main à Roberte le char
2621Qui vient avec le faux reflet blanc métallique
2622De la boucle sans faire illusion, explique
2623Que depuis quelque temps la pauvre Cendrillon,
2624En se voyant pousser au pied un durillon,
2625Avait dû tout à coup augmenter sa pointure,
2626Et que ce soulier n’est que la miniature
2627Du sien, qu’il tient ce fait vrai de son essayeur
2628Lui-même. Sur un banc long, à l’intérieur
2629Du soulier, circulaire autour, une rangée
2630De joueurs avec leur archet, est mélangée
2631Partout d’un homme puis d’une femme, vêtus
2632En tziganes; leur veste, à brandebourgs pointus,[152]
2633Noirs, faisant des dessins courbés, est toute rouge.
2634Sur leur tête un bonnet mis sur l’oreille, où bouge
2635Un gland, forme le même alignement partout.
2636Au fond, un mannequin gigantesque debout,
2637Vêtu pareil avec sur sa veste hongroise,
2638Devant, tout un fouillis de brandebourgs qui croise,
2639Une culotte bleue et le bonnet, a l’air
2640De diriger l’orchestre; il tient son bras en l’air
2641Sans bouger en serrant une longue baguette,
2642Noire, étroite, en bois peint, que personne ne guette.
2643Sa culotte qu’on voit ressortir de très peu
2644Sur le bord du soulier est très claire, d’un bleu
2645Ciel, visible à travers les têtes, clair et tendre;
2646Il a l’air de pencher l’oreille pour entendre
2647Mieux. César faisant voir à Roberte le gland
2648De son bonnet hongrois, observe qu’il est grand
2649Comme ceux des plus gros cordons de ses sonnettes;
2650Puis, sérieusement que, trêve de sornettes,
2651Cet orchestre est vraiment bien mauvais à son gré,
2652Qu’on ne sent pas d’ensemble en écoutant, malgré[153]
2653Tout le mal très sincère, il est vrai, que se donne
2654Le chef là-haut; alors en marchant il fredonne,
2655En battant de son bras comme avec un bâton
2656Le rythme ; il dit : « Voyez, c’est faux comme un jeton,
2657Ça ne peut m’échapper, moi qui suis virtuose. »
2658Il se met à parler des choses qu’il compose,
2659Une cantate en sol, des fragments d’opéra,
2660Un scherzo pour hautbois et flûte, et caetera :
2661« Je m’y connais très bien, vous pouvez être sûre
2662Que s’ils sont alignés tous dans cette chaussure,
2663C’est que l’orchestre joue en effet comme un pied. »
2664Approuvant cet endroit, du reste qui lui sied
2665Fort bien, en s’expliquant lui-même sans pancarte
2666D’aucun genre. Gaspard, pour tâcher qu’il s’écarte,
2667Lui dit avec le bras levé que justement
2668La musique du char s’arrête en ce moment,
2669Et que puisqu’il prétend être assez fort pour rendre
2670L’ensemble plus parfait, il devrait aller prendre
2671La place et le bâton défectueux du chef.
2672Mais César lui répond sur un ton sec et bref[154]
2673Qu’il ne le connaît pas, que, ma parole, il semble
2674Le prendre pour quelqu’un d’autre qui lui ressemble,
2675Lequel autre ne doit certes pas être mal ;
2676Qu’il croyait cependant être assez peu banal
2677De tête pour ne pas avoir un seul sosie
2678Si parfait, en Europe, en Afrique, en Asie
2679Pas plus qu’en Amérique, et qu’il voit, désormais,
2680Qu’il lui faudra, s’il tient à ce que plus jamais
2681Il ne puisse arriver une chose pareille,
2682S’attacher un grelot sonore à chaque oreille,
2683Plus une cloche à gros battant au bout du nez,
2684Et que si tout cela n’est pas encore assez,
2685Il vissera sur sa grosse caisse une paire
2686De cymbales, sortant toujours avec pour faire
2687Encore plus de bruit et qu’on sache de loin,
2688Avant même qu’il ait déjà tourné le coin
2689De la rue et qu’il soit visible, qu’il arrive ;
2690Qu’il sera même bon avec ça qu’il s’écrive
2691Sur les mains, sur le front et sur le nez, son nom
2692En français, allemand et anglais, car sinon[155]
2693Il pourrait exposer sa femme à l’adultère,
2694Si l’autre est comme lui, beau. Pour le faire taire,
2695Lui demandant s’il va parler jusqu’à demain
2696Matin sans arrêter, Roberte, de sa main
2697Qu’elle applique dessus, feint de fermer la bouche
2698Du masque; mais il crie au meurtre, qu’on lui bouche
2699La respiration, qu’on vienne, qu’on commet
2700Un assassinat; puis bruyamment il se met
2701À répéter un bruit de baisers, disant vite
2702Entre chacun, en bouts de phrases, qu’il profite
2703Quand même de la chose, et qu’en grand amoureux
2704Il est content s’il meurt en lui baisant le creux
2705De la main; que sa peau fine et rosée embaume,
2706Qu’il ne sait pas s’il rêve et que, près de la paume
2707À peine dessinée, en long, elle a surtout
2708Une fossette plus douce, que son sang bout,
2709Que tout son corps frissonne et que son cœur tressaute
2710À se rompre; Roberte en lui faisant : « Chut! » ôte
2711Sa main, puis sans penser elle l’ouvre un peu voir
2712Et regarde partout la paume pour savoir[156]
2713Si pour de bon elle a la soi-disant fossette.

2714Une femme au milieu du cortège époussète
2715Avec un plumeau rouge et vert un gros poupon
2716Nègre; elle est habillée en matin; son jupon
2717Laisse voir des bas blancs et noirs; sa camisole
2718Flotte; sa grande tête en carton se désole.
2719Au milieu, les deux bouts de ses sourcils en l’air
2720Et l’angoisse de ses regards lui donnent l’air
2721D’implorer en passant tous ceux qu’elle rencontre;
2722Quelquefois, s’arrêtant de frotter, elle montre
2723L’enfant de tous côtés comme pour faire voir
2724Avec terreur dans la foule qu’il est tout noir,
2725Puis dans ses bras le berce un instant pour qu’il dorme;[157]
2726Il a, très en avant, une bouche difforme
2727Faisant deux bourrelets d’un rouge vif, lippus,
2728Montrant de grandes dents, et les cheveux crépus
2729Avec, pris dans le nez, un anneau d’or immense;
2730La femme en le tenant d’une main recommence,
2731Sur tout son corps, en long, en large, à le frotter
2732Vite, de son plumeau, semblant vouloir ôter
2733Avec entêtement et désespoir la couche
2734Noire dont il est fait tout entier, sauf la bouche.
2735Un écriteau sur son corsage est en hauteur;
2736On y lit : « Le nouveau-né dénonciateur »
2737Entrecoupé sur cinq lignes, serrant ses lettres
2738D’imprimerie, en long de plusieurs centimètres.
2739Quand elle est assez près pour qu’il lise, César
2740Dit que c’est très bien fait à son humble avis, car
2741Lorsqu’on avait connu d’un peu trop près un nègre,
2742Il fallait s’arranger après pour rester maigre ;
2743Que son air repentant ne saurait amoindrir
2744Sa faute, et ne pourra jamais, lui, l’attendrir,
2745Qu’après tout elle n’a que ce qu’elle mérite,[158]
2746Qu’il reste impitoyable et qu’il la déshérite
2747Et la renie au nom de sa famille pour
2748Le déshonneur public que son hideux amour
2749A rejeté sur eux tous, car Roberte ignore
2750Peut-être, l’ayant vu si peu de temps encore,
2751Qu’il n’est autre que son propre frère jumeau.
2752L’homme avec le très long manche de son plumeau,
2753Pendant que César dit : « Foule-toi donc la rate,
2754Voilà ce qu’elle fait au lieu de frotter, » gratte,
2755Le relevant avec plusieurs rides, son front,
2756En passant par la bouche ouverte presque en rond
2757Et grande, accentuant l’expression amère
2758De la tête. César dit : « Hélas! pauvre mère,
2759Elle est à plaindre, c’est pour toujours qu’elle part. »
2760La femme recommence à frotter le poupard,
2761Tenant le manche par le bout; quand il la croise
2762César se détournant dit : « Arrière, Françoise!
2763Je ne veux plus te voir, oh ! je te reconnais
2764Parfaitement, mais c’est fini nous deux, tu n’es
2765Plus ma sœur. » Ajoutant qu’il ne veut pour jumelle[159]
2766Que d’une femme honnête et non d’une comme elle
2767Qui foule ses serments aux pieds.

2767À cet endroit
2768La route fait à gauche un angle presque droit;
2769César en s’écriant : « Dieu que c’est beau ! » fait halte,
2770Puis arrêtant Roberte avec la main, s’exalte,
2771Lui faisant admirer par des gestes l’effet
2772Splendide, magnifique et sublime que fait
2773Dans son flot de couleurs diverses cette foule
2774De masques ressortant tout au fond sur la houle
2775Si bleue et si jolie et calme de la mer.
2776Puis il repart, disant avec un geste amer
2777Qu’il était tout à fait né pour être un artiste[160]
2778Et que certainement en le faisant dentiste
2779Les siens s’étaient trompés complètement de but;
2780Que s’il avait l’argent pour s’acheter un luth,
2781Au lieu de regarder toujours quelque mâchoire
2782Il ferait des rondeaux et des chansons à boire.
2783« Si vous tenez vraiment à me faire un cadeau,
2784C’est un luth qu’il faudra me donner. »

2784Un landau
2785Blanc à l’intérieur, traîné par une paire
2786De chevaux gris, s’approche; une femme pour faire
2787La place à deux pierrots installés dans le fond
2788Est assise dans la capote même. Ils vont
2789Au pas. Le cocher a comme eux tous un costume
2790Avec un masque peint vert; mais l’on s’accoutume
2791À la fin à les voir tous sur le siège ainsi
2792Costumés et masqués. Sur le devant aussi
2793Une femme est assise en l’air entre deux hommes
2794En pierrot. César dit qu’ils sont bien économes
2795De leurs confettis tous ces gens-là, que, parbleu,[161]
2796Dans un petit moment on va bien voir un peu
2797S’ils entendent garder tout pour sucrer leur tasse
2798De café; puis entrant ses mains dedans, il tasse
2799Dans son sac en levant de ses doigts l’autre coin
2800Les confettis d’un seul côté; puis avec soin
2801Après l’avoir emplie, il en tire sa pelle
2802Et, quand le landau passe, à voix sourde il appelle
2803La femme assise en haut derrière : « Ohé! là-bas. »
2804Elle tourne la tête, il dit : « Non, bouge pas.
2805Ah! tu vas voir, attends un peu que je te guette. »
2806Puis ayant l’air de la viser très dur, il jette
2807Ses confettis de bas en haut, fort, de façon
2808À les faire tomber après tout droit sur son
2809Capuchon; ayant vu sa menace, elle appuie
2810Avec crainte sa main sur sa joue et la pluie
2811Douce qu’elle reçoit la surprend; à son tour
2812Elle enfonce, en tassant tout dans un seul coin pour
2813La remplir mieux, sa pelle entre son sac, puis lance
2814Ses confettis avec le plus de violence
2815Et de précision directe qu’elle peut[162]
2816Dans sa position de travers; le tout pleut
2817Par derrière, pendant qu’il s’en va, sur la tête
2818De César qui s’écrie : « Oh ! mais quelle tempête,
2819Jamais on n’aurait cru qu’il tomberait de l’eau
2820Cette après-midi, car il faisait vraiment beau
2821Tout à l’heure. » Il raconte à présent à Roberte
2822Que cette demoiselle a pour petit nom : Berthe,
2823Qu’il la connaît très bien et lui dit : « tu », qu’il est
2824Impossible de voir quelque chose de laid
2825Comme elle et que de plus elle est toute petiote,
2826Que surtout elle a l’air tout à fait idiote,
2827Avec cette figure inepte, ce regard
2828Stupide et cette bouche ayant toujours l’écart
2829D’un sourire imbécile et qu’on ne saurait rendre
2830Soi-même, à ce point-là niais, feignant de prendre
2831Son masque peint pour son vrai visage.
163

2831Là-bas,
2832Une tête en carton est cahotée au pas
2833Un peu dansant et très sec de l’homme qui bouge
2834Les bras en se tournant. Elle a le nez très rouge
2835Et très gros, comme avec des narines gonflant;
2836L’homme fait de son bras gauche un geste plus lent
2837Et large que de l’autre avec lequel il semble
2838S’éventer; maintenant, de tous les deux ensemble
2839Il s’évente; bientôt le gauche de nouveau
2840Fait son grand geste. On lit : « Enrhumé du cerveau »
2841Sur un large écriteau qui cache sa poitrine,
2842Tout sur la même ligne, en gros. Chaque narine
2843Forme un trou noir, profond, qui semble à jour. Il est
2844Habillé de façon voyante, d’un complet
2845Jaune clair à carreaux compliqués, symétriques,
2846Réunissant un tas de couleurs excentriques;
2847Il a des gants très clairs, jaune citron, en peau;[164]
2848Entré dans le ruban de son vaste chapeau
2849De paille, un écriteau réglé pour qu’on écrive
2850Droit, porte, comme fait à la plume : « J’arrive
2851De Paris ».

2851César, lui, demande un paletot
2852De fourrure et plusieurs cache-nez, aussitôt
2853Qu’il en est assez près pour lire la pancarte;
2854Puis en se donnant l’air d’avoir peur, il s’écarte
2855Avec, dit-il, un grand soin, de la région
2856Où l’on pourrait avoir de la contagion;
2857Car un vieil oncle auquel, il doit dire, il n’emprunte
2858Jamais, a jadis eu sa grand’mère défunte
2859D’un gros rhume, ajoutant qu’il ne veut pas, merci,
2860Mourir comme cela, qu’il croit sentir d’ici,
2861Par la bouche toujours entr’ouverte, l’haleine
2862De la tête en carton, brûlante et toute pleine
2863De principes mauvais, et que s’il s’en allait,
2864Il ferait trop de peine au monde, car il est
2865Aimé de tant de gens! Qu’en tout cas, s’il succombe,[165]
2866Il faudra que Roberte aille couvrir sa tombe
2867Tous les jours, pour le moins deux ou trois fois, de fleurs
2868Et, naturellement, l’inonder de ses pleurs;
2869Qu’il trouverait très bien, même, qu’elle s’enterre,
2870Se donnant par chagrin une mort volontaire,
2871Dans son propre tombeau, juste à côté de lui,
2872En souvenir de leur rencontre d’aujourd’hui,
2873Avec défense pour toujours qu’on les exhume
2874Jusqu’à la fin du monde.

2874À peine l’homme au rhume
2875Est-il passé de l’air alerte d’un gandin,
2876Que César, comme s’il avait pris mal soudain,
2877Demandant à Roberte un mouchoir, éternue
2878Plusieurs fois, lui disant qu’il l’avait prévenue
2879Et que c’est bien fini, qu’il a l’impression
2880Douloureuse d’avoir pris une fluxion
2881De poitrine; qu’hélas! c’était sa destinée,
2882Voilà tout, qui voulait qu’il parte cette année,
2883Qu’il se sent cette fois pour tout de bon perdu,[166]
2884Que c’est le châtiment dès longtemps attendu,
2885Sévère, c’est certain, mais juste, de ses fautes,
2886Qu’il sera courageux; puis il se tient les côtes
2887Pendant qu’il éternue encore plusieurs fois
2888Exprès, en prolongeant ensuite avec la voix
2889Tous les éternuements sur une note aiguë.

2890En avant maintenant, très grand et très en vue,
2891Le rémouleur s’avance avec tout son même air
2892Attentif, se penchant sur sa meule; la mer
2893De sa ligne bleuâtre à l’horizon arrive
2894Pour l’œil jusqu’à son cou plié; plus bas la rive
2895Le traverse à mi-corps. César pense qu’il a
2896Justement dans le fond de cette poche-là
2897Un couteau dont le bout de la lime se rouille,
2898Et qu’il va le donner à ce brave homme; il fouille[167]
2899Ses habits en ouvrant un peu son domino;
2900Mais il ôte sa main, se traitant d’étourneau,
2901Disant que ce serait vraiment bien inutile
2902De vouloir s’occuper d’un sujet si futile,
2903Du moment qu’il est si sûr et certain qu’il doit
2904Mourir; que pas un ongle, à présent, d’un seul doigt,
2905N’aurait le temps de croître assez pour qu’il le lime.
2906Il parle de l’état d’âme grand et sublime
2907De l’homme pur qui sait qu’il va bientôt mourir
2908Et monter au ciel, puis se met à discourir
2909Sur l’immortalité, l’existence future,
2910La résurrection de chaque créature
2911Au jugement dernier... Soudain il s’interrompt
2912Pour éternuer fort en se tenant le front;
2913Il dit : « Ah! là, mon Dieu! mon Dieu! » puis il renifle
2914En faisant des efforts, prétendant que ça siffle
2915Et disant : « N’est-ce pas ? » quoiqu’on n’entende rien
2916Du tout, pour faire voir à Roberte combien
2917Déjà, malgré le temps si doux, son nez s’obstrue.
168

2918Le grand rémouleur tourne à droite dans la rue
2919Saint-François-Paule, où l’on voit tourner aussi,
2920Se croisant avec lui pour venir par ici,
2921Le flot toujours nouveau du cortège. Un gros homme
2922En sort en ce moment même ; on lit : « Ça m’assomme »
2923Écrit sur un fond blanc carré, semblant en peau,
2924Et collé par-devant sur son large chapeau
2925Haut de forme; à deux mains il tient ouvert un livre
2926Énorme, avec au centre un grand fermoir en cuivre ;
2927Du côté gauche, à droite, assez gros, le bouton
2928Du fermoir est brillant, en boule. Le menton
2929De la tête est tiré très en bas et la bouche,
2930Les lèvres retroussant, grande ouverte, se touche
2931Presque, en long, en baillant. L’exagération[169]
2932Ridicule qu’on voit à son expression,
2933Sur le premier moment, presque toujours fait rire;
2934Le texte est à l’envers, il a l’air de s’écrire
2935Rien que pour le regard, pas en lettres. Parfois
2936L’homme lève le livre un peu, malgré son poids,
2937Pour lire, mais bientôt il semble qu’il succombe
2938À l’ennui de nouveau; le livre alors retombe
2939À l’envers; par moments il le ferme et d’un bras
2940Il s’étire, pendant qu’un doigt dedans, en bas
2941Il tient dans le bon sens le livre; un large titre
2942Estropié, célèbre, avec « premier chapitre ».
2943En dessous, est écrit en lettres d’or, très gros,
2944Visible d’assez loin encore, sur le dos,
2945Qu’une longue balafre en travers égratigne.
2946César dit: « Quel crétin! quel serin! » Il s’indigne
2947En révélant qu’il fut le collaborateur,
2948Sans que personne l’ait jamais su, de l’auteur;
2949Il dit : « Cet homme est un idiot, il faut croire
2950Qu’il s’est réellement décroché la mâchoire;
2951S’il n’aime pas cela, c’est qu’il n’y comprend rien[170]
2952S’il était seulement un peu grammairien
2953Il verrait la beauté, la richesse du style. »
2954Ajoutant que, voilà, la langue est trop subtile
2955Pour dire quelque chose à ce gros homme-là,
2956Qui ne doit s’occuper qu’à manger, que s’il a
2957Par rapport à sa taille une si grosse tête,
2958Cela ne prouve rien, et qu’il peut être bête
2959Quand même; que, du reste, à sa figure on voit
2960Tout de suite qu’il est stupide, que ce doit
2961Être tout simplement un pauvre hydrocéphale,
2962Et qu’en pitié de lui maintenant il ravale
2963Sa rancune.

2963Gaspard, qui s’est pas mal battu
2964Depuis quelque temps, dit à Roberte : « Veux-tu
2965Partager avec moi ce qui te reste encore
2966De confettis ? » Roberte, en disant qu’elle ignore
2967Ce qu’elle en a, lui tend son sac ouvert; Gaspard
2968Y puise pour y prendre à peu près moitié part,
2969Ressortant chaque fois sa pelle toute pleine[171]
2970Entre les bords; tous trois n’avancent plus qu’à peine;
2971César de nouveau, seul, se pâme sur l’effet
2972De la mer. Puis Gaspard s’arrête tout à fait,
2973Le partage fini, juste devant la rue
2974Saint-François-de-Paule, et se tourne.

2974Un âne rue
2975En entrant, puis trottine un peu; car, au tournant,
2976C’est l’analcade des Anglaises maintenant
2977Qui passe; un homme a son ombrelle trop ouverte
2978Retournée; un, plus loin, a sous sa robe verte
2979Un morceau de plissé qui pend.

2979Toujours près d’eux
2980César en ce moment leur demande à tous deux
2981S’ils vont dans cette rue au milieu d’un tumulte[172]
2982Pareil; disant, pour lui, que plus il se consulte
2983Et plus il a peur d’être en dix pas enfoui
2984Sous tous ces confettis; mais Roberte dit : « Oui,
2985J’y vais. » Il dit que c’est eux que cela regarde,
2986Qu’en ce cas il s’éloigne et qu’elle prenne garde,
2987Car un monde semblable est vraiment dangereux,
2988Qu’on peut être étouffé, qu’il en tremble pour eux
2989Très fort; qu’en tous les cas, avant qu’on ne se quitte
2990Peut-être pour toujours, hélas! tellement vite
2991Il veut de tout son cœur leur faire ses adieux;
2992Que si malgré son rhume il devenait très vieux,
2993Il ne les oublierait jamais et qu’il s’excuse
2994S’il leur a trop parlé, car parfois on l’accuse
2995Dans sa famille d’être à certains jours bavard;
2996Qu’il faut venir chez lui le voir au boulevard
2997Carabacel, que c’est de la sorte qu’on prouve
2998L’estime que l’on a pour quelqu’un, qu’on le trouve
2999Toujours en redingote en velours le jeudi
3000Dans son plus beau salon toute l’après-midi;
3001Il tient à donner à Roberte une poignée[173]
3002De main, répétant, qu’elle une fois éloignée
3003Ou qu’elle soit sur mer, sur terre, au pôle nord,
3004Son esprit la suivra toujours jusqu’à sa mort
3005À lui-même, qu’il croit décidément très proche;
3006Que du reste il n’a pas de fiel, qu’il ne reproche
3007Rien à l’homme enrhumé, qu’il ne cherchera pas
3008À lui donner, avant de mourir, le trépas,
3009Qu’il a beaucoup trop peur du purgatoire. Il pousse
3010Un soupir sanglotant et très long; puis il tousse
3011Chétivement et part en chantant : « Mardi-gras,
3012T’en vas pas. » Il se tourne en étendant le bras
3013Et reparle de la fidélité qu’il jure
3014De leur garder; mais juste en plein dans la figure
3015Il reçoit, se taisant avec un soubresaut,
3016Des confettis; il dit : « Holà ! ça m’a fait chaud
3017Dans tout le corps, j’en ai mal jusque dans la plante
3018Des pieds; je n’ai jamais reçu si violente
3019Secousse. »
174

3019Des enfants habillés tout en gris
3020Avec sur leurs cheveux des têtes de souris
3021Débouchent de la rue; un cordon les attache
3022Entre eux, rouge et très large; ils ont une moustache
3023Faite de quelques crins seulement, grise aussi,
3024Qui leur colle; leur ventre est d’un gris éclairci,
3025Ils ont des souliers gris et des bas gris. Un homme
3026En gros chat les précède; il tient le cordon comme
3027Si de force il voulait les traîner; il a l’air
3028Féroce avec des yeux en verre, brun très clair,
3029Et ses dents qu’il découvre avec la bouche ouverte
3030Toute grande; on lui voit la patte gauche inerte
3031Sans bras, tandis que l’autre a le bras droit dedans.
3032Tout le temps il se tourne en leur montrant les dents;
3033Le premier des enfants en avant est tout frêle ;[175]
3034Ils sont une dizaine et marchent pêle-mêle
3035Se tournant en tous sens, tantôt à reculons,
3036Tantôt droit, se cognant parfois sur les talons.

3037Roberte en ce moment tourne la tête à droite ;
3038Semblant juste tenir dans la largeur étroite
3039Du long pont du Paillon qui paraît presque à sec
3040D’ici, l’énorme char du cuisinier, avec
3041Sa musique que l’on entend à peine, passe.
3042Juste, de la marmite au couvercle, un espace
3043Reste en ce moment même en laissant voir un peu
3044En longueur et toujours plus mince le ciel bleu;
3045Le bras du cuisinier au bout d’un instant tombe
3046Tout à fait, recouvrant du couvercle qui bombe
3047Les marmitons déjà disparus dans le bas
3048Du grand récipient.
176

3048Gaspard prend par le bras
3049Roberte et quand il voit un passage il l’entraîne
3050Vite. Roberte lit : « J’en aurai la migraine »
3051Sur le dos d’un vieillard à cheveux blancs qui vient
3052De passer avec sa grosse tête et qui tient
3053En la montrant partout une très grande ardoise;
3054En avant elle voit : « Revenant de Pontoise »
3055Au dos d’un autre, mais très vite, assez loin d’eux
3056Déjà; pour le moment ils passent, tous les deux
3057Courant un peu, devant un jardinier qui fauche,
3058Puis reprennent leur pas tranquille. Ils sont à gauche
3059De la rue. Encombrant une fenêtre au coin
3060De droite, un groupe fait un bruit de voix, pas loin
3061De l’angle de la rue où « Saint François de Paule »
3062Se lit en noir.[177]

3062Leur pied tout le temps carambole
3063Sans le vouloir, en les poussant à chaque pas,
3064Des confettis encore entiers, qui ne sont pas
3065Écrasés, récemment lancés et dont la boule
3066Inégale, légère et raboteuse roule
3067En déviant, sautant et se cognant, très mal.

3068Un homme crie, après un sursaut : « Animal ! »
3069En se tournant vers un pierrot qui par la bouche
3070Chantante de sa tête en carton dont il louche
3071Vient de lui jeter des confettis dans les yeux;
3072Le pierrot s’arrêtant dit : « Espèce de vieux
3073Mirliton, tâche donc d’enlever ta pommade
3074Avant de t’en aller donner ta sérénade,
3075Tu seras bien plus beau, » faisant allusion,
3076En regardant la tête, à la cohésion
3077Par longues mèches qu’a la chevelure rare
3078Et très foncée, ainsi qu’à la longue guitare
3079Que l’autre tient avec ses gestes de vieux beau[178]
3080À la taille sanglée; un énorme bobo
3081Se gonfle, dégoûtant, au milieu de sa joue
3082Très pâle; de sa main droite on dirait qu’il joue
3083Sur sa guitare pour s’accompagner, faisant
3084Aussi remuer sa main gauche, soi-disant,
3085Sur les tiges de bois qui remplacent de vraies
3086Cordes, semblant choisir parmi toutes les raies
3087Peintes pour indiquer sur le manche où l’on doit
3088Pour donner tel ou tel son appuyer le doigt;
3089L’espace parallèle et noir qui les écarte
3090À l’aigu devient plus étroit; une pancarte
3091Tombe sur son plastron de chemise avec : « Au
3092Clair de la lune » sur les quelques notes « do
3093Do do ré mi », faisant ensuite trois ou quatre
3094Mesures que Roberte en chantant vient de battre
3095Avec le doigt; devant, une ample clé de sol
3096Se recourbe beaucoup; touchant presque le sol
3097Par derrière, les deux pans de son habit rouge
3098Sont pointus; aux cahots du pas leur pointe bouge;
3099Un médaillon brillant pend hors de son gilet[179]
3100Blanc de soirée, ouvert en rond; sur son mollet
3101Gauche au bas blanc en soie, un papillon tremblote
3102Semblant solidement enfoncé; sa culotte
3103Noire brille; un gamin lui crie : « Ils sont bossus
3104Tes mollets. »

3104Des pierrots, tout là-bas, bras dessus
3105Bras dessous, chantent tous fort : « Auprès de ma blonde »
3106Assez vite sur l’air connu de tout le monde;
3107Un d’eux soudain le chante une octave plus haut
3108En fausset dominant les autres voix; il faut,
3109Là, qu’ils se mettent sur une file à la suite
3110Du premier qui paraît avoir pris la conduite
3111De la bande et qui les fait passer au milieu
3112D’un groupe qui causait, en criant : « Sacredieu !
3113Vous ne savez donc pas encore qu’on circule,
3114Vous, hein? » Toute la bande en courant se bouscule,
3115Puis, une fois sortis, ils marchent tous de front
3116De nouveau. Tout à coup ils se mettent en rond
3117Et tournent enfermant dans leur cercle une grosse[180]
3118Femme en domino rouge et vert foncé qui hausse
3119Les épaules, prenant un gros air mécontent;
3120Elle croise les bras et toute rouge attend,
3121Immobile, ayant l’air de rager, qu’on la laisse
3122S’en aller; puis voulant essayer, elle baisse
3123La tête, pour tâcher de passer sous deux bras;
3124Les pierrots aussitôt mettent leur main plus bas
3125Devant sa tête, afin d’empêcher qu’elle sorte;
3126Elle ressaye en vain; sa figure très forte
3127De face, a cependant un assez fin profil;
3128Le groupe recommence éternellement : « Qu’il
3129Fait bon, fait bon, fait bon, » sur la phrase pareille
3130Toujours plus fort; la femme en se bouchant l’oreille
3131Grimace avec les yeux; chaque fois pour finir
3132Ils disent sans changer rien : « Qu’il fait bon dormir. »
3133À la fin, au moment où la phrase s’achève
3134Justement sur « dormir » un d’eux s’arrête et lève
3135Le bras, laissant passer la femme par-dessous;
3136Puis ils repartent tous vite, comme des fous,
3137En chantant de nouveau fort, sous la ressemblance[181]
3138De leurs masques tous peints, pareils. Roberte lance
3139Des confettis, voulant surtout viser l’un d’eux,
3140Un maigre tout en blanc; elle en attrape deux
3141Dans la figure, étant, là, pas mal éloignée
3142Encore d’eux; le blanc lui donne une poignée
3143De main malgré sa pelle, en lui disant : « Merci, »
3144Ajoutant que c’était vraiment très réussi.

3145À droite, par devant, maintenant la fiole
3146De pharmacie a l’air tout à fait d’une folle
3147En dansant avec des allures de dondon;
3148On voit se démener, au bout de son cordon
3149Rouge, le grand cachet semblant en cire; à chaque
3150Tour qu’elle fait, on voit, dans le bleu très opaque
3151Du faux verre, tourner tout un endroit plus clair[182]
3152Imitant un reflet immobile.

3152D’en l’air
3153Roberte en regardant le grand flacon, essuie,
3154Assez forte et semblant la viser, une pluie
3155De confettis; bientôt elle lève les yeux,
3156Et voit à la fenêtre, au premier, un joyeux
3157Couple qui la regarde; ils ont tous deux pour masques,
3158Complètement fermés, des espèces de casques
3159Comme ils devaient en prendre, eux, d’après le conseil
3160De Gaspard tout d’abord, en treillis tout pareil
3161Au leur, mais protégeant, derrière aussi, la tête
3162Jusqu’aux épaules, tout fermés.

3162Roberte apprête
3163Sa pelle, puis retient, toujours au même endroit
3164Tout en haut, l’armature avec son second doigt
3165Gauche tout cramponné; maintenant elle pousse
3166Le manche en bois, en sens opposé, de son pouce
3167Droit, dont le bout est par la pression pâli[183]
3168Sous son ongle taillé très en pointe et poli;
3169Le manche se recourbe un peu, flexible et souple;
3170Roberte, la figure en l’air, vise le couple;
3171La femme se retire en arrière en levant
3172Son coude qu’elle met peureusement devant
3173Sa figure et ses yeux; l’homme reste impassible;
3174Roberte lance alors le plus juste possible,
3175Se dressant un peu sur les pieds, ses confettis;
3176Ils touchent assez bien; certains sont ressortis
3177En se cognant sur la garniture ouvragée
3178En fer, représentant des fleurs sur la rangée
3179Assez serrée et très nombreuse des barreaux;
3180D’autres, en se tapant sur l’envers des carreaux
3181Tout grands ouverts, ont fait comme une pétarade;
3182Sur le dessus en bois noir de la balustrade
3183Un est près de tomber tout au bord de l’appui;
3184L’homme, immobile, en a pas mal reçu sur lui;
3185Quelques-uns ont donné dans la large surface
3186Que présente son masque au-dessus de sa face;
3187La femme, reculée assez tôt, n’a rien eu.[184]

3188Gaspard qui s’en allait toujours est revenu
3189Vers Roberte; il attend qu’elle arrive et rarrange,
3190Y mettant les deux mains, sa collerette orange;
3191Il y glisse son doigt, lentement, tout autour
3192En l’écartant pas mal de son cou comme pour
3193La casser et s’y mettre un peu mieux à son aise;
3194Roberte, en revenant auprès de lui soupèse
3195Son sac à peu près vide entièrement, disant
3196Qu’il faut les ménager un peu plus à présent
3197Et qu’elle en tous les cas compte en être économe,
3198Car on ne voit aucun marchand en vue.

3198Un homme
3199À la tête de femme expressive en carton,
3200A sur le bout du nez un énorme bouton.
3201Sa figure est un peu, vers la droite, inclinée.
3202Il est vêtu jusqu’aux pieds d’une matinée
3203Dont l’étoffe est jaunâtre avec partout des fleurs;
3204Il fait tourner, avec le geste des coiffeurs,[185]
3205Un fer soi-disant chaud par une de ses branches
3206Qui par le bout qu’on tient en main sont toutes blanches,
3207Surtout auprès du bout opposé qui, tout noir,
3208A les traces de la flamme; sous son peignoir
3209Agrafé par devant sur un rang, une fausse
3210Poitrine bombe large, exagérée et grosse;
3211Très espacés et bien visibles sur son front,
3212De grands frisons font tous un assez large rond
3213Irrégulier, chacun dans une papillote
3214En gros papier jaunâtre, épais, qui l’emmaillote
3215Sans serrer, en donnant complètement l’effet
3216De n’avoir rien dedans; la femme en marchant fait
3217Un tour sur elle-même; on voit la faveur bleue
3218Attachant d’un nœud mince, en bas, la courte queue
3219De sa coiffure faite en hâte, du matin;
3220Les cheveux, en coton quelconque, sont châtain
3221Foncé; l’homme fait voir partout, dans sa main gauche
3222Un écriteau de toile et dont le sens s’ébauche
3223Pour Roberte, déjà, bien qu’encore assez loin,
3224Quand elle cherche à voir les lettres avec soin;[186]
3225Ce sont des lignes très courtes, d’une écriture
3226Penchée, et prétendant, à la température
3227Excessive qu’il fait toujours dans le Midi,
3228Que le fer ne sera jamais plus refroidi
3229Si longtemps qu’on le tourne; en arrivant à lire
3230Tout, Roberte se met, ouvrant la bouche, à rire,
3231En découvrant ses dents du dessus, faisant « ho »
3232Sur un ton grave, et montre à Gaspard l’écriteau;
3233Il cherche tout d’abord, puis le trouvant il cligne
3234Les yeux, mais ne comprend que la première ligne;
3235Roberte, en regardant une seconde fois,
3236Le lit alors d’un bout à l’autre, à haute voix,
3237Sans peine maintenant que l’homme se rapproche,
3238Puis regarde Gaspard en disant : « Hein? » Lui hoche
3239Affirmativement la tête, en souriant.

3240Par terre quelque chose attire l’œil, brillant
3241Au milieu du plâtras sale, comme une espèce
3242De pourtour rond, rayé; c’est le haut d’une pièce
3243De dix sous qui dépasse, enfoncée à demi,[187]
3244Montrant son côté face un peu penché, parmi
3245La poudre dans laquelle elle entre toute droite;
3246Gaspard la voit; avec la pointe maladroite
3247De son pied il la touche un peu, pour la ravoir,
3248Mais la renfonce; ensuite il ne peut plus la voir,
3249L’entrant de plus en plus; à gauche un voyou passe;
3250Il l’appelle et lui montre avec le pied l’espace
3251À fouiller, lui disant qu’il doit trouver dix sous
3252S’il cherche avec ses doigts comme il faut, là-dessous,
3253Qu’il est sûr qu’ils sont là, que la couche est épaisse
3254Et que s’il tient à les empocher, il se baisse;
3255Alors l’interrogeant sur l’endroit, le gamin
3256En s’appuyant sur son genou, de l’autre main
3257Avec son second doigt allongé, raide, fouille,
3258En remuant la poudre; ensuite il s’agenouille
3259Sur une seule jambe, assis sur son talon,
3260Cherchant toujours avec le doigt; son pantalon
3261Effiloché d’en bas, reprisé, partout sale,
3262Montre une déchirure en angle, colossale,
3263Par laquelle ressort, très plié, son genou[188]
3264Écorché; dégoûtant aussi, son chapeau mou
3265Dont les bords sont baissés, est tout couvert de taches
3266Blanches de confettis; son masque a des moustaches
3267Larges, se relevant, peintes pas très en noir
3268Sur le rose toujours très vif, et l’on peut voir,
3269Quand il se baisse plus, un peu de sa figure
3270Du côté gauche, avec sa joue assez obscure
3271Sous le masque où l’on plonge en regardant; il est,
3272Par ce qu’on peut juger du peu qu’on en voit, laid,
3273Avec un peu, déjà, de favori précoce
3274Sur sa joue assez creuse et qui forme une bosse
3275Pas mal saillante avec son os très prononcé;
3276Tout l’obscurcissement qui s’étale, foncé,
3277Sur sa peau, provenant de son masque, remue
3278À tous ses mouvements; quelqu’un dans la cohue
3279Venant de le cogner tout à coup assez fort,
3280Il relève la tête et touche avec le bord
3281De son chapeau la jambe en gros pantalon rouge
3282D’un pierrot qui, poussé par un autre, ne bouge
3283Plus; la pièce se trouve enfin dans un endroit[189]
3284Dont plusieurs fois déjà le gamin, de son doigt,
3285Venait de s’approcher; il se lève et regarde
3286La pièce, puis Gaspard, qui dit oui, qu’il la garde,
3287Qu’il aille s’amuser beaucoup avec; il dit
3288Qu’avec la pièce même et, de plus, le crédit
3289Qu’après il aura, grâce aux cinquante centimes,
3290Il va pouvoir payer à ses amis intimes
3291En allant au prochain grand restaurant, un bock
3292Pour trinquer avec eux; mais tout à coup un choc
3293Qu’il reçoit dans le dos tout en parlant, lui coupe
3294La voix d’un hoquet; c’est quelqu’un qui vers un groupe
3295Arrêté, qui lui fait des signaux de bras, court;
3296Puis le voyou s’en va.

3296Là-bas, de son pas lourd
3297Et titubant, marchant à droite dans la foule,[190]
3298Le pochard au chapeau haut de forme se soûle
3299Toujours; des confettis bougent dans les rebords
3300Du chapeau; sous sa tête immobile, son corps,
3301Au contraire, dans tous les sens tourne et chancelle;
3302Il vient de mettre son cruchon sous son aisselle,
3303Il se frotte le ventre en des airs satisfaits,
3304Sans cesser de marcher de travers; ses effets
3305De soirée ont partout de fortes taches blanches
3306De confettis, bien plus qu’avant, surtout aux manches
3307Il marche pas mal vite, en somme; à chaque instant
3308Il se tourne de tous côtés d’un air content,
3309Comme s’il désirait que tout le monde voie
3310Sa face épanouie et respirant la joie,
3311Avec sa bouche ouverte et son regard très gai ;
3312L’écriteau de son dos a sur deux lignes : « J’ai
3313Dîné dans le grand monde ». À présent il empoigne
3314Au milieu, de nouveau, son cruchon et s’éloigne
3315En dépassant Gaspard et Roberte qui vont
3316Toujours à gauche dans l’ençombrement que font
3317Les masques sur les deux longs côtés de la rue.[191]

3318En passant on entend la voix lente et bourrue
3319D’un homme dire avec mauvaise humeur : « Ben quoi !
3320Est-ce que je vous ai jamais redit ça, moi?
3321Il ne faudra bientôt plus vous parler, ma chère! »
3322On voit alors au seuil d’une porte cochère,
3323Une femme en jersey noir dans lequel le gras
3324Qu’on devine enfonçant et mou de ses gros bras
3325Se moule; justement très vite elle les croise;
3326Avec des mouvements de la tête elle toise
3327L’homme qui lui parlait, en disant : « Voyez-vous
3328Ce malhonnête-là ! C’est drôle, est-ce que nous
3329Sommes venus pour lui demander quelque chose?
3330Il faut toujours qu’il vienne écouter quand on cause;
3331Franchement, c’est trop fort; est-ce qu’on le forçait
3332À se planter derrière à ne rien dire? C’est
3333Vrai. » Puis elle se tait en haussant les épaules;
3334En se parlant ainsi durement ils sont drôles,
3335Avec les masques peints, impassibles qu’ils ont,
3336Exactement pareils pour tous les deux. Ce sont[192]
3337Plusieurs gens ayant l’air de la maison, en groupe;
3338Une bonne, avec un tablier que découpe
3339En bas une rangée inégale de dents,
3340Est assise sur un tabouret, les mains dans
3341Les larges poches du tablier; elle écoute
3342La grosse femme en noir qui maintenant ajoute,
3343Rassise et s’appuyant sur le dossier craquant
3344De sa chaise qu’elle a mise plus devant : « Quand
3345On devrait bien savoir qu’on a l’air aussi bête,
3346Avec un nez pareil au milieu de sa tête,
3347Et des yeux aussi clairs que ça tout ahuris,
3348Sans compter un fouillis pareil de favoris,
3349On se tait. » L’homme alors lui répond : « Et les vôtres
3350De favoris, vous les croyez jolis? » Les autres
3351Se mettent tous à rire en entendant cela;
3352L’homme enchanté de son succès dit : « Ah! la la. »
3353La bonne, en se penchant sur son tabouret, pouffe;
3354Roberte, en regardant toujours, voit une touffe
3355Derrière, sous le bord de son masque qui fait
3356Comme un favori court à la femme, en effet;[193]
3357En passant on entend encore une minute
3358Continuer, toujours lentement, la dispute.

3359Là-bas s’avance tout un rang de cure-dents
3360Immenses; devant eux encore, un homme, dans
3361Une sorte de râpe à sucre énorme, approche;
3362Simulant le cordon par lequel on l’accroche
3363Une corde très grosse, en haut, faisant un nœud
3364Se compliquant et très drôle, mais dont on peut
3365Facilement, par sa grosseur même, comprendre
3366L’enlacement, traverse un trou pour aller pendre,
3367Assez raide et tendu presque droit par le poids
3368Du nœud, sur le côté du grand manche de bois
3369Qui continue, en la surmontant, une espèce
3370De planchette en longueur, immense et très épaisse,
3371S’appliquant presque juste, en dépassant, au dos
3372De l’homme qui, mêlé dans l’ensemble, a l’air gros;
3373Mais on voit que son corps a beaucoup de place entre
3374La planche et le fer-blanc arrondi, même au ventre;
3375La plaque, par devant, imitant du métal[194]
3376Bon marché, fait assez bien, en monumental,
3377Le fer-blanc où l’on râpe; en laissant une marge
3378Pleine à côté du bois, à distance assez large
3379L’un de l’autre, des trous très grands montrent leurs bords
3380Rugueux, irréguliers, retournés en dehors;
3381La figure de l’homme est seule qui dépasse
3382Sans rien qui la protège, au-dessus de l’espace
3383Plein, sans trous, assez haut, du soi-disant fer-blanc,
3384Laissé comme une bande avant le premier rang
3385Des larges trous; en haut, de face, sur le manche,
3386En noir sur la couleur jaunâtre presque blanche,
3387Est écrit en travers et très lisiblement,
3388En sorte d’imprimé peint : « Le bon placement ».
3389Les lettres soudent mal, comme sur une caisse
3390D’emballage; Roberte, en les lisant, dit: « Qu’est-ce
3391Que cette râpe à sucre effrayante peut bien
3392Vouloir dire ? » Gaspard répond : « Peut-être rien. »
3393Mais Roberte, cherchant toujours, des yeux la guette;
3394L’homme fait quelque pas de dos; une étiquette
3395Aussi très grande, avec un encadrement bleu,[195]
3396Est collée en arrière, en haut du manche, un peu
3397De travers, ressemblant en grand à toutes celles
3398Qui sont sur des objets, portant le prix sur elles;
3399On lit sur celle-là : « Magasin de fer-blanc »,
3400Puis plus bas, assez gros, en écriture : « Un franc
3401Dix, pour gagner un prix de cent francs ».

3401Après l’homme
3402Viennent les cure-dents, marchant en file comme
3403S’ils étaient attachés du premier à la fin;
3404Le bout s’effile en haut sans devenir très fin;
3405Quelques-uns en ont deux mis l’un sur l’autre, doubles,
3406Qui les font voir dessous, eux, encore plus troubles;
3407Sous l’arrondissement opaque ils sont vêtus
3408De maillots bleus, aux cols empesés, rabattus;
3409Leur perruque de clowns à grand toupet est rousse;
3410Dans leur figure ils ont un faux nez qui retrousse,
3411Est crochu, rond, ou tombe; un n’a pas de faux nez,
3412Très laid quand même; ils sont tous bien échelonnés
3413Du plus énorme au plus petit, par rang de taille;[196]
3414Tout à la fin ce n’est plus que de la marmaille
3415Qui marche moins en ligne à présent; le dernier
3416Courant de temps en temps a cinq ans; le premier,
3417Un grand voûté très maigre, aux longues jambes, porte,
3418Par son manche rayé blanc et rouge, une sorte
3419D’affichage en carton, carré, montrant, écrit
3420Sous l’énorme dessin d’une bouche qui rit :
3421« Cure-dents extra-fins » ; ensuite : « Pour Anglaises »
3422Est écrit entre deux très larges parenthèses,
3423Quoique formé de longs caractères plus gros
3424Que tout le reste.

3424Au loin, à gauche, des pierrots
3425Et des femmes, joyeux sous le calme physique
3426Grotesque de leur masque à couleurs, sans musique
3427Font un quadrille, allant tous n’importe comment,
3428Se trompant dans un sens quelconque à tout moment,
3429Ou parfois se cognant au milieu, tous ensemble.
3430Ils font ce que leur dit une femme qui semble,
3431En dansant avec eux, savoir ce que l’on doit[197]
3432Faire, et qui tout le temps leur indique du doigt
3433Les figures qu’il faut exécuter; les femmes
3434Font, à deux, face à face une chaîne des dames,
3435Puis tournent au retour avec leur cavalier
3436Lui-même.

3436Paraissant gêné dans son soulier,
3437Un cure-dents, assez grand encore, profite
3438D’un arrêt qui se fait, brusque, pour chercher vite
3439Quelque chose, avec son index, dans son pied droit,
3440Le glissant avec peine entre l’espace étroit
3441Du soulier bleu; pendant qu’il le fouille, il sautille
3442Un peu de temps en temps, puis remue et tortille
3443Dans un déplacement très court, continuel,
3444Le pied gauche frottant par terre et sur lequel
3445Il ne se tient pas bien; pour garder l’équilibre
3446Il tend avec la main ballante son bras libre,
3447Le haussant plus ou moins pour faire contre-poids;
3448Sur leurs maillots bleu clair, de près ils ont des pois
3449Que l’on ne voyait pas, très gros, d’un bleu plus sombre,[198]
3450Ayant l’air de former des losanges; l’encombre
3451En avant se disperse, et sans avoir ôté
3452Son caillou, le garçon doit partir; à côté
3453De Roberte, en passant, pour rattraper l’avance
3454Que pendant un moment les grands ont pris, l’enfance
3455Se met au pas de course; un des deux derniers tient
3456Le bras de l’autre, ils vont de front.

3456Roberte vient
3457De recevoir, lancés fort de quelque fenêtre,
3458Un flot de confettis; elle croit reconnaître
3459Sur un balcon, après avoir levé les yeux,
3460Une amie; un instant elle regarde mieux
3461Et dit : « Mais oui, c’est bien Fanny! » puis elle crie :[199]
3462« Bonjour! » La femme prend une face ahurie,
3463Semblant ne pas l’avoir sur le premier moment
3464Reconnue, et se penche en lui disant : « Comment,
3465C’est toi, bien par exemple, avec une toilette
3466Pareille, un capuchon semblable et ta voilette,
3467Ma parole d’honneur, je ne t’aurais jamais
3468Reconnue et tu m’as toute surprise; mais
3469Il faut absolument, entends-tu, que tu montes
3470Vite sur ce balcon, et que tu me racontes
3471Ce que tu fais, sans rien dire à personne, ici;
3472Je ne te savais pas du tout à Nice. Si
3473J’avais su, nous aurions fait les fêtes ensemble. »
3474Puis elle rit, en lui disant qu’elle ressemble
3475Aux fillettes sortant de leur orphelinat
3476Avec son capuchon, et qu’un pensionnat
3477La prendrait. « Viens un peu pour te voir dans la glace.
3478Du reste nous avons encore de la place,
3479Monte vite. » Roberte, alors, dit : « Oh! merci,
3480Nous aimons mieux marcher. » Fanny dit : « Si, si, si!
3481J’y tiens beaucoup, je veux te parler. » Elle insiste,[200]
3482Disant qu’elle sera bien mieux là, qu’on assiste
3483Plus agréablement au défilé, d’en haut,
3484Qu’on lance sans jamais rien recevoir, qu’il faut
3485Qu’elle lui montre un peu le coup d’œil, qu’elle voie
3486Cela. Puis d’un dernier geste elle les envoie
3487Vers la porte, disant qu’elle est sur le palier
3488À les attendre et qu’ils trouveront l’escalier
3489Là, sous la voûte au bout de quelques pas, à droite,
3490En ouvrant une porte à deux battants, étroite,
3491Avec un paillasson tout usé sur le seuil.
3492Roberte fait un pas, échangeant un coup d’œil
3493Avec Gaspard qui sans rien dire l’accompagne,
3494Et retournant un peu sur ses pas elle gagne
3495L’entrée; il lui demande à voix basse qui c’est;
3496Elle répond, baissant aussi la voix, qu’il sait,
3497Que c’est cette petite actrice aux gestes drôles
3498Qui joue un peu partout, toujours, des bouts de rôles,
3499Fanny Néret, qu’il la connaît au moins de nom;
3500Il répète : « Fanny Néret ? » en disant : « Non, »
3501Qu’il ne la connaît pas. La porte est grande ouverte,[201]
3502Au seuil de la maison dont l’entrée est couverte
3503De confettis intacts, s’espaçant assez loin
3504Sous la voûte, tassés quelquefois dans un coin;
3505En marchant on les fait rouler, on les écrase,
3506Un s’enfonce au milieu d’une raie.

3506Une phrase
3507Se distingue parmi le brouhaha que font
3508Des voix que l’on entend venir, là-bas, au fond,
3509Confuses dans l’écho sonore de la voûte;
3510Et l’on voit déboucher d’un grand escalier, toute
3511Une bande de gens à masques peints; les voix
3512Chantonnent en riant, ou parlent à la fois;
3513Ils s’arrêtent en bas; le conciliabule
3514Se continue, aussi fort, dans le vestibule
3515Dont la porte vitrée est grande ouverte; un gros
3516Court, en domino vert, écarte deux pierrots
3517Et, mettant ses deux mains sur leur épaule, saute
3518Gaîment, comme un fou; mais, un des deux pierrots s’ôte,
3519Aussitôt, ayant l’air de le trouver trop lourd[202]
3520En portant la moitié de son poids; le gros court,
3521Faisant un mouvement de jambe involontaire,
3522Cherche à se rattraper, mais se jette par terre;
3523Le bruit des voix et des rires devient plus fort;
3524Une femme surtout, de tout son cœur, se tord,
3525Essayant de parler avec sa voix rieuse
3526Que dément drôlement la face sérieuse
3527De son masque affreux dont elle tient le menton;
3528Roberte, qui tournait justement le bouton
3529En cuivre travaillé de la porte vitrée
3530Aussi, qui donne accès dans la petite entrée
3531De droite, reste sur le paillasson pendant
3532Quelques instants avant d’ouvrir, les regardant;
3533Le gros, péniblement, maintenant se relève
3534À moitié, sur le plat de ses mains, puis achève
3535De se mettre debout en disant : « L’animal! »
3536La femme en demandant s’il ne s’est pas fait mal
3537Rit toujours aux éclats; il répond : « Au contraire; »
3538Ajoutant que vraiment si ça peut la distraire,
3539Pour la remercier de l’immense intérêt[203]
3540Qu’elle lui porte si gentiment, il est prêt
3541À faire de nouveau voir la plaisanterie
3542Une seconde fois, pour tâcher qu’elle rie
3543Un peu plus fort et plus franchement que cela ;
3544Puis il fait en massant ses genoux un « holà »
3545Qui fait réaugmenter les rires de plus belle ;
3546Un pierrot en riant se tape avec sa pelle,
3547D’un geste machinal, sur le gras du mollet;
3548Le gros reprend, gardant son sérieux, qu’il est
3549Profondément touché que son accident puisse
3550Causer tant de chagrin; il se frotte la cuisse
3551En l’abaissant, puis en la levant sous sa main,
3552Disant qu’elle est bien sûr cassée et que demain,
3553Si par quelque miracle il est encore en vie,
3554Ce dont il n’a du reste à présent guère envie,
3555Il ne manquera pas d’avoir un joli bleu;
3556Puis, en s’arrêtant net, il jure : « Sacrebleu!
3557C’est curieux, voilà-t-y pas que je vois trouble! »
3558Et voyant tout le temps le rire qui redouble
3559Autour de lui de tous côtés, il s’enhardit,[204]
3560Continuant, et sent bien que tout ce qu’il dit,
3561Dans la gaîté qui va toujours croissante, porte.

3562Mais Roberte a fini par entr’ouvrir la porte;
3563Elle la tire grande en faisant un long bruit
3564Grinçant, aigu, puis passe, et Gaspard, qui la suit,
3565Referme; un escalier prend à gauche, assez sombre;
3566Les marches sans tapis luisent; dans la pénombre
3567Brille surtout assez fort la boule en cristal
3568De la rampe, posant sur un rond de métal
3569Sur lequel un reflet court aussi ; la première
3570Marche, arrondie au bout, est blanche, tout en pierre;
3571Les autres en bombant, moins plates, sont en bois
3572Brun très foncé. Roberte a pris avec les doigts
3573Seulement, sans toucher beaucoup, la rampe blanche
3574Qui lui paraissait sale; en haut Fanny se penche;
3575En les voyant monter elle s’écrie : « Eh bien ? »
3576Roberte lui répond : « C’est nous; on n’y voit rien,
3577Ma chère, il y fait noir comme dans une tombe,
3578Vois-tu, dans ta maison. » À chaque pas il tombe[205]
3579De tous leurs vêtements beaucoup de confettis,
3580Et déjà, sur le bois, on en voit d’aplatis,
3581Perdus, puis écrasés par d’autres presque à chaque
3582Marche; un endroit semblant mal assujetti craque
3583Quand Roberte est dessus, montant tout près du bord
3584Étroit, près de la rampe; il craque un peu plus fort
3585Quand Gaspard, à son tour, y passe à l’endroit large,
3586Tout près du mur. Fanny répond : « Oh ! je m’en charge ! »
3587Roberte lui faisant voir qu’il ne lui restait
3588Plus un seul confetti déjà; Gaspard se tait,
3589Les regardant, pendant tout le temps nécessaire,
3590Quand on arrive en haut, pour que Roberte serre
3591Les deux mains à Fanny dont les vieux gants de peau
3592Sont tous les deux troués; il ôte son chapeau
3593En en faisant tomber cette fois une foule
3594De confettis qui vont en se cognant; un roule
3595Jusqu’au bord, puis se jette en bas, un autre aussi.
3596Roberte, en lui disant : « Viens un peu par ici, »
3597Tend un instant la main vers lui, puis le présente
3598À Fanny; devant elle il s’incline et plaisante[206]
3599Son costume et surtout son bonnet phrygien,
3600Qu’il s’excuse d’avoir; Fanny rit : « Et le mien,
3601De costume, voyons, qu’est-ce que vous en dites ?
3602Je crois qu’il est aussi drôle. » Elle a de petites
3603Dents blanches, des sourcils très fins et de grands yeux
3604Bleus un peu peints, avec des gestes gracieux.
3605La porte de la chambre à tapis est ouverte;
3606Tout en y pénétrant avec Fanny, Roberte,
3607Avec un grand regard, dit en baissant la voix
3608Qu’elle lui contera la chose une autre fois.

3609Assez grande et formant presque un carré, la pièce
3610Donnant sur le balcon lui-même, est une espèce
3611De salon tout garni de meubles, mais qui fait
3612Aussi salle à manger. À gauche un grand buffet,
3613Contre le mur, est très plein; une cafetière,
3614Dedans, fait le pendant d’une chocolatière;
3615Entre, sur une assiette, un morceau de pain bis
3616Est coupé. Sur la table, au centre, un grand tapis
3617Traînant presque par terre avec sa longue frange,[207]
3618Est jaunâtre, formant comme un dessin étrange;
3619Sur le bord brille un verre à pied, avec de l’eau.
3620Sur le mur de la porte, un très petit tableau
3621Est accroché par un mince anneau; son gros cadre
3622Est noir; il représente, assez mauvais, l’escadre
3623Échelonnée, avec une mer bleu foncé;
3624En avant, et très gros, un premier cuirassé
3625Suivi d’autres, de plus en plus petits, arrive;
3626Dans un des coins, en courbe, on voit un peu de rive.
3627Un autre tableau fait pendant; c’est un chevreuil
3628Tué. Juste en dessous de l’escadre, un fauteuil
3629En acajou parfois abîmé, d’une forme
3630Banale, les bras courts et le dossier énorme,
3631Dont les ressorts font des bosses, est recouvert
3632D’un velours plus ou moins usé par endroits, vert;
3633Dessus, soulevé par un ressort, traîne un livre
3634Léger, vieux, cartonné, jauni; des clous de cuivre
3635Bombés, et dans lesquels se reflète le jour
3636De la fenêtre, sont alignés tout autour
3637Du dossier et des bras; le même point miroite[208]
3638Sur chacun, par série. À la cloison de droite,
3639En face du buffet, un vaste canapé
3640A son dossier plus haut aux coins; il est râpé
3641Et blanchi sur plusieurs grands endroits; une glace,
3642Juste au-dessus de lui, tient une grande place;
3643Il est en velours vert, avec de l’acajou,
3644Exactement pareil au grand fauteuil ; un clou
3645Manque sur un des bras, et dans la bande verte
3646Tressée en cordons durs, met un trou noir.

3646Roberte,
3647En entrant, tout de suite a regardé partout
3648L’ameublement et les choses de mauvais goût;
3649Sur le fauteuil, le dos du livre porte un titre
3650Presque effacé; la glace au fond de chaque vitre
3651Lui faisant justement vis-à-vis, du buffet
3652Se reflète, assez sombre. Au bruit que l’on a fait
3653En entrant d’abord, puis en refermant la porte
3654Rien qu’en poussant dessus, une femme assez forte
3655S’est retournée; elle est au balcon sur lequel[209]
3656Un pierrot est plus loin; elle dit : « Viens, Michel, »
3657Et devant le pierrot qui suit, elle pénètre
3658Dans la chambre par la haute porte-fenêtre
3659Grande ouverte; Fanny dit alors : « Nous voici. »
3660Le pierrot et la femme ont tous les deux, ainsi
3661Que Fanny, tous les trois en rose, comme masques,
3662Sans chapeau ni bonnet, ces espèces de casques
3663Protégeant le pourtour de la tête en entier.
3664Fanny se met alors, vite, à balbutier
3665Quelques noms, présentant du geste tout le monde;
3666Ensuite, sans parler, pendant une seconde
3667On reste en souriant avec de l’embarras ;
3668Alors Fanny, prenant Roberte par le bras,
3669Du côté du balcon tout doucement la pousse;
3670Michel, en se rangeant, cogne d’une secousse
3671La table, en agitant là-bas le verre d’eau;
3672Fanny lève le bras, craintive, en faisant : « Ho ! »
3673Mais, quoique remuant très fort, l’eau ne déborde
3674Pas; Fanny dit tout en riant : « Miséricorde!
3675Il ne s’en fallait pas de grand’chose, je crois, »[210]
3676Puis elle sort auprès de Roberte; les trois
3677Autres gagnent aussi le balcon; Fanny montre
3678Un sac de confettis en toile, appuyé contre
3679Le mur, encore plein, mais ouvert, dans le coin,
3680En disant que puisqu’elle en a juste besoin,
3681À Roberte, et qu’il faut bien se battre, elle en prenne,
3682Et que ce grand sac-là, c’est elle qui l’étrenne;
3683Roberte trouve, entrée, une pelle dedans;
3684Elle en met dans son sac, suffisamment, mais sans
3685L’emplir plus qu’à moitié, puis replante la pelle;
3686Ensuite, en le touchant sur le bras, elle appelle
3687Gaspard, en lui disant d’aller en prendre aussi;
3688Il dit d’abord : « Ce n’est pas la peine, merci,
3689Je n’en ai pas besoin, » puis finit par se rendre
3690Aux « mais si » de Fanny qui veut, et par en prendre
3691Deux ou trois fois avec sa pelle à lui, puisqu’on
3692Y tient. Roberte est là, tout au bout du balcon,
3693À côté de Fanny, dans le coin, tout à droite;
3694Elle a le genou pris dans la distance étroite
3695Surtout avec tous ses jupons, de deux barreaux,[211]
3696Dont un, celui du coin, est le double plus gros.
3697Fanny, tout en causant, vient d’appeler « Adèle »
3698La femme qui sourit, placée à côté d’elle;
3699Puis vient Michel, et puis Gaspard qui n’est pas loin,
3700Avec, pourtant, pas mal trop de place, du coin.

3701De tout près, dans la rue, on voit la tête immense
3702Du cuisinier qui passe à présent et commence
3703À découvrir, avec son geste habituel,
3704Le couvercle fermé justement, sous lequel
3705Les marmitons baissés viennent de reparaître;
3706Ils se lèvent avec, et finissent par être
3707Debout; un d’eux leur donne un ordre avec sa voix
3708Enfantine ; alors tous se mettent cette fois
3709Dans le sens opposé pour tourner, la figure[212]
3710Dirigée en dehors; le même moutard jure,
3711Trouvant qu’on ne fait pas assez vite le rond;
3712Le couvercle, d’ici, cache jusqu’à mi-front
3713Certains ; d’autres plus grands l’ont jusque sur la bouche ;
3714Un très petit, qu’on voit presque tout entier, louche;
3715Ils tournent très serrés, en se donnant le bras,
3716Parfois croisant les mains. Sur la musique, en bas,
3717Seule, une femme en grand pâtissier tourne et danse,
3718En tenant dans sa main, par le bout, semblant dense
3719Et serré dans son bas couleur chair, son mollet;
3720L’autre main est ballante; on voit très bien qu’elle est
3721Fatiguée, et qu’elle a chaud; mais elle s’obstine
3722Avec entêtement, sans lâcher sa bottine,
3723Mordorée; elle cesse au bruit que font deux sous
3724En sautant de sa poche.

3724En bas, juste en dessous
3725Du balcon, et parmi la file allant de gauche
3726À droite, se promène une espèce d’ébauche
3727De sculpteur, assez grande, en terre marron clair ;[213]
3728Elle marche tout droit, pas mal vite; elle a l’air,
3729Avec plusieurs volants, de quelque Marguerite
3730De Faust, baissant les yeux d’une mine hypocrite ;
3731La robe semble, en long, imiter un pli mou,
3732Et dessiner un peu, comme en marche, un genou;
3733On ne voit presque rien de fait dans la figure,
3734Sauf les yeux paraissant baissés, et la coiffure
3735Qui forme sur le front, en courbes, deux bandeaux,
3736Et, plate partout, fait deux nattes dans le dos,
3737Jointes par un seul nœud; dans sa main une espèce
3738De volume étroit, long, comme un livre de messe,
3739Dépasse; son bras gauche, étroit, est appuyé
3740Sur la hanche.

3740En casquette énorme d’employé
3741De gare, vient, derrière elle, un homme d’équipe
3742À tête de carton; il fait voir une pipe
3743Gigantesque, qu’il tient debout, à pleine main,
3744Et dont le bout est très courbé.
214

3744Fanny fait : « Hein ? »
3745Et Roberte répète un peu plus haut : « Et Charles ?
3746Il n’est donc pas venu du tout? Tu ne m’en parles
3747Pas, on ne le voit pas; est-ce que c’est fini ?
3748Je ne suis au courant de rien, tu sais. » Fanny
3749Dit : « Non, non, pas du tout, mais aujourd’hui, Camille
3750Et lui sont, tous les deux, dans toute leur famille,
3751Avec un tas d’amis, sur un grand char à bancs
3752Qu’ils ont au moins loué, je crois bien, pour cent francs ;
3753C’est lui qui m’a loué cette fenêtre; en somme
3754Je suis restée au moins six mois sans te voir. »

3754L’homme
3755D’équipe passe; il entre avec beaucoup de soin,
3756Son énorme tuyau de pipe dans le coin
3757De la bouche, assez grande ouverte, de la tête,[215]
3758Dont le large sourire a l’air content et bête;
3759Sa main droite, partout, montre avec bonne humeur
3760Une plaque de tôle énorme, avec « Fumeur »
3761Écrit sur le fond noir, en couleur d’or noircie
3762Et sale, comme ayant les traces de la suie ;
3763La plaque est très pareille à celles que l’on met
3764Aux wagons. Il paraît dire : « Ça me permet,
3765Comme vous pouvez voir, de fumer à ma guise,
3766Puisque j’ai cette plaque, et sans que ça me nuise, »
3767Par ses gestes ravis. En face, ils sont un tas
3768À la fenêtre; un grand long, crie au fumeur : « T’as
3769Donc avalé, dis donc, toi, ta locomotive? »

3770À gauche, loin déjà, le cuisinier active
3771Toujours, l’entassement de son soi-disant feu,
3772À l’aide de son bras gauche qui tremble un peu
3773Aux cahots; du bras droit, pour l’instant, il recouvre
3774Tous les marmitons; mais le couvercle s’entr’ouvre
3775De temps en temps, comme un récipient qui bout;
3776C’est un des marmitons resté presque debout[216]
3777Qui, pour rire, parfois lui donne une secousse.
3778La même femme en grand pâtissier se trémousse;
3779Deux autres tournent vite en se donnant un bras,
3780On ne comprend pas bien le fouillis de leurs bas,
3781Leurs jambes s’embrouillant toutes quatre, pas nettes.

3782Un grand maître d’école a d’énormes lunettes
3783Vertes, parant sa tête en carton à souhait;
3784Il donne tout le temps, violemment, le fouet
3785À l’imitation grotesque d’un mioche
3786Comme en chiffons, qui tient un reste de brioche
3787Dans une main. Il l’a par le bord de son col
3788De marin, le laissant toucher des pieds le sol
3789Presque entre chaque coup; c’est avec une canne
3790Qu’il le frappe; la tête à l’air méchant ricane
3791Fort; par la bouche on peut voir à l’intérieur
3792De la tête, changeant de son aspect rieur,
3793Les regards sérieux de l’homme qui s’occupe
3794Beaucoup de se guider. Il a presque une jupe
3795Cachant jusqu’au mollet au moins son pantalon[217]
3796Jaune, élégant, uni, clair, qu’un large galon
3797Noir garnit en hauteur, avec sa redingote
3798Immense, bleu foncé. Le mioche gigote
3799Sous les coups qu’il paraît se sentir infliger
3800Avec ses soubresauts; le corps est si léger,
3801Battant et se jetant dans tous les sens, que l’homme
3802A l’air de le porter sans se fatiguer, comme
3803S’il était tout en ouate, et parfois il le tient
3804Longtemps à bras tendu; le col marin revient
3805Tout à fait sur le dos de la tête qu’il cache.

3806Un pierrot lève un peu son masque peint et crache
3807Vite, puis le remet en place; on n’aurait pas
3808Cru, rien qu’en le voyant lui-même, que son bas
3809De figure qu’on vient d’apercevoir, puisse être
3810Aussi maigre que ça.

3810Là, derrière le maître
3811D’école qui s’approche en riant et qui n’est
3812Qu’à dix pas, une très grosse tête en bonnet[218]
3813De coton bleu domine un peu tout; elle est mise,
3814Mais très peu, de travers, sur un corps en chemise
3815De nuit, représentant un petit sec, vieillot,
3816Ayant, pour imiter ses jambes, un maillot
3817Rose; il a la figure impatiente; il porte,
3818En la tournant partout quelquefois, une porte
3819Qui semble très légère, et petite, en carton,
3820Sur laquelle, des deux côtés, sort un bouton
3821Plat, voulant imiter, mais mal, par sa dorure,
3822Du cuivre; sur l’endroit du trou de la serrure,
3823Réellement à jour on a fait un vrai trou
3824Ayant la forme, assez bien, d’une clé, par où
3825L’homme, parfois, pendant quelques instants regarde
3826En l’appliquant en haut de la tête qui garde
3827Son air impatient; il y colle le mieux
3828Possible, quelquefois pas très bien, un des yeux,
3829Tantôt l’un, tantôt l’autre; assez souvent il change
3830De main ou bien la tient à deux mains; un losange
3831Est peint des deux côtés, imitant un carreau
3832Dépoli sur lequel on lit le numéro[219]
3833Cent. Quand il a fini de regarder il frappe
3834Visiblement de son troisième doigt, puis tape
3835Du poing, comme voulant vite se faire ouvrir.
3836Un pierrot qui le suit vient de le découvrir,
3837Soulevant un peu sa chemise qu’il écarte;
3838Il est tout habillé dessous. Une pancarte
3839Tout en haut, au-dessus de la porte, a : « Toc, toc »
3840Des deux côtés.

3840Croisant le professeur, un coq,
3841Le premier, est le seul ayant toujours le zèle
3842De bien lever la jambe et de battre de l’aile;
3843Les autres, le suivant très mal en ce moment,
3844Vont comme tout le monde et n’importe comment;[220]
3845Un se frotte le nez avec une grimace.

3846Sur le balcon on vient d’attraper une masse
3847De confettis lancés d’en bas, fort, et très haut,
3848Par un pierrot ayant fait sur place un grand saut
3849Pour les jeter afin qu’ils retombent en grêle;
3850Fanny, tout en fouillant entre son sac, le hèle
3851En lui disant : « Attends un peu, » forçant la voix;
3852Tous puisent dans le fond de leur sac à la fois,
3853Puis ressortent leurs mains ou leurs pelles très vite,
3854Craignant que le pierrot en se sauvant n’évite
3855Leur riposte; il est là toujours; tous tapent dur
3856Une première fois, puis recommencent sur
3857Sa tête qu’ils avaient mal attrapée; il rentre
3858En croisant ses deux mains dessus, son large ventre,
3859Et se met à tourner sans cesse en criant : « Hou
3860La la la la! » penchant tout de travers son cou,
3861Levant contre sa tête, à gauche, son épaule;
3862Fanny crie : « Oui, c’est ça, va, c’est bien fait, piaule, »
3863Lançant toujours. Il crie : « Au secours! au secours! »[221]
3864Faisant, toujours tout raide, en sautillant, des tours
3865Sur place sans chercher à s’ôter de la douche
3866De confettis qui tombe et chaque fois le touche,
3867Lancés avec la main ou la pelle selon
3868Les coups, plus ou moins fort. Il n’a qu’un pantalon
3869Ordinaire, de ville, avec la blouse verte
3870De son pierrot, mal mise en haut et tout ouverte
3871Au cou; l’une de ses bottines se ternit
3872De plâtre, beaucoup plus que son autre; il finit
3873Par s’en aller, tournant toujours, très ridicule,
3874Sur lui-même au milieu des masques qu’il bouscule
3875Et dont certains, voulant le prendre par le bras,
3876Cherchent à l’arrêter, mais ne le peuvent pas;
3877Au passage, un gros homme en domino qu’il cogne
3878Assez fort sans cesser de tourner toujours, grogne :
3879« Allons donc, sacrebleu! voyons, je n’ai jamais
3880Vu pareil idiot, quel imbécile! » mais
3881L’autre crie alors : « C’est comme ça qu’on se colle
3882Sur les gens ? » lui donnant tort.
222
3882Le maître d’école,
3883En équilibre, tient sa canne sur un doigt
3884Depuis cinq ou six pas; c’est de dos qu’on le voit
3885Maintenant, et sur sa redingote une espèce
3886De carré blanc d’étoffe, ayant l’air d’une pièce,
3887Est cousu proprement sur chaque immense pan
3888Côte à côte, avec : « Pan ! » pour qu’on lise : « Pan ! Pan ! »
3889Laissant glisser sa canne entre sa main, il fouette
3890De nouveau le moutard.

3890Poussant une brouette,
3891S’approche, à gauche, un grand et très gros campagnard;
3892Sa tête immense a l’air souriant, goguenard,
3893Avec l’aspect heureux d’un bon propriétaire;
3894Dans la brouette on voit un peu de grosse terre
3895Véritable, noirâtre et par paquets; il est
3896Sans veste, en pantalon gris très clair, en gilet
3897Ouvert par où l’on voit son plastron de chemise;
3898Au bout d’une baguette on lit : « Terre promise »
3899Sur un écriteau jaune encadré d’un dessin[223]
3900Formant un fin zigzag; en dessous : « au voisin »
3901Est écrit entre deux parenthèses.

3901Derrière,
3902Un homme marche avec une allure guerrière,
3903N’ayant qu’un très petit bourrelet de cheveux
3904Et chauve immensément, mais sans avoir l’air vieux;
3905La bouche de la tête en carton est ouverte,
3906Et la rangée, en haut, de ses dents, découverte
3907Comme s’il chantait fort avec tout son pouvoir;
3908Sur l’écriteau de sa poitrine l’on peut voir
3909Déjà, tout le début, avec un seul dièze,
3910Commençant par plusieurs rés, de la Marseillaise;
3911Le premier vers s’aligne en dessous; on le dit[224]
3912À l’instant, malgré soi, sur l’air. L’homme brandit
3913Un drapeau tricolore et dur dans sa main droite,
3914Paraissant en carton épais; en haut miroite
3915Un ornement de cuivre au bout du manche bleu
3916Très long pour le drapeau; sur le blanc, au milieu,
3917Est écrit, commençant par une majuscule,
3918Et lisible d’ici quand il ne gesticule
3919Pas trop vite, sur deux lignes : « Je suis chauve hein? »
3920Pour faire un calembour avec le mot chauvin;
3921Un groupe de pierrots le suit, tapant par terre
3922Du pied pour imiter comme un pas militaire;
3923Ils chantent pour de vrai la Marseillaise en chœur;
3924Le chauve fait du bras gauche un geste vainqueur,
3925Agitant le drapeau du droit, tenant la hampe
3926Par le milieu; soudain il se gratte la tempe
3927Par la bouche, et refait son geste. Parmi l’air
3928Assez juste, on entend le timbre un peu plus clair
3929D’un pierrot plus petit, à voix d’enfant, en rouge,
3930Criant plus fort que ses compagnons, et qui bouge
3931Les bras en gambadant; ils ont tous l’air de fous[225]
3932En braillant : « L’étendard sanglant est levé, » sous
3933Le sérieux de leurs masques peints; la figure
3934De l’homme, sans chanter, dans la pénombre obscure
3935De la bouche, rit. Sur « Abreuve nos sillons »
3936Le chœur finit; un seul reprend encore : « Allons,
3937Enfants de la patrie! » et les autres ensuite
3938Reprennent à leur tour, comme sous sa conduite.
3939Roberte qui, les doigts blancs, se les essuyait,
3940S’écrie : « On se croirait au quatorze juillet. »
3941Quand ils passent devant le balcon, elle envoie,
3942Sans que l’homme au milieu de sa tête la voie,
3943Des confettis; tous les chanteurs en ont sur eux
3944Quelques-uns, mais le reste avec un bruit très creux
3945Est assez bien tombé sur tout l’immense crâne.

3946Ayant l’air de vouloir suivre le chœur, un âne
3947Se voyant dépassé par le dernier pierrot,
3948Un blanc et vert aux bras maigres, se met au trot;
3949Le cavalier, un des chinois, mal à son aise,
3950Tire dessus, trottant très dur à la française,[226]
3951En empoignant sa bride élégante, et retient
3952Le trot qui continue encore, puis parvient
3953À le faire tenir fixe, pour que le reste
3954De l’analcade aux tons clairs d’empire céleste
3955Puisse le rattraper. Formant un ramassis
3956De nombreuses couleurs et d’or, ils sont assis,
3957Les deux jambes pendant d’un côté, sur des selles
3958Formant un peu fauteuil et pareilles à celles
3959Des tout petits enfants; les diverses couleurs
3960De leur robe, pour tous, sont les mêmes. Sous leurs
3961Sandales d’or ils ont une longue planchette
3962Accrochée à la selle, en haut. Roberte jette
3963Des confettis sur eux; ils tombent sur le sol
3964Après avoir, en plein, touché le parasol
3965De l’un; ils en ont tous, grands, en papier tout rouge
3966Qu’ils font tourner plus ou moins vite ; un d’eux le bouge
3967Simplement dans un sens et dans l’autre, sans bien
3968Le tourner comme il faut; un autre met le sien,
3969Le baissant tout à coup, peureux, devant sa face,
3970Venant de voir quelqu’un, et craignant qu’il le fasse[227]
3971Vraiment, appuyer fort, en le visant, son doigt
3972Sur le manche de bois de sa pelle; on le voit
3973Un instant tout entier d’en haut; sur sa calotte
3974Bleue est un bouton vert; sa casaque ballotte
3975Jaune et bleu clair, en soie et faisant des plis, car
3976Elle devient trop large à la taille.

3976Le char
3977De la nourrice fait une cacophonie
3978Avec la Marseillaise, à droite, pas finie ;
3979Voyant ça, les chanteurs n’en braillent que plus fort;
3980Le petit pierrot rouge à voix d’enfant se tord
3981En cessant de chanter, et se tapant la cuisse
3982Avec la main, d’un air ravi; quoiqu’on ne puisse[228]
3983Voir son expression, ses gestes folichons
3984La peignent sous son masque. Ils hurlent tous : « Marchons !
3985Marchons! qu’un sang impur... » pour dominer le cuivre
3986Qu’on entend dans le char. L’âne veut toujours suivre
3987Le chœur de temps en temps, quoiqu’il soit déjà loin,
3988Retrottant; le chinois a constamment besoin
3989D’avoir sa rêne très raide et de prendre garde
3990Qu’il ne veuille partir devant.

3990Fanny regarde
3991La file allant vers la gauche des hommes verts
3992Qui précèdent toujours la nourrice, couverts
3993De leur grande citrouille enfonçant sur leur tête;
3994Le premier, entravé par un landau, s’arrête,
3995Puis les autres aussi presque tous à la fois;
3996Un d’eux, de chaque main, prend dans deux de ses doigts
3997Une basque de son habit vert, puis il danse
3998En jetant de côté les pieds; la discordance
3999Des deux musiques font comme un rythme indécis
4000Sur lequel il se règle; on voit qu’il s’est assis[229]
4001Par terre; sa culotte, au fond, est toute blanche;
4002Sans le vouloir il cogne un peu contre la hanche
4003Un gros pierrot qui dit : « Voyons, voyons, voyons,
4004Voyons, je ne crois pas pourtant que nous soyons
4005Dans l’eau, nom d’un pétard, espèce de grenouille. »
4006L’homme vert le salue en ôtant sa citrouille.
4007Fanny dit : « Oh ! j’ai vu ce nez-là quelque part,
4008Sûr. » Du reste la file en ce moment repart
4009Et la nourrice approche; exprès toute molasse,
4010Une femme en bébé se tournaillant sur place
4011Fait ballotter ses bras, dansant sur le plancher.

4012Fanny dit à Roberte un peu de se pencher
4013Par-dessus le balcon; pendant une seconde
4014Elles restent à voir la quantité de monde,
4015Presque un rassemblement, là ; Roberte dit : « Oui, »
4016À Fanny qui lui montre et dit : « C’est inouï,
4017N’est-ce pas, ce qu’on en voit; quelle marmelade
4018Si le balcon tombait. » Là, dans la bousculade
4019Le chapeau d’un enfant est à moitié tombé;[230]
4020Il le replace bien sur son masque bombé
4021Sans couleur, vite pour qu’on ne le réprimande
4022Pas.

4022Fanny se relève et maintenant demande
4023À Roberte : « À propos, où donc demeurez-vous ? »
4024Roberte dit : « C’est vrai, je ne te dis pas, nous
4025Sommes dans un hôtel, boulevard Dubouchage,
4026Assez modeste; dame! il faut bien être sage
4027Et savoir quelquefois se priver de choisir,
4028On peut faire durer plus longtemps son plaisir
4029Ainsi. » Puis en levant le doigt elle lui montre
4030La nourrice avec sa grosse chaîne de montre,
4031Disant : « Oh ! n’est-ce pas qu’avec ce gros bandeau
4032Elle ressemble en brun comme deux gouttes d’eau,
4033Surtout de ce côté, de profil, à Gertrude ? »
4034Fanny rit en disant : « Peut-être, mais c’est rude
4035Tout de même pour elle. » Adèle cause avec
4036Gaspard. Un des poupons tend très fort d’un coup sec
4037Son cordon, en tombant soudain sur la commode.[231]
4038Fanny dit : « Ce serait très joli comme mode
4039En somme, ces bonnets, c’est tout à fait seyant. »
4040Dans la musique un cuivre est toujours très bruyant;
4041Sur un carnet on voit un gros poupon écrire.

4042Tout en bas, une longue analcade pour rire
4043Marche dans l’autre sens, représentant, debout,
4044Des écuyers de cirque, identiques d’un bout
4045À l’autre, en habits bleus où brille le bouton
4046De cuivre. Les petits ânes sont en carton,
4047Passés par un grand trou pas très juste, qui bâille
4048Par derrière et devant, tout autour de leur taille ;
4049Petites, avec des bottes à revers blancs,
4050Des jambes sont jusqu’aux cuisses feintes aux flancs
4051Des faux ânes avec des étriers à roues.
4052Les écuyers ont tous jusqu’au milieu des joues
4053De faux favoris noirs s’écartant de leur peau ;
4054Ils ont, exagéré comme mode, un chapeau
4055Haut de forme, assez bas et très cintré, gris clair;
4056Les jambes, commençant juste à la selle, ont l’air[232]
4057De bien continuer leur corps, comme leurs vraies;
4058On voit, se côtoyant toutes proches, deux raies
4059Jaunes des deux côtés de la couture, à leur
4060Culotte de cheval de la même couleur
4061Que l’habit dont les pans s’écartent sur la croupe;
4062Trois ensemble, causant derrière, font un groupe;
4063Tombant presque à leurs pieds, à partir du genou,
4064Transparent, ayant l’air d’être très mince et mou,
4065Comme une jupe, un grand morceau d’étoffe rouge
4066Est collé tout autour de chaque âne; elle bouge
4067Et frissonne, bordée en bas par un galon,
4068Laissant voir seulement très peu du pantalon
4069Ordinaire qu’ils ont et qu’on veut qu’elle cache;
4070Ils portent une longue et noirâtre cravache
4071À mèche rouge avec leurs mains droites qui sont
4072Ballantes à leur pas; dans la main gauche ils ont
4073Leur bride ; un d’eux voulant voir quelque chose touche
4074À son faux genou droit. Les ânes ont la bouche
4075Ouverte, laissant voir un rang de grandes dents;
4076Elle est, ainsi que les naseaux, rouge au dedans.[233]

4077Derrière la nourrice, un peu loin, se profile,
4078Hélant les écuyers au passage, une file
4079D’hommes en habit rouge à tête de gros chien,
4080Chacun d’une autre race et se distinguant bien;
4081Tous balancent au bout de leurs bras une niche;
4082Le premier, moustachu, tout blanc, est un caniche;
4083Le deuxième, fronçant le nez d’un air vilain,
4084Jaune avec le museau tout noir, est un carlin;
4085Derrière, une levrette au contraire a l’air douce,
4086On lui voit sur le cou le début d’une housse,
4087Elle ouvre son museau très fin et très pointu;
4088Un autre a le bout des oreilles rabattu
4089En avant qui lui donne un air de chien de chasse
4090Aux yeux brillants, au flair actif et perspicace.
4091Il est tout noir avec des taches de couleur
4092Feu.

4092Réapparaissant là-bas, le rémouleur,
4093Venant de faire tout le bout du parcours, tourne[234]
4094Pour rentrer dans la rue; il s’arrête et séjourne
4095Quelque temps en voyant la nourrice qui vient
4096Vers lui pour s’en aller, elle, à droite, et qui tient
4097Une trop grande place en largeur pour qu’il puisse
4098Se croiser avec elle; immobile sa cuisse,
4099En bas, commençait juste à remonter en l’air
4100Pour aiguiser ses grands ciseaux blancs sans éclair.
{235}

IV

4101Lorsque tous les deux, vers cinq heures et demie,
4102Descendent dans la rue, une grande accalmie
4103Se fait. Le défilé des sujets et des chars
4104Est terminé; partout des masques vont épars,
4105Encore très nombreux et turbulents dans toute
4106La rue. Ils vont à gauche en sortant de la voûte;
4107Roberte, au bout de cinq, six pas, lève les yeux
4108Vers le balcon, voulant refaire des adieux
4109À Fanny qu’elle vient de quitter là; mais elle
4110Est rentrée, et l’on voit, juste de dos, Adèle
4111Qui rentre aussi, suivant probablement Fanny.[236]

4112Le jet des confettis est tout à fait fini;
4113La foule est maintenant librement dispersée,
4114Sans rien pour la gêner, sur toute la chaussée;
4115Les masques sont ôtés déjà pour la plupart.
4116Roberte, se mettant à côté de Gaspard,
4117Lui demande en poussant un soupir s’il ne trouve
4118Pas que déjà, d’avance, en pensant, on éprouve
4119Du plaisir à l’idée enfin qu’on va pouvoir
4120Ôter ces vêtements pleins de plâtre, et se voir
4121Un peu tout simplement, tous les deux, sans costume,
4122N’ayant plus l’air de fous, et comme de coutume,
4123En gens sensés; Gaspard, en riant, dit : « Oh! si,
4124Ça, par exemple ! » Puis il lui demande si
4125Elle ne se sent pas quelque peu fatiguée
4126De son après-midi, d’avoir été si gaie
4127Et puis d’être restée aussi longtemps debout
4128Au balcon; elle dit: « Non, non, oh! pas du tout;
4129C’est aux bras que j’aurais plutôt de la fatigue,
4130De tant m’être accoudée. »[237]

4130À gauche l’on intrigue
4131Un gros pierrot en vert. C’est une femme qui
4132A conservé son masque, et prétend qu’avec lui
4133Un jour elle est allée en bateau sur le Rhône;
4134Qu’il avait même un grand et gros pardessus jaune
4135Qu’elle croit voir encore. À chaque nouveau nom
4136Qu’il lui dit, se creusant la tête, elle fait « non »,
4137Et les inventions qu’il trouve la font rire;
4138Elle se met alors à vouloir lui décrire
4139La couleur de ses yeux, sa bouche, ses cheveux,
4140Mais l’autre dit : « Non, non, ne dites rien, je veux
4141Chercher; vous comprenez, il faut que je devine;
4142Je sais déjà que vous avez la taille fine
4143Et derrière ce masque atroce un son de voix
4144Ravissant; m’avez-vous déjà vu plusieurs fois? »
4145Elle dit : « Ah ! bien, oui, plusieurs fois, et bien d’autres
4146Avec, je vous connais, allez, vous et les vôtres. »
4147Il répond : « Ça, c’est drôle à la fin; attendez,
4148C’est vous mademoiselle... attendez, est-ce chez[238]
4149Mes cousins Darincy-Peck que je vous ai vue
4150Pour la dernière fois quand nous vous avons eue
4151Entre nous deux pendant dîner, mon frère et moi ? »
4152Elle reprend : « J’aurais bien désiré, ma foi,
4153Dîner de la façon de cette demoiselle, »
4154Mais déclare qu’hélas! non, ce n’était pas elle,
4155Et qu’elle est mariée et madame, d’ailleurs.
4156Il redemande : « Ainsi, vous m’avez vu plusieurs
4157Fois? » Elle dit: « La la, pour ça, je vous le jure,
4158Vous allez tout à l’heure en faire une figure! »
4159Soudain il rit et dit : « Ah! cette fois, j’y suis!
4160C’est trop fort, justement je n’y pensais pas. » Puis
4161Dit un nom et la femme entendant cela pouffe ;
4162Il dit qu’il ne faut pas surtout qu’elle s’étouffe
4163Et qu’elle fera mieux de se nommer enfin,
4164Car il donne sa langue au chat s’il en a faim.
4165Elle dit : « Ah! vous qui vouliez tant qu’on vous laisse
4166Chercher, vous renoncez tout de même. » Elle baisse
4167Son capuchon orange et blanc ; puis prenant soin
4168De ses cheveux, pourtant qui n’en ont pas besoin,[239]
4169Déjà complètement ébourriffés, elle ôte
4170Avec précaution, en faisant une haute
4171Courbe, le caoutchouc assez mou qui revient
4172Par-devant, sur le nez du masque qu’elle tient
4173Encore quelque temps appliqué sur sa face
4174En lui disant : « Alors il faut que je me fasse
4175Voir? Vous ne changez pas d’avis? Eh bien, tenez! »
4176Elle ôte, en le tenant dans ses doigts par le nez,
4177Son masque. Le pierrot dit : « Non, ça c’est trop raide,
4178Par exemple, » en riant. « Non, vous étiez si laide,
4179Avec ça, vous savez, ah! ce n’était que vous? »
4180En marchant il s’amuse à lever les genoux
4181Très haut, en se tapant dessus l’un après l’autre
4182Avec les bras tout mous. Elle dit : « C’est la vôtre
4183De figure qui m’a bien fait rire à l’instant. »
4184Roberte les dépasse assez près; elle entend
4185Leurs exclamations durer encore, comme
4186S’ils étaient tous les deux de vieux amis.
240
4186Un homme
4187Habillé tout en femme, en bleu voyant, très gros,
4188Vient par ici, le bras droit derrière le dos,
4189Marchant mal dans sa jupe; il tient à la main une
4190Perruque à cheveux longs avec des boucles, brune,
4191Ayant un grand chapeau de femme qui ne peut
4192S’en ôter, excentrique, orné d’un large nœud.
4193Ses cheveux bruns coupés très courts partout, en brosse,
4194Lui donnent tout à fait l’air d’une femme atroce.
4195Roberte dit de près à Gaspard : « On dirait
4196Une femme guérie à laquelle on aurait
4197Coupé les cheveux ras pendant sa maladie;
4198Est-il horrible avec cette tête arrondie! »
4199Elle ne l’a pas dit assez bas; il a
4200Comprendre; comme s’il avait tout entendu
4201Quand elle finissait sa phrase, il la regarde
4202Fixement en passant. Gaspard lui dit : « Prends garde, »
4203Et rit.
241
4203Les dépassant, deux enfants courent l’un
4204Après l’autre; celui qui s’enfuit est très brun
4205Avec un domino dont le capuchon bouge
4206Dans son dos en courant; il est déjà tout rouge;
4207L’autre, en pierrot, le suit, le masque dans la main,
4208Et crie, en paraissant rager un peu : « Germain,
4209Rends-moi ça, tu m’entends, Germain, » l’autre s’échappe
4210Par des détours, pourtant le pierrot le rattrape
4211Un peu de plus en plus; le brun, voyant qu’il perd
4212Son avance en tournant la tête, crie : « Albert!
4213Écoute, arrêtons-nous, sérieusement, pouce,
4214J’ai quelque chose à dire, écoute, » puis il pousse
4215Des cris perçants, voyant que l’autre est à deux pas
4216Derrière; le pierrot allonge enfin le bras
4217Et saisit dans sa main son col; le brun s’arrête
4218Tout essoufflé, riant et renversant la tête;
4219Le pierrot met son masque aplati sous son bras;
4220Le brun lui dit très fort : « Tu sais, tu ne l’auras
4221Pas, tu peux te fouiller, tu peux te fouiller, j’ose
4222Te le dire, » sa main serre fort quelque chose;[242]
4223Il agite son bras, voulant le dégager,
4224Car le pierrot le tient et dit : « Pas de danger,
4225Va, malgré tous tes grands gestes, que je te lâche. »
4226Puis, remontant le bras jusqu’à la main, il tâche
4227De lui rouvrir, tous, l’un après l’autre, les doigts;
4228Il y met les deux mains; l’autre rit; plusieurs fois
4229Il soulève l’index, haut; mais le brun profite
4230De ce qu’il en travaille un autre, pour bien vite
4231Le refermer; enfin le pierrot introduit
4232Son doigt, en le tournant, dans sa main, puis s’enfuit
4233En emportant ce qu’il voulait. L’autre lui crie :
4234« Il faut recommencer tout ça sans que je rie,
4235Tu comprends, je perdais toute ma force, moi,
4236Viens donc. »
243

4236Gaspard demande à Roberte : « Pourquoi
4237N’ôtes-tu pas ton voile? » Elle dit : « Oui, j’y pense,
4238Je ne sais vraiment pas pourquoi je me dispense
4239D’y voir clair. » Il répond : « Je vais t’aider, veux-tu ? »
4240Ils s’arrêtent tous deux. Puis, ayant rabattu
4241Le capuchon, il prend le masque, puis dénoue
4242La voilette, disant : « C’est que, tu sais, j’avoue
4243Que je l’avais serrée, en la mettant, très fort,
4244Pour que ça tienne mieux; mais j’ai peut-être eu tort,
4245Car je n’arrive plus moi-même à la défaire;
4246Ah si, voilà. » Roberte, en s’en ôtant, préfère
4247Qu’il la garde, disant : « Ah! ça me semble un peu
4248Drôle, moi, tout à coup, de ne plus y voir bleu;
4249Je dois être, dis-moi, joliment bien coiffée ? »
4250Il lui dit qu’elle n’est pas trop ébouriffée,
4251Juste un peu seulement, mais que ça ne fait rien,[244]
4252Avec ces cheveux-là que ça lui va très bien.
4253Elle remet quand même autour de sa figure
4254Son capuchon. Il dit : « Non, c’est vrai, je te jure,
4255Vois-tu, tu n’aurais pas dû le remettre. » Puis,
4256Y pensant à son tour, il dit : « Vraiment, je suis
4257Bien bon, moi, de garder toujours mon masque. » Il ôte
4258Son chapeau dont la pointe est creuse, un peu moins haute,
4259Comme si l’on avait tronqué de son sommet;
4260Puis, la pointe tournée en arrière, il le met
4261Sous son bras; il saisit un peu l’étoffe rouge
4262Du bonnet phrygien à la pointe qui bouge,
4263Avec le caoutchouc qu’il lâche d’un coup sec
4264En enlevant le masque; il met les deux avec,
4265L’un dans l’autre.

4265Quelqu’un là-bas se débarrasse
4266De tous ses confettis en laissant une trace
4267Blanche dans l’air. Gaspard pense : « Nous pourrions bien
4268Faire avec nos deux sacs ce qu’il fait pour le sien
4269Celui-là, car ce n’est vraiment guère la peine[245]
4270Que la chambre, après ça, soit complètement pleine
4271De confettis. » Il met son sac presque à l’envers,
4272Roberte aussi; coulant par les bords entr’ouverts,
4273Tout ce qui leur restait s’en va; la grosse pelle
4274De Gaspard tombe avec toute une ribambelle
4275De confettis rangés dans son cintre. Gaspard
4276La ramasse avec sa main libre, puis repart
4277Dès qu’elle est de nouveau dans son sac, disparue.
4278Roberte, apercevant à sa gauche la rue
4279De la Terrasse, dit qu’il faut prendre par
4280Pour rentrer à l’hôtel; Gaspard lui dit qu’elle a
4281Raison, et tous les deux tournent alors à gauche.
4282Un gamin en pierrot, déguenillé, chevauche
4283Un autre en pèlerine à capuchon, très gros,
4284Qui trotte en le portant comme rien sur son dos.
{246}

V

4285Le soir, après dîner, tous les deux, côte à côte,
4286En écoutant la mer sur la plage moins haute
4287Qu’eux, marchent à peu près tout seuls, doucement, sur
4288La Promenade des Anglais. Le ciel est pur
4289Et la nuit presque pas plus fraîche, mais sans lune.
4290Ils ont la mer à gauche; à droite, la tribune,
4291Très longue, en fer et bois, qu’on met tous les hivers
4292Aux batailles de fleurs, et qu’ils voient à l’envers.
4293Tous les quinze ou vingt pas à peu près, quand on passe
4294En regardant à droite, à côté d’un espace
4295Séparant la tribune en deux, on aperçoit[247]
4296La route tout d’abord, puis un trottoir, puis soit
4297Quelque lanterne à flamme hésitante qui brille
4298Avec un nom quelconque au côté de la grille
4299Ouverte d’un hôtel, soit le fragment d’un mur
4300Bas, avec, au-dessus, quelque feuillage obscur.
4301Quelqu’un, sur le trottoir, là-bas, en passant, tousse.
4302À gauche, vers la mer, parfois plus ou moins douce,
4303Une descente en pierre et très courte aboutit
4304Sur les galets. Parfois, pendant un très petit
4305Moment, on voit sécher de longues traces blanches
4306D’écume. Là, plusieurs constructions en planches
4307Se suivent, d’assez loin, vagues chalets bâtis
4308Avec d’étroits volets, sur de gros pilotis
4309Inégaux, se plantant du sommet de la pente
4310Jusqu’aux galets, ainsi qu’une étrange charpente.
4311Devant celui-ci sèche un costume de bain
4312Marron et blanc, ayant la taille d’un bambin,
4313Faisant un peu ployer une longue ficelle.
4314Tout au loin, dans la mer, semblant une étincelle,
4315Un phare fait trembler, sans s’éteindre, son feu.[248]

4316Roberte, sans manteau, dans un costume bleu,
4317Avec, au col, un nœud en foulard jaune paille,
4318Marche contre Gaspard qui la tient par la taille;
4319Son chapeau, très petit, en jais et velours noir,
4320Traversé d’une longue épingle, laisse voir
4321Beaucoup de ses cheveux. Gaspard a le costume
4322D’un marron mélangé, complet, qu’il a coutume
4323De mettre tous les jours et qui fait le genou,
4324Sans paletot non plus avec son chapeau mou.

4325Après cette journée, ils n’ont pas eu l’envie
4326D’aller recommencer tous deux la même vie
4327Encore, parmi tous les masques et le bruit,
4328Et de se promener dans la fête de nuit
4329Qui, de nouveau, rassemble, en costumes, tout Nice
4330Là-bas, et doit finir par un feu d’artifice.
4331Ils ont voulu plutôt jouir de ce beau soir
4332Tranquillement,
249
4332Gaspard lui dit : « Veux-tu t’asseoir? »
4333Pendant qu’en avançant le menton il lui montre
4334Un des bancs exposés à gauche, qu’on rencontre
4335Seuls ou deux à la fois, tous les cinquante pas,
4336Et dont le dossier plat est mobile d’en bas;
4337Celui-là, juste, a son dossier en équilibre,
4338Au milieu, droit; Gaspard lui fait voir qu’on est libre,
4339Sans se donner de mal, de le mettre où l’on veut,
4340Qu’on n’a qu’à le pousser du petit doigt, qu’on peut
4341Aller se reposer et goûter la détente
4342De l’heure en regardant au loin, si ça la tente,
4343Et surtout qu’elle n’ait pas peur de prendre mal.
4344Roberte dit : « Vraiment c’est très original,
4345Ces dossiers complaisants; mais il faut se connaître,
4346Pour pouvoir s’appuyer deux ensemble, ou bien être
4347D’accord, sans quoi c’est bien incommode; ma foi,
4348Je crois que j’aime autant flâner un peu; pas toi?
4349Continuons encore. » Il lui répond : « C’est comme
4350Tu voudras, moi ça m’est indifférent en somme. »
4351Elle chantonne un peu : « Prom’nons-nous dans les bois, »[250]
4352Rythmant de son pas lent; puis reprenant sa voix :
4353« Hein, qu’on est mieux ici qu’à Paris, tu ne trouves
4354Pas ? » Il répond : « Oh ! si. » Puis elle : « Tu m’approuves,
4355Alors, de t’avoir fait planter là ton maudit
4356Théâtre de malheur où l’on ne t’applaudit
4357Jamais suffisamment, comme tu le mérites,
4358Où l’on ne te comprend pas, où tes hypocrites
4359De camarades sont là tous après toi tant
4360Qu’ils sont. » Lui : « Sois tranquille; ah ! je suis trop content
4361De ne plus être là dans cette affreuse boîte;
4362Va, maintenant c’est bien fini, je ne convoite
4363Plus avec cette ardeur splendide, aucun succès;
4364Je te promets qu’ils sont bien loin les beaux accès
4365De désespoir farouche et de rage impuissante,
4366C’est bien fini; pourvu maintenant que je sente
4367Ma Roberte tout près de moi, comme ça, ,
4368Je ne demande plus rien à personne. » Il l’a
4369Serrée un peu plus fort avec son bras; il baisse
4370La tête vers son front, à gauche; elle se laisse
4371Embrasser aux cheveux en disant : « Mon chéri, »[251]
4372Puis plonge dans le sien son regard attendri.
4373Ils restent quelque temps de la sorte, en silence;
4374Tout doucement pendant qu’il marche il la balance
4375En la fixant toujours de son regard câlin;
4376La bouche tendrement en avant, il dit : « Hein,
4377Comme on se moque un peu du reste tout de même,
4378Quand on est tous les deux ensemble et quand on s’aime. »
4379Il serre de nouveau, puis lui donne le bras
4380En lui lâchant la taille. Il demande : « Tu n’as
4381Jamais eu de regrets, après, de t’être enfuie
4382Si vite ainsi? » Tout en marchant elle s’appuie
4383Sur lui tous les deux pas; elle répond : « Jamais...
4384Jamais... jamais. » Il dit: « Et si tu ne m’aimais
4385Plus ? » Elle fait : « Voulez-vous bien un peu vous taire,
4386Monsieur. »

4386En ce moment ils trouvent de la terre
4387Sous leurs pieds, remplaçant tout à coup le sol dur
4388Très uni, régulier, de larges pierres sur
4389L’espèce de bitume à rainures desquelles,[252]
4390Quoique se posant très lentement, leurs semelles
4391Faisaient à chaque pas un bruit sec et léger.

4392Gaspard reprend : « Tu sais, on croit qu’il va neiger
4393À Paris, il paraît qu’une nuit la surface
4394Des bassins a gelé; je ne crois pas qu’il fasse
4395Pourtant pendant le jour encore un froid de loup ;
4396Nous pourrions bien avoir ici le contre-coup
4397De ça. » Roberte dit : « Oui, ce serait à craindre,
4398Mais jusqu’à présent nous n’avons pas à nous plaindre.
4399Il faut dire que sauf deux ou trois jours, depuis
4400Une bonne quinzaine au moins, même les nuits
4401Sont très douces aussi, c’est extraordinaire. »

4402Il dit : « Je ne suis pas sûr qu’il soit centenaire,
4403Celui-là, » lui montrant un tout petit palmier
4404À droite, rabougri, mince. « C’est le premier,
4405Je suis sûr, que je vois encore aussi grotesque;
4406Je crois qu’en essayant il m’arriverait presque
4407À l’épaule, en trichant. » Roberte dit : « Au fond,[253]
4408C’est ridicule, tous ces embarras qu’ils font
4409En paraissant se croire en plein dans les tropiques,
4410En transplantant tous leurs palmiers microscopiques;
4411Ce sont à peine des mandarines que leurs
4412Oranges soi-disant; et les envois de fleurs,
4413Elles sortent toujours directement des serres,
4414Et du reste elles sont à peu près aussi chères
4415Qu’à Paris. » Il répond : « Oh! bien meilleur marché,
4416Ça, non. »

4416Elle reprend : « On a beaucoup marché
4417Par ici, » lui montrant sur la terre un peu molle,
4418Humide, on ne comprend trop comment, et qui colle,
4419Dans tous les sens, beaucoup, là, de traces de pas;
4420Un talon a de gros clous carrés; il dit : « Pas,
4421En ce moment toujours, c’est vraiment incroyable
4422Comme on voit peu de gens, nous devons être au diable
4423Déjà, je suis sûr, nous n’avons plus de raisons
4424Pour jamais revenir sur nos pas, nous causons
4425Sans penser que nous nous éloignons. » Il s’arrête[254]
4426Avec elle un instant et retourne la tête;
4427Puis après un coup d’œil il dit: « Ah! bien non, tiens,
4428Je nous croyais plus loin que ça. » Puis elle : « Viens
4429Un peu contre le bord voir à quelle distance
4430Est la mer à peu près; ce n’est pas l’assistance
4431Qui gênera la vue; écoute un peu, tu crois
4432Qu’en ayant du sang-froid et qu’en étant adroits
4433De ses pieds et qu’avec ça l’on invoque l’aide
4434Du bon Dieu, ce serait tout de même trop raide
4435Pour qu’on puisse descendre à la plage sans rien
4436Se casser, là-dessus ? » Il répond : « Je veux bien
4437Essayer si tu veux, mais tu sais, prends bien garde,
4438Fais attention, va doucement et regarde
4439Tout le temps à tes pieds, c’est important, sans quoi
4440On glisserait très bien; tiens, au fait, donne-moi
4441La main, ça vaut beaucoup mieux. » Elle la lui donne
4442Et se met tout à fait au bord. Elle fredonne
4443Deux fois, improvisant n’importe quoi. « Je vas
4444Me flanquer sur le nez. » Il lui dit : « Ne fais pas
4445De bêtises, voyons, c’est inutile; à force[255]
4446De plaisanter, tu vas prendre une bonne entorse;
4447On peut parfaitement tomber, est-ce qu’on sait? »
4448Roberte, en commençant à descendre, dit : « C’est
4449Bien ce que je dis, va, je ne me sens pas fière
4450Du tout, moi, là-dessus. » Le sol est tout en pierre,
4451Assez raide, mais très en relief et rugueux,
4452Ce qui le rend au pied moins difficultueux ;
4453Et partout formant des rayures sur la pente,
4454En anneaux inégaux et mal formés, serpente
4455Une sorte de gros trait plat, comme en ciment,
4456Entre les pierres. Lui, reprend : « Décidément
4457Je crois que nous n’allons pas avoir trop de peine
4458Pour arriver en bas. » Elle dit : « Je suis pleine
4459De courage, du reste en voilà la moitié
4460De faite, maintenant, Seigneur, ayez pitié
4461De nous. » Il recommande encore : « Ne me lâche
4462Pas avant d’être en bas surtout, ou je me fâche
4463Pour de bon. » Elle dit : « Oh ! pour ça, ne crains rien.
4464D’abord tu me tiens bien, et moi je te tiens bien
4465Moi-même; comme ça, ça fait que si je bute[256]
4466Et que je fasse avant d’arriver la culbute,
4467Je ne serai pas seule au moins, et tu me suis. »
4468Elle ajoute, marchant sur des galets : « J’y suis!
4469Ah! c’est bon de sentir sous ses deux pieds, au terme
4470D’un voyage aussi dur que ça, la terre ferme,
4471Surtout après avoir eu tant d’émotions;
4472Nous nous en sommes bien tirés, hein? nous étions
4473Faits, vois-tu, tous les deux, pour habiter la Suisse;
4474Mais j’y songe à présent, dis donc, crois-tu qu’on puisse
4475Remonter aussi bien qu’on descend ? sans cela
4476Nous serions obligés de passer la nuit ,
4477Pourtant si nous allions être pris par la lame? »
4478Gaspard, se rapprochant d’elle, dit : « Oui, madame,
4479Certainement, je vous promets que nous pourrons
4480Remonter, j’en suis sûr, et que nous ne mourrons
4481Pas ici, cette fois encore, je vous jure. »
4482Il la fixe, en parlant tout près de sa figure,
4483Puis, avec ses deux mains, doucement il lui prend
4484La tête, lui donnant un baiser qu’elle rend
4485Long, et qu’elle prolonge, elle, après, sur la bouche;[257]
4486Puis il dit, regardant quelques moments la mouche
4487Qu’elle a là : « Ça vous donne un peu l’air espagnol. »
4488Du pouce ensuite, à gauche, il écarte son col
4489En disant : « Qu’il est dur! vilaine couturière,
4490Va! » Puis il met sa bouche, en l’enfonçant, derrière
4491L’oreille, dans le col, au milieu des cheveux
4492Follets, en murmurant tout enfoui : « J’en veux,
4493J’en veux, » et la serrant bien fort avec tendresse.

4494Il reste très longtemps ainsi, puis se redresse
4495En la gardant encore un moment contre lui;
4496Il dit en la baisant au front : « C’est qu’aujourd’hui
4497Je n’ai pas eu mon compte avec cette bataille. »
4498Puis il la prend de son bras gauche par la taille;
4499Il l’aide pour marcher, et tous les deux s’en vont
4500Vers la mer qu’on entend, près, et qui se confond
4501Avec le ciel. Il dit : « Qu’on est bien! » pour réponse
4502Elle lui tend son front à baiser. On enfonce,
4503En avançant avec peine, dans les galets.
4504Devant, on voit parfois tout à coup des reflets[258]
4505Rayer l’enroulement humide de la vague,
4506Puis disparaître quand elle s’étale, vague
4507Dans le noir, en faisant un tumulte plus fort
4508À cet endroit. Bientôt ils s’arrêtent au bord
4509En voyant miroiter tout humide la trace
4510De l’eau. Roberte lui tend sa bouche; il l’embrasse
4511En la serrant avec ses deux bras, de nouveau,
4512Longuement et longtemps. Puis ils regardent l’eau,
4513Écoutant pétiller en se séchant l’écume
4514Des vagues à leurs pieds mêmes. Roberte hume,
4515Disant : « C’est drôle, il n’est pas salé du tout, l’air
4516De temps en temps on voit, même loin, sur la mer,
4517Très vite, miroiter un espace de houle;
4518Puis tout redevient noir, sombre. La vague roule
4519Puissamment les galets mouillés, avec un bruit
4520Qu’on croit cesser parfois, mais qui se reproduit
4521Au loin, dans un endroit quelconque de la côte,
4522À droite ou bien à gauche. Une vague plus haute
4523Les force en ce moment à reculer d’un pas,
4524Bue entre les galets de suite, pour ne pas[259]
4525Avoir le bout des pieds atteint.

4525Roberte songe
4526Sans rien dire. Gaspard reprend : « Veux-tu qu’on longe
4527Le bord ? » Mais elle dit : « Oh ! remontons plutôt.
4528Ces galets, ça fait mal, nous serons mieux là-haut;
4529Tiens, faisons une course en montant, hein ? attrape
4530Moi. » Relevant un peu sa jupe, elle s’échappe
4531En courant, vite; mais elle s’arrête au bout
4532De quelques pas, faisant : « Aïe! » et reste debout,
4533Immobile. Gaspard arrivant dit : « Bécasse,
4534Pourquoi fais-tu cela ? c’est ainsi qu’on se casse
4535Quelque chose. » Elle dit en riant : « Ce n’est rien,
4536Mon pied a tout à fait tourné, mais ça va bien
4537Maintenant. » Il reprend : « Comment veux-tu qu’on courre
4538Là-dessus ? » De nouveau tendrement il l’entoure
4539De ses bras, en joignant, bien serrés, ses dix doigts
4540Sur sa taille. Il lui dit : « Vous savez, cette fois,
4541Je ne vous lâche plus jamais, puisque vous êtes
4542Aussi peu raisonnable, et puisque vous vous faites[260]
4543Du mal quand je suis loin. » Presque sans se baisser,
4544La tenant toute droite il lui met un baiser
4545Devant, sur les cheveux; il dit : « Vous êtes belle,
4546Vous savez. » Tous les deux partent lentement. Elle
4547Se fait lourde, appuyant contre lui tout son poids;
4548Il la presse souvent, beaucoup plus fort.

4548Deux voix
4549Parlent en haut, sur la promenade, et deux ombres
4550Passent en s’agitant, l’une en vêtements sombres
4551Ordinaires, la canne en main, l’autre en pierrot;
4552Le pierrot fait de grands gestes. Puis c’est le trot,
4553Accompagné de coups de fouet, d’une voiture
4554Qui passe sur la route au loin. Le trot, lent, dure
4555Quelque temps; le cheval, ensuite, allant au pas,
4556Tourne dans une rue.

4556Ils arrivent au bas
4557De la pente; elle dit : « Ah! voilà donc l’horrible
4558Ascension enfin, c’est le moment terrible,[261]
4559Comment allons-nous faire ? il s’agit de gravir
4560Tout ça, c’est effrayant; on pourrait se servir
4561Des mains peut-être, pour monter à quatre pattes;
4562Ou bien faisons plutôt comme les acrobates
4563Dans les cirques : je vais, moi, me mettre à genoux
4564Sur ton dos, tu seras à quatre pattes, nous
4565Monterons comme ça, hein? » Gaspard la regarde
4566Parler en souriant; il murmure : « Bavarde! »
4567Elle sourit aussi, puis dit : « Je t’aime tant,
4568Mon Gaspard, je t’adore; et toi, dis? » et lui tend,
4569Le serrant dans ses bras, sa bouche qu’il lui baise
4570Longtemps. Elle lui dit : « Ah! pour que je me taise,
4571Puisque je parle tant, dame, c’est un moyen
4572Comme un autre. » Gaspard répète : « Qu’on est bien. »

4573Puis au bout d’un instant il se tourne et la lâche
4574En lui donnant la main pour monter. Il dit : « Tâche
4575De bien t’aider de moi surtout, en me suivant. »
4576Il met déjà son pied sur la pente, en avant;
4577Mais elle dit : « Attends, attends. » Elle s’occupe[262]
4578De relever avec sa main droite sa jupe
4579Un peu sur le devant; puis elle dit : « Allons. »
4580Il ajoute : « Tu vas appuyer tes talons
4581Bien ferme, n’est-ce pas ? Attention, je monte,
4582Es-tu prête ? » Elle dit : « Va, je suis prête. » Il compte,
4583Lui secouant trois fois la main : « Une, deux, trois, »
4584Et part. Roberte dit : « Toi, qu’est-ce que tu crois
4585Qu’elle peut bien avoir de hauteur, cette côte
4586Terrible ? » Il dit : « Je pense à peu près qu’elle est haute
4587De trois mètres, peut-être un peu plus, je ne sais. »
4588Elle dit : « Je vais bien; si je te dépassais
4589Avant que nous soyons en haut, ce serait drôle,
4590Hein? » Elle se dépêche un instant et le frôle,
4591Gardant toujours sa main. Ils posent tous les deux
4592Le pied en même temps, juste, en haut. Autour d’eux
4593Tout est désert. Roberte en se mettant à rire
4594De sa course à la fin, dit : « Mais c’était bien pire
4595À descendre après tout qu’à monter, on est fou
4596D’avoir si peur de ça. » Lui, demande : « Par
4597Allons-nous maintenant? veux-tu qu’on continue[263]
4598Plus loin ? » Elle répond : « Oh ! bien, elle est connue
4599Cette route; ma foi, nous n’avons pas besoin,
4600Il me semble, c’est vrai, d’aller tellement loin,
4601Puisque la promenade est tout le temps la même.
4602Nous l’avons déjà fait plusieurs fois très loin, j’aime
4603Mieux retourner. » Il dit : « C’est comme tu voudras,
4604Retournons tous les deux. » Il la prend par le bras
4605Gauche; ils vont à pas lents, tout doucement. À droite
4606La mer, en s’agitant, de temps en temps miroite
4607En montrant un sommet de vague, et redevient
4608Sombre presque aussitôt.

4608En marchant, Gaspard tient
4609Contre lui, de sa main, l’avant-bras de Roberte,
4610Serrant sur sa poitrine aussi sa main ouverte
4611Et la lui caressant. Il dit : « Je suis heureux,
4612Bien heureux. » Puis il la chatouille dans le creux
4613De la main, effleurant à peine l’épiderme
4614Des ongles, doucement; mais elle la referme
4615Vite, gardant serré son poing en lui criant :[264]
4616« Ah! non, pas ça, dis donc, pas ça, hein? » en riant.
4617Il sourit, et rouvrant sa main, il lui tapote
4618Dedans, tout doucement. Ensuite il lui tripote
4619Les doigts l’un après l’autre; arrivant au petit,
4620Il le plie en tous sens, puis il l’assujettit
4621Au quatrième. Ensuite elle-même les noue
4622Au doigt de sa main droite à lui. Contre sa joue
4623Il vient d’apercevoir, flottants, quelques cheveux
4624Formant toute une mèche. Il dit : « Attends, je veux
4625T’enlever, et remettre à sa place, une mèche
4626Qui traîne sur ta joue, attends voir. » Il se lèche
4627Un peu le bout du pouce et du deuxième doigt,
4628En allongeant la langue à peine. Il dit : « Ça doit
4629Te gêner, » puis il la réapplique derrière
4630L’oreille.

4630Tout le temps, à gauche, une barrière
4631D’étroits morceaux de bois, avec, au milieu d’eux,
4632De minces fils de fer enlacés deux par deux
4633Pour les réunir, court; elle était là dans toute[265]
4634La longueur qu’ils ont faite eux-mêmes de la route;
4635Une autre est mise en face; elles sont pour les jours
4636De batailles de fleurs, défendant le parcours.

4637Mais tout à coup l’on voit partir une fusée
4638Dans le calme. Roberte en est tout amusée,
4639Attendant ce qu’on va bien voir sortir, avec
4640Anxiété; bientôt, en faisant un bruit sec
4641De détonation, dans les airs elle éclate,
4642Laissant tomber plusieurs astres, rouge écarlate;
4643Au loin, l’accompagnant, une grande rumeur
4644Est arrivée ici, pleine de bonne humeur;
4645Une fenêtre, après le bruit, vient d’être ouverte
4646Sur la route, au premier d’une maison. Roberte
4647Demande, en s’arrêtant, à Gaspard, s’il ne sait
4648Pas où cela se tire. Il dit : « Je crois que c’est
4649Sur le cours. » Maintenant, dans la chambre assez sombre,
4650Tout un groupe nombreux, en arrivant, encombre
4651La fenêtre au premier, là-bas, de la maison;
4652Une voix d’homme dit : « Voyez, j’avais raison, »[266]
4653Au milieu du murmure, autour, de tout le monde,
4654À l’apparition brusque d’une seconde
4655Fusée avec encore une clameur, qui part
4656Inattendue aussi, surprenante; très tard,
4657Montant visiblement plus haut que la première,
4658Elle fait tout à coup une grande lumière
4659En parsemant plusieurs étoiles d’un beau blanc
4660Vif.

4660Gaspard reprend : « Si nous montions sur ce banc,
4661Veux-tu, comme ça si, comme je le présume,
4662Pour varier un peu, tout à l’heure, on allume
4663Un soleil quelconque ou des machines en bas,
4664Nous nous croirons toujours mieux placés, n’est-ce pas.
4665Elle dit : « Je ne vois pas le moindre reproche
4666À faire à ton idée, allons. » Elle s’approche
4667Du banc, vers le côté de la mer; il la prend
4668Par la taille; elle monte, et lui, se faisant grand,
4669Sur la pointe des pieds, autant qu’il le peut, l’aide;
4670En la lâchant il dit : « Oh! que vous êtes laide[267]
4671D’avoir été si peu lourde; dites, pourquoi
4672Ne pas avoir laissé tout votre poids sur moi? »
4673Il monte sur le banc à son tour, tout près d’elle,
4674Et l’enlace. Là-haut on bouge une chandelle
4675Derrière, dans la chambre. Elle dit : « Oh! je suis
4676Bien. » Il l’embrasse un peu près de la tempe.

4676Puis
4677Une fusée encore, avec du bruit, s’élève
4678En agitant les gens au premier. Assez brève
4679Elle éclate très tôt, en pluie énorme d’or,
4680Qui dure peu.

4680Gaspard lui murmure : « Trésor, »
4681Tout bas, en l’embrassant doucement dans l’oreille.

4682Une fusée à gros astres rouges, pareille
4683Exactement à la première avec un peu
4684Plus d’astres même, brille auprès d’un astre bleu
4685Tombé d’une autre, seul; ils vont juste s’éteindre[268]
4686Quand une autre fusée, avant de les atteindre,
4687Jette une pluie aux tons différents et changeants
4688Dans leur ensemble; en haut, dans la maison, les gens
4689Se penchent l’un sur l’autre au bord de la fenêtre
4690Autant qu’il est possible; ils ont l’air de connaître
4691Un autre groupe un peu plus loin sur un balcon.

4692Gaspard, en n’entendant plus rien, dit : « Je crois qu’on
4693Doit brûler à présent tout en bas ces espèces
4694De soleils, de dessins, tu sais, toutes ces pièces
4695Immobiles ou non qui vomissent du feu. »
4696Elle répond : « C’est vrai, même je vois un peu
4697De reflet, sur un mur, là-bas, là-bas, qui danse;
4698Quelle cohue on doit y voir, hein, quelle chance,
4699Tout de même, par un temps pareil, que nous n’y
4700Soyons pas au lieu d’être ici; tiens, c’est fini,
4701Tout est sombre à présent, les pièces sont éteintes,
4702Elles n’ont pas duré longtemps; vois-tu les teintes
4703De lumière là-bas ne sont plus sur le mur,
4704On ne peut même plus le voir, il est obscur[269]
4705Tout à fait. »

4705Quelque temps on observe une pause
4706Dans le feu d’artifice. À la fenêtre on cause
4707Un peu. Roberte dit : « Eh bien, qu’est-ce qu’on a
4708À ne plus rien tirer, voyons donc. » Puis fait : « Ha ! »
4709Voyant une fusée énorme qui s’élance
4710Majestueusement et vomit en silence
4711Trois étoiles d’un beau jaune qui se font voir
4712Assez longtemps; puis tout devient encore noir.
4713Une autre monte et jette une pluie ample, verte,
4714Très brillante, éclairant vivement tout. Roberte
4715Dit, la montrant du doigt : « Regarde donc, ça fait
4716Sur le premier moment un très drôle d’effet.
4717On dirait qu’on ouvre un immense parapluie. »
4718Elle laisse tomber son bras, puis elle appuie
4719Sa tête sur Gaspard qui la presse plus fort
4720Un instant, l’embrassant sur les yeux; puis il mord
4721Sur son front, la serrant plus encore, une touffe
4722De cheveux, en disant : « Attends, que je t’étouffe. »[270]
4723Il se redresse et dit : « Si nous ne nous étions
4724Pas rencontrés, pourtant. »

4724Des détonations
4725Éclatent en grand nombre avec des lueurs blanches;
4726Des projectiles blancs forment comme les branches
4727En courbes d’un immense arbrisseau; fort ils vont
4728Dans tous les sens, faisant comme une gerbe dont
4729On ne voit seulement que la moitié qui passe;
4730Un peu plus d’un côté, sur une maison basse.
4731Roberte, en regardant, dit : « Est-ce que c’est ça
4732Qui serait le bouquet, tout à la fin, déjà ? »
4733Il lui dit : « Je crois pas, » tout bas, puis en profite
4734Pour lui baiser l’oreille et les cheveux.

4734Très vite
4735Une fusée en long tire-bouchon s’enfuit;
4736Puis sans se ralentir, avec beaucoup de bruit,
4737En haut, quelques instants elle se subdivise
4738En se tournant de tous les côtés qu’elle vise;[271]
4739Elle fait des serpents se recroquevillant,
4740Qui lancent chaque fois au bout un point brillant
4741S’éteignant tout de suite; elle a l’air en colère.
4742Plus calme, une nouvelle en éclatant éclaire
4743Très vivement le ciel, de ses astres d’un bleu
4744Foncé, qui planent haut; tous, sauf un, durent peu;
4745Le dernier est toujours là quand une autre sème
4746Des chenilles restant immobiles au même
4747Endroit, ne descendant presque pas; elles sont
4748De toutes les couleurs, brillant peu; toutes ont,
4749Quoique durant beaucoup, bien le temps de s’éteindre
4750L’une après l’autre avec douceur, avant d’atteindre,
4751Si ce n’est de leur cendre en poussière, les toits.

4752Gaspard, de sa main gauche, en raidissant ses doigts,
4753Qu’exprès, beaucoup les uns des autres il écarte,
4754Avant qu’une fusée encore une fois parte,
4755Cache à Roberte, soi-disant, les yeux, pour voir,
4756Lui dit-il, si quand même elle pourra savoir
4757Comment chaque fusée est faite, sa lumière,[272]
4758Sa couleur, tout enfin. En voyant la première
4759Aussi facilement que toujours à travers
4760Tous ses doigts, elle dit : « Ce sont des choses verts, »
4761Et demande : « Est-ce bien ? » Il dit : « Oui, » puis il bouge
4762Ses doigts de droite à gauche. Elle dit : « Ça, c’est rouge, »
4763En en voyant une autre ensuite : « Est-ce qu’elle est
4764Bien rouge? » Il répond : « Oui. » Puis elle : « Violet, »
4765Il dit : « Oui. » Elle dit: « Ah! voilà des chenilles!
4766Encore, tiens, ça fait à la fois deux familles. »
4767Il répond : « C’est très bien. » Elle dit : « En voilà
4768Une autre, nous allons voir un peu ce qu’elle a. »
4769Et lorsque la fusée éclate, elle dit : « Pluie
4770D’or. » Gaspard reprend : « Hein, comme je vous ennuie,
4771Comme je suis méchant. » Puis il ôte sa main,
4772Pendant qu’une fusée éclate à mi-chemin,
4773Toute courte et manquée. Il dit : « Vous ne vous êtes
4774Pas trompée une fois ; dites, comment vous faites ? »
4775Il lui met lentement deux baisers tout pareils
4776Sur les deux yeux, pendant que de nouveaux soleils
4777Tournent en bas, on croit même, ici, les entendre.[273]
4778Il lui donne plus fort une muette et tendre
4779Pression; elle dit en le fixant: « Gaspard,
4780Gaspard. » Une fusée isolée et qui part
4781Avant que les soleils soient encore éteints, monte
4782Excessivement haut, puis s’ouvre; Gaspard compte
4783Les astres qu’elle jette et dit : « Six, n’est-ce pas ? »

4784Maintenant on entend de nouveau tout en bas
4785Comme un immense feu qui gagne et qui crépite;
4786Une lueur plus vive et très rouge palpite
4787Là, sur le même bout de mur; et de nouveau
4788Une rumeur s’élève, un immense bravo
4789Qu’on sent vociféré par une grande foule;
4790On croit entendre aussi comme un soleil qui roule.
4791Gaspard, se haussant, dit : « Le voilà, le bouquet. »
4792À la fenêtre un blond glisse sur le parquet
4793En voulant se pencher trop, mais il se rattrape.
4794Très loin, probablement dans la cohue, on frappe
4795Des mains, avec des cris. La lueur rouge atteint
4796Son apogée et reste. Ensuite elle s’éteint[274]
4797Lentement; un reflet s’entête au mur et dure
4798Très longtemps. Sur la route, au pas, une voiture
4799Marche à sa droite auprès des hôtels; le cocher
4800Ne cesse, en conduisant toujours, de se pencher,
4801Le bras gauche raidi sur son siège, en arrière;
4802Son ombre biscornue, en passant la barrière
4803De bois, avance vite; elle provient d’un bec
4804De gaz là-bas.

4804Gaspard attend encore avec
4805Roberte, un peu, puis dit : « Nous pouvons bien descendre,
4806Ils ne doivent plus rien avoir que de la cendre,
4807Comme feu d’artifice. » Il saute le premier
4808Et dit : « Tiens, revoilà justement mon palmier
4809Centenaire tout près de nous; ça, c’est très drôle. »
4810Roberte met sa main droite sur son épaule
4811Et de l’autre prenant sa main, saute à son tour
4812Par terre; il la reçoit en disant : « Mon amour
4813De Roberte. » Il la prend et contre lui la garde
4814Quelque temps sans bouger du tout. Puis il regarde,[275]
4815Et dit : « Continuons, hein? du même côté;
4816Ça ne t’a pas fait mal au pied d’avoir sauté
4817Du banc? tu sais, ton pied a tourné sur la plage. »
4818Elle dit : « Oh! je n’y pensais plus. » Un tapage
4819De gens passe très loin, chantant à pleine voix.
4820Roberte reprend : « Tiens, c’est drôle, je ne vois
4821Plus personne là-haut, au premier; ça m’étonne
4822Qu’ils n’aient pas attendu plus longtemps. » Il dit : « Donne
4823Moi tes mains et mettons-nous bien vite en chemin. »
4824Il vient de prendre dans sa main gauche, sa main
4825Gauche; lui faisant signe après, dans sa main droite,
4826Il lui prend sa main droite, et va. La mer miroite
4827De temps en temps; il fait calme partout. Parfois
4828Ils se disent tous deux : « Je t’aime! » à demi-voix.
4829Il écarte du pied un gros morceau de verre.
4830Par moments dans ses mains doucement il lui serre
4831Les siennes; tous les deux font ensemble leurs pas
4832Lents.
276
4832Quelqu’un à leur droite, en ce moment, en bas
4833De la pente, marchant sur les galets, sifflote
4834Un air; on sent qu’exprès de son souffle il tremblote
4835Comme une mandoline un peu, son sifflement
4836Toujours juste. On entend bientôt, au changement
4837Du bruit que fait son pas tout à coup, qu’il commence
4838À remonter la pente; il chante sa romance
4839Depuis quelques instants; Roberte qui la sait
4840Cherche à se rappeler, sans pouvoir, ce que c’est;
4841Il la chante en fermant la bouche, sans parole;
4842Elle cherche : « Voyons, c’est une barcarolle,
4843Je ne connais que ça. » La tête du chanteur
4844Émerge, puis son corps; il vient avec lenteur;
4845C’est un enfant, un groom d’hôtel ouvrant la porte,
4846Tête nue et petit; dans ses deux mains il porte,
4847Les éloignant du corps, des galets, tous très blancs;
4848Il a sur sa livrée et par devant trois rangs
4849De boutons aussi ronds que des boules, en cuivre.
4850Roberte dit tout bas : « Son air va me poursuivre,
4851Je suis sûre. » Il traverse en chantant derrière eux,[277]
4852Puis siffle de nouveau, plus fort, d’un air heureux
4853Et sans tremblotement; puis il se tait sur une
4854Note élevée.

4854Ils ont à gauche la tribune
4855Qui recommence; allant en même sens, là-bas,
4856On entend résonner sur le trottoir le pas
4857D’un homme allant beaucoup plus vite qu’eux, qui longe
4858Le devant des hôtels; chaque fois que l’on plonge
4859Dans un écart de la tribune, on peut le voir,
4860Un peu plus en avant à chacun, tout en noir,
4861Avec un chapeau gris; bientôt il les dépasse,
4862On cesse de le voir, soudain, dans un espace,
4863Et l’on n’aperçoit plus personne nulle part.

4864Ils avancent toujours très lentement. Gaspard
4865Lui dit en souriant : « Il faut bien qu’on se taise
4866De temps en temps aussi, n’est-ce pas ? » Il lui baise
4867La main gauche à plusieurs reprises. Puis lâchant
4868Sa main droite pendant qu’elle redit le chant :[278]
4869« Prom’nons-nous dans les bois, » il la prend par la taille,
4870Conservant sa main gauche. Au loin un groupe braille;
4871On entend un cheval immobile hennir,
4872Loin aussi, par là-bas. Lui, sans la prévenir
4873Pour la faire tourner complètement, la pousse
4874Du bras droit, lentement, par une étreinte douce
4875Pendant qu’en pressant sa main gauche, il la retient
4876Toujours sans lui parler, la regardant. Il vient,
4877Lui, de s’arrêter là, mais sans qu’elle comprenne
4878Encore ce qu’il veut; maintenant il l’entraîne
4879Plus fort, en la faisant tourner autour de lui,
4880En lui donnant toujours son bras pour point d’appui;
4881Et presque sans savoir comment, elle se trouve
4882Dans le sens opposé. Lui, longuement la couve
4883Du regard, sans parler, en gardant son même air.
4884Ils repartent avec, à leur gauche, la mer.
{279}

VI

4885Par ce dimanche soir de la fin juin, la foire
4886De Neuilly bat son plein, mettant dans la nuit noire
4887Son vaste enfantement de tapage et de feux.
4888Dans le large et très long espace, entre les deux
4889Côtés élevés face à face, interminables,
4890Avec tous les attraits, les tirs imaginables,
4891La foule endimanchée et murmurante va
4892Lentement, avec un immense brouhaha,
4893Et s’arrête partout en flânant. Une boule
4894En métal rouge, avec un court fil de fer, roule,
4895Portant des points brillants sur elle, dans un coin;[280]
4896Un enfant court après et la ramasse. Au loin
4897On entend taper fort sur une casserole,
4898Puis une aigre voix d’homme avec une parole
4899Monotone, pressée, entame un boniment
4900Qu’on n’entend pas; cela dure indéfiniment.
4901Dans la foule s’avance une grosse famille
4902Trapue; un peu derrière une petite fille
4903Très grosse aussi s’arrête en face d’un gamin
4904Joufflu; chacun prenant par un bout dans la main,
4905En serrant, une forte, étroite et mince bande
4906De papier rouge, tire; une flamme assez grande
4907Jaillit avec un bruit d’arme à feu du pétard ;
4908Ils courent rattraper leurs parents. Quelque part,
4909À coups prompts, réguliers, cessant parfois, on cloue.
4910Assez loin, s’entendant le plus, un orgue joue,
4911Recommençant toujours, pas très long, le même air;
4912Il semble qu’on le tourne assez vite. D’en l’air
4913Tombe à profusion une clarté produite
4914Sur tout le champ de foire entier, par une suite
4915D’ensembles lumineux de boules aux tons chauds[281]
4916Multicolores tous, et pareils à des hauts
4917D’arc de triomphe; ils font une lumière vive;
4918On voit des deux côtés, avec la perspective,
4919Leur long alignement étincelant qui fait,
4920En se rapetissant jusqu’au dernier, l’effet
4921De s’entrer l’un dans l’autre en lignes parallèles,
4922D’un dessin tout pareil, plus petit, sur lesquelles
4923L’éclat donne au sein des boules de la pâleur
4924Par l’éblouissement vif, à chaque couleur.
4925Là-bas, au pont touchant la Seine, un disque énorme
4926Tourne assez vite, très lumineux; il transforme
4927L’assemblage de ses divers tons, très souvent,
4928Se voyant au milieu de partout, et trouvant,
4929Par des combinaisons différentes sans cesse
4930Et nouvelles toujours, une grande richesse
4931De couleurs se fondant dans leur ensemble; pour
4932Le moment, assez large, on lui voit tout autour,
4933Du vert, avec, au centre, une teinte rougeâtre.
4934À gauche, quand on va vers la Seine, un théâtre,[282]
4935Où monte un escalier très large de bois blanc,
4936Est long; une pancarte avec dessus : « Un franc »,
4937Est placée à l’entrée, au fond, dans une sorte
4938D’alcôve rouge, avec, à gauche, comme porte,
4939Rien qu’une draperie à gros plis et qui prend
4940Le côté de l’alcôve au devant aussi grand
4941Juste que l’escalier; la draperie est rouge
4942Aussi, comme en velours grossier; elle ne bouge
4943Pas; le large escalier d’abord aboutit sur
4944Un long plain-pied de bois. Tout du long, comme mur
4945Une toile est partout recouverte d’espèces
4946De peintures; ce sont plusieurs scènes de pièces,
4947Chacune dans un grand encadrement en o.
4948À côté de l’alcôve, à gauche, un piano
4949Est ouvert, semblant vieux; les touches sont jaunâtres;
4950Les touches noires sont seulement très noirâtres,
4951Trop vieilles; le couvercle a l’air mal essuyé.
4952Là, de l’autre côté de l’alcôve, appuyé[283]
4953Juste en face de la draperie où l’on entre,
4954Les pieds croisés, les mains rejointes sur le ventre,
4955Gaspard, avec un air paresseux de dégoût,
4956Tout seul, reste immobile en regardant partout;
4957On voit sur sa figure une grande amertume
4958Dans ses sourcils froncés. Il est dans un costume
4959Tout rouge avec un peu de noir, de Méphisto;
4960Atteignant seulement sa taille, un court manteau
4961Sans manches lui descend derrière les épaules
4962Sans venir par devant du tout; il a de drôles
4963De bas, complètement rouges, et des souliers
4964Rouges, à boucle noire, en pointe, singuliers;
4965Il a de vastes gants, aussi du même rouge,
4966Rayés trois fois de noir sur le dessus. Il bouge
4967La tête; il est coiffé, tout rouge, d’un chapeau
4968Étroit à plume noire; écartant de sa peau
4969Un peu, sur une tempe, une perruque rousse
4970Avec de l’or, lui fait la tête grosse. Il pousse
4971Lentement un soupir et se croise les bras[284]
4972En s’appuyant toujours de son épaule.

4972En bas
4973De l’escalier il passe une foule de monde
4974Allant dans les deux sens; une femme qui gronde,
4975Lui secouant un peu le poignet, un enfant
4976À grand col rabattu touchant mal, lui défend
4977De rester en arrière, et dit : « Il faut qu’il fasse
4978Des bêtises toujours, c’est drôle. »

4978Juste en face,
4979Éclairé par plusieurs lampes en haut, un tir
4980Est assez peu profond, large; on entend partir
4981Des coups nombreux que font plusieurs tireurs ; un homme[285]
4982Pose sa carabine et montre du doigt, comme
4983Si pour changer un peu maintenant il voulait,
4984Au lieu de carabine, avoir un pistolet;
4985Puis il reprend, changeant d’avis, sa carabine;
4986Une femme l’attend avec une bambine
4987Qui se bouche les deux oreilles de ses doigts
4988Tout le temps, en serrant plus fort toutes les fois
4989Qu’un coup part; tout au fond s’alignent des poupées
4990De plâtre à grosse forme; et des pipes, coupées
4991Quelquefois, mais souvent encore entières, font
4992Des cercles, leurs tuyaux au centre, sur le fond
4993Noir du mur tout couvert aussi de cibles. Quatre
4994Œufs tournent au plafond; un coup vient d’en abattre
4995Un; on ne le voit pas tomber; le fil de fer
4996Continue à tourner sans rien.

4996Il fait très clair
4997À gauche du tir dans une longue boutique
4998Où l’on voit, arrêtée, une seule pratique,
4999Une femme nu-tête en châle; des quinquets[286]
5000Sont pendus au plafond, très vifs; des tourniquets
5001Sont espacés de loin en loin, et chacun porte,
5002Formés en pyramide, attachés, toute sorte
5003D’objets; on fait tourner l’avant-dernier avec
5004Une espèce de bruit monotone, très sec,
5005Que font les dents de fer proches du pourtour, contre
5006Une lame en métal, souple; la femme montre,
5007En étendant le bras droit, quelque chose sur
5008Une planchette, au fond, s’allongeant sur le mur;
5009La marchande regarde où son doigt lui désigne,
5010Puis en levant les bras elle dérange un cygne
5011En porcelaine avec un bec jaune très grand,
5012Et le posant plus loin, par derrière, elle prend
5013Une poupée en rouge et noir, en villageoise;
5014Elle lui tire un peu sa jupe.

5014Gaspard croise
5015Ses pieds dans l’autre sens; toujours il se soutient
5016L’épaule sur le mur. Du regard il revient
5017Plusieurs fois sur le tir ; juste au centre un œuf saute[287]
5018Sur un jet d’eau; le coup d’un gros pistolet l’ôte,
5019Et le jet d’eau, très fin et rapide, qui n’est
5020Plus entravé par la coque qui retenait
5021Son élan, fait alors sa courbe tout entière.

5022En face, dans l’alcôve, un instant, la portière
5023Se gonfle comme avec un léger courant d’air,
5024Mais elle redevient aussitôt droite.

5024L’air
5025Toujours pareil de l’orgue, assez loin, continue;
5026Avec une cadence à la fin trop connue,
5027Il finit et reprend sans cesse. Tout à coup
5028Son vacarme est couvert par un orgue beaucoup
5029Plus près, et qui se met à faire un bruit énorme;
5030Un homme, devant lui, sur une plate-forme
5031Le tourne; fort, il crie un ordre, enflant la voix
5032Dans le bruit; tout autour de gros chevaux de bois
5033Sont souvent deux de front; un enfant en chevauche
5034Un déjà, trottant sans bouger. Ils sont à gauche[288]
5035De la longue boutique aux tourniquets. En haut
5036Des lampes font un fort éclairage. Bientôt
5037Du monde arrive en masse. Une femme s’installe
5038En s’aidant d’un gros homme en marron; elle étale
5039Sa jupe sur la croupe et se met à crier,
5040Car l’homme en lui mettant le pied dans l’étrier
5041Lui pince le mollet. Une femme inquiète
5042Reste, en parlant, debout auprès d’une fillette
5043Qui vient de s’installer, vite, à califourchon,
5044En mettant dans son dos le tout petit manchon
5045Blanc qui lui pend au cou; la femme renouvelle
5046Plusieurs gestes prudents. Tournant la manivelle
5047Vite, l’homme surveille un peu tout; l’orgue fait
5048Des sons entrecoupés, hachés, donnant l’effet
5049De sortir bousculés et secs, de se poursuivre;
5050Devant on voit beaucoup étinceler le cuivre
5051Des larges pavillons de trompette que font
5052Des sortes de tuyaux touffus, sombres au fond
5053Dans leur milieu; sans cesse une foule hâtive
5054S’installe. On croit entendre une locomotive[289]
5055Siffler soudain; un maigre enfant vient d’avoir peur,
5056Tournant la tête; c’est la machine à vapeur
5057Qui siffle avec de la fumée; elle commence
5058À faire aller en rond, bientôt vite, l’immense
5059Et lourde course; on voit des cavaliers sur tout
5060Le cercle vite empli par la foule; debout
5061Sur ses deux étriers, un enfant sur sa bride
5062Se cramponne très fort; la rapidité ride
5063La mince étoffe bleu clair du pan d’un foulard
5064De femme, qui dépasse en arrière du quart.
5065Des sortes de traîneaux, de voitures sans roues
5066Finissant en avant en pointe, par des proues,
5067Tiennent de temps en temps la place des chevaux.
5068On croirait d’abord voir toujours des gens nouveaux,
5069Puis on les reconnaît, venant aux mêmes places
5070Pareils. Sauf à l’endroit pris par l’orgue, des glaces
5071En polygone sont au milieu, tout autour,
5072Et pourraient faire croire à de l’espace à jour;
5073Aux soudures de chaque un peu de reflet tremble
5074De haut en bas au verre épais, verdâtre; il semble[290]
5075Que des autres chevaux de bois, tout pareils, font
5076Une ronde dedans, filant très vite, et vont
5077Dans la direction contraire, à la rencontre
5078Des vrais. Toutes les fois que l’orgue se remontre
5079Au tournant, son tapage alors devient plus fort;
5080Il va très vite là; parfois sur un accord
5081Brusque et sec il se tait pendant une seconde
5082Et reprend aussitôt son air. Beaucoup de monde
5083Les regarde tourner en s’arrêtant en bas.
5084L’enfant debout sur ses étriers ne veut pas
5085Se rasseoir. Une femme a ses doigts sur sa tempe.
5086En l’air, on peut des yeux suivre une seule lampe
5087Dans sa course, en voulant la séparer du rond
5088Lumineux que produit par son tournoiement prompt
5089L’ensemble continu, tourbillonnant, de toutes,
5090Ininterrompu presque. On peut avoir des doutes
5091Rapides sur le sens des vrais chevaux de bois
5092En regardant longtemps dans les glaces, parfois.
5093Un homme tenant bien fort sa bride se penche
5094En arrière et bientôt touche la croupe blanche,[291]
5095Dure, de son cheval; mais tout de suite il perd
5096Par le vent son chapeau de paille à ruban vert,
5097Que le cheval d’après, pendant qu’il tombe, effleure.

5098Gaspard remet ses deux pieds comme tout à l’heure.

5099Là, du monde s’arrête à chaque instant, devant
5100Une table à tapis bleu posée en plein vent
5101Sur le passage, tout près du théâtre, à droite
5102De l’escalier; elle est tout en longueur, étroite;
5103Assez au bord, au bout le plus loin, un bougeoir
5104En cuivre a sur son bord, en bas, un éteignoir;
5105Encore longue et très épaisse une chandelle
5106Y vacille en fumant fort, avec autour d’elle
5107Une espèce de vase en verre, haut, pour la
5108Garantir du plein air; le feu, malgré cela,
5109Se couche, atteignant presque au bord du vase, comme
5110S’il n’avait rien. Debout contre la table un homme,
5111Son installation à même sur le sol,
5112Dans un habit voyant de velours noir à col[292]
5113Blanc, élégant, très grand et mou, tout en batiste,
5114A des cheveux châtains, longs, ondulés, d’artiste;
5115Mais à sa face large et ridée au teint brun,
5116Et surtout à ses mains, on voit qu’il est commun.
5117D’une voix enrouée et sourde il dit la bonne
5118Aventure à la foule; en ce moment il donne
5119Deux tubes de cristal baroques, tout remplis
5120De renflements partout, de tournants et de plis,
5121Dans les mains d’une femme; il les tend par la boule
5122Qui les termine en bas, et la chaleur refoule
5123Aussitôt dans la main droite un liquide vert
5124Qui, chaque fois qu’il trouve un endroit plus ouvert,
5125Bouillonne, dans la main gauche un liquide rouge,
5126Qui, dans un renflement qu’il vient de trouver, bouge
5127En tous sens; l’homme alors, prétendant qu’il voit clair
5128Le caractère dans les tubes qu’il a l’air
5129D’examiner avec grand soin, se met à dire
5130À la femme des tas de choses qui font rire
5131Ses deux enfants auprès d’elle, qui sont ravis;
5132De la foule arrêtée écoute.[293]

5132Vis-à-vis,
5133Là-bas, auprès du tir, plus à droite, une espèce
5134De grande plate-forme en carré, très épaisse
5135S’étale sur le sol même, tout en plancher
5136Sonore et poussiéreux; ne cessant de marcher
5137De long en large un homme, avec une sacoche
5138En bandoulière, a la main droite dans sa poche;
5139Devant, la plate-forme est libre; sur les trois
5140Autres côtés, un long au fond, deux plus étroits
5141Latéraux, sont des murs très bas que l’on dépasse;
5142On y voit, séparés chacun par un espace
5143Deux fois grand comme lui, des sortes de hublots
5144Sombres pour le moment à l’intérieur, clos,
5145Et dans chacun desquels se regarde une vue.
5146L’homme parfois se met à crier : « La revue
5147De l’année, entrez voir, messieurs, mesdames, » puis
5148Il énumère avec rapidité des bruits
5149Célèbres et récents : le crime de Vaucluse
5150Et l’exécution; l’accident d’une écluse;[294]
5151L’aspect des lieux après le grand déraillement
5152De la ligne Paris-Bordeaux; le tremblement
5153De terre dans le Nord; la scène du cadavre
5154Trouvé dans un wagon à la gare du Havre,
5155La confrontation, l’aveu; le million
5156Volé par un garçon de recette à Lyon;
5157Le naufrage de la Christine; le sinistre
5158D’Orléans, l’arrivée en hâte du ministre,
5159Les victimes; tout un village incendié
5160Dans les Vosges à deux heures de Saint-Dié;
5161Deux maisons d’un endroit où la Loire déborde.
5162Devant, s’étendent deux moitiés de grosse corde,
5163Chacune se courbant sur deux piquets de fer,
5164Également distants deux à deux; une a l’air,
5165Celle à gauche, d’avoir sa courbe un peu plus basse;
5166L’homme l’a fait bouger en marchant; un espace
5167Est juste entre les deux pour passer au milieu.

5168Dans la foule, une femme, ici, dit : « Ah ! grand Dieu ! »
5169En riant, « non vraiment, est-ce que c’est possible[295]

5170En face un des garçons du tir glisse une cible
5171Qu’il entre en remuant, dans le cadre sans bord
5172En haut, juste adapté de taille, d’un support
5173Branlant, quand il y touche, un peu, fait d’une tige
5174En fer noir.

5174Une femme, en s’arrêtant, oblige,
5175Pour qu’il ne traîne plus ses souliers, un gamin
5176Aux pieds blancs de poussière, à lui donner la main,
5177En disant: « Tu deviens insupportable, George, »
5178Et l’entraîne avec elle; il suce un sucre d’orge
5179Tout jaune dont le bout est déjà très pointu.

5180Tout à coup l’orgue des chevaux de bois s’est tu;
5181Ça vient de s’arrêter; une femme très laide
5182Fait des manières pour descendre; un homme l’aide
5183En lui donnant les deux mains; elle prend un soin
5184Ridicule en sautant, puis rebondit. Au loin
5185L’orgue qu’on entendait sans cesse tout à l’heure[296]
5186Joue encore son air.

5186Une gamine pleure
5187En passant, se laissant emmener par le bras;
5188Son grand chapeau de paille au ruban crème, gras,
5189Pend dans son dos, sur ses cheveux, à l’élastique
5190Étiré de son cou.

5190Dans la longue boutique
5191La marchande, là-bas, remet un beau paquet
5192Bien fait, à deux soldats, puis lance un tourniquet.

5193Un gros homme, en passant, cause avec une bonne
5194À tablier à qui, tranquillement, il donne
5195Le bras; à voir, tous deux ne doivent pas venir
5196De loin, tout naturels; sans cesser de tenir
5197Avec son bras celui de la bonne qu’il garde
5198Serré, l’homme se tourne un instant et regarde
5199Derrière, à quelques pas; puis il appelle un chien
5200Qui reste à se gratter, en disant : « Veux-tu bien[297]
5201Arriver, polisson, tu gratteras tes puces
5202Une autre fois. »

5202Là-bas sont des montagnes russes,
5203À gauche, loin; en bas, un enfant très content
5204Qu’on l’y mène, gambade et chantonne. On entend
5205Le bruit des wagonnets parfois une seconde
5206Parmi les autres bruits un peu moins forts. Du monde
5207Se voit sur l’escalier à toutes les hauteurs,
5208Montant et descendant.

5208Là, ce sont des lutteurs
5209Installés à côté du théâtre, à sa droite,
5210De front; un escalier donne sur une étroite
5211Estrade ressemblant au long plain-pied d’ici,
5212En plancher blanc avec la même rampe aussi.
5213Un lutteur sort avec son paletot, nu-tête,
5214En maillot; il descend trois marches, puis s’arrête,
5215Appuyé sur la rampe; il caresse un grand chien
5216Jaune qui le suivait.[298]

5216Un gros collégien
5217À la figure rouge, égayée et comique,
5218Avec son képi trop derrière et sa tunique
5219Trop étroite pour lui dont sa grosseur tend, dur,
5220L’étoffe avec des plis, en passant monte sur
5221L’escalier en faisant tout du long la première
5222Marche, incommodément; on voit de la lumière
5223De deux couleurs, un point rougeâtre et deux points verts
5224Alignés sur chacun tout pareils, en travers,
5225Le point rouge au milieu, dans ses boutons de cuivre
5226Brillants, au reflet net; il se hâte pour suivre,
5227En tenant par la main sa mère, ses parents
5228Marchant plus aisément que lui, guère plus grands
5229Quand il a la hauteur en plus, lui, de la marche;
5230Le père, blanc, a la barbe d’un patriarche;
5231La mère a des gants bruns de fil, trop larges.

5231Deux
5232Amis s’écartent pour laisser passer entre eux[299]
5233Un couple se tenant la taille, qui les croise.

5234Une femme s’arrête et dit : « Viens donc, Françoise,
5235Voyons, il faut toujours, toi, que tu sois ailleurs. »
5236Une grande fille en bas blancs la joint.

5236Plusieurs,
5237Se suivant dans la foule, assez loin, marchent vite;
5238Le premier, se frayant un passage, profite
5239De toute occasion pour se glisser devant
5240Les gens; il se retourne, inquiet, très souvent
5241Pour voir s’il ne faut pas peut-être qu’il attende
5242Les autres; mais chacun suit bien.

5242Toute une bande
5243Arrive près de la plate-forme, là-bas;
5244Sans faire, pour monter dessus, un plus grand pas,
5245Ils entrent tour à tour; une femme s’accroche
5246Un instant au piquet droit; l’homme à la sacoche
5247Leur montre, en leur parlant, les hublots de la main.[300]

5248Un homme, lentement, porte un petit gamin
5249À cheval sur ses deux épaules; l’enfant bâille;
5250L’homme a dans une main son gros chapeau de paille,
5251Et de l’autre, abaissant encore le bas bleu,
5252Il tient l’enfant par son mollet; il baisse un peu
5253La tête en relevant les sourcils au contraire;
5254Une femme, tenant un autre petit frère
5255Par la main, marche auprès de lui, son gant ôté
5256À la main droite, elle est grosse et rouge.

5256À côté,
5257À gauche du théâtre, ici, l’on vient d’entendre
5258Commencer tout à coup une expressive et tendre
5259Mélodie au contour banal; un violon
5260La nuance beaucoup, enflant très fort selon
5261Les endroits; le son porte assez malgré l’espace.
5262Une harpe lui fait toute seule une basse
5263Lente, banale aussi, très régulière. L’air
5264S’entend à quelques pas du théâtre, en plein air,[301]
5265Sous le feuillage à la toiture assez épaisse,
5266Mis sur des fils de fer espacés, d’une espèce
5267De long café; quelqu’un dit : « Qu’est-ce que tu bois? »
5268En entrant, sans qu’on l’ait vu.

5268Les chevaux de bois
5269Sont repartis avec une foule nouvelle.
5270On ne voit pas le même homme à la manivelle
5271De l’orgue; celui-là, cette fois, est gaucher.
5272Un enfant fait un peu le geste de faucher
5273De ses deux mains avec sa bride; il se remue
5274Des jambes tout le temps, fort; il est tête nue,
5275Les cheveux envolés.

5275Gaspard, d’un air distrait,
5276Regarde de tous les côtés sans intérêt,
5277Sans paraître non plus penser à quelque chose[302]
5278Et promenant ses yeux de la foule qui cause
5279Aux baraques, partout. À la fin, pris d’ennui,
5280Il tourne, en soupirant, la tête autour de lui,
5281Sans savoir; et les bras toujours croisés ensuite,
5282En se poussant un peu d’un coup d’épaule il quitte
5283Sa place; puis, faisant à droite quelques pas,
5284Il arrive devant la portière; du bras
5285Il l’écarte d’abord; en passant elle essuie
5286Son genou; maintenant de sa main qu’il appuie
5287À sa droite, il la tient complètement en l’air.
5288Dans la salle assez haute, en longueur, il fait clair;
5289À ses pieds mêmes trois marches hautes, sans rampe,
5290Descendent; devant lui, sur la scène, une rampe
5291Éclaire, relevé de son quart, un rideau
5292Souple représentant un immense jet d’eau
5293Dans un parc; en-dessous le plancher de la scène
5294Se voit, complètement vide; une odeur malsaine
5295De monde et de tabac circule, car on a
5296Tout à l’heure, devant salle comble, déjà
5297Une première fois joué toute la pièce,[303]
5298Une pièce très courte en un acte, une espèce
5299De grosse farce à cinq personnages, vieux jeu
5300Avec, s’entremêlant au dialogue, un peu
5301De féerie; un instant le rideau qui frissonne
5302Se balance. Gaspard, en ne voyant personne,
5303Regarde sans savoir pourquoi; puis il attend
5304Là, comme ne sachant pas quoi faire, un instant.
5305Enfin, lâchant sa main, il se retourne et laisse
5306La draperie aller; sans bruit elle se baisse
5307Et reprend ses anciens plis tout en ondoyant.

5308Gaspard avance un peu sur l’estrade, et voyant
5309Traîner avec les deux pieds en l’air une chaise,
5310À gauche, un peu plus loin que l’escalier, mauvaise
5311Comme paille, il la prend par un des pieds d’abord,
5312Puis saisit le dossier, et la posant au bord
5313Pour ainsi dire, très en avant de l’estrade,
5314Et le dossier tourné contre la balustrade,
5315Il s’y met à cheval, croisant sur le dossier
5316Très plat et droit qu’il sent un peu les lui scier[304]
5317Ses bras qu’il a serrés bien fort; puis il allonge
5318Son pied droit tout à fait sur le plancher, et songe
5319De nouveau, le regard dans le vague.

5319Depuis
5320Six semaines déjà tous liens sont détruits
5321Entre Roberte et lui; tous les deux sans ressources
5322Presque, après avoir fait encore plusieurs courses,
5323Allant et revenant sur tout le littoral,
5324Avaient vu qu’il faudrait en finir; leur moral
5325À tous deux n’avait plus été bientôt le même;
5326Sans doute, lui, parfois, doit s’avouer qu’il l’aime
5327Encore; il se surprend des jours à la chérir
5328De nouveau, mais il compte à force s’en guérir,
5329C’est un jour, à Menton, soudain, qu’elle est partie;[305]
5330Le soir ils devaient faire encore une partie,
5331Car ils n’avaient jamais rien eu de grave entre eux;
5332Il était sorti seul prendre pour tous les deux
5333Assez loin de l’hôtel des places au théâtre;
5334Il la voyait toujours, dans sa robe rougeâtre,
5335Celle qu’il aimait tant et qui faisait si bien
5336Ressortir son teint mat, et n’ayant l’air de rien
5337Quand il était parti, l’embrassant. Tout de suite
5338En rentrant il s’était aperçu de sa fuite
5339Et, courageux, longtemps sur le grand canapé,
5340Calme, il avait songé; puis s’était occupé,
5341S’attendant après tout à cette fin normale,
5342Se croyant sans regrets, de renvoyer sa malle
5343Qu’en partant elle avait laissée, éparse, là.
5344Sans cesse il se disait : « C’est ainsi que cela
5345Devait être. » Il avait tout l’argent nécessaire
5346Et plus pour revenir. Mais bientôt la misère
5347Au bout de quelques jours à peine l’avait pris
5348Après son retour rue Alibert, à Paris.
5349Il n’avait pas voulu voir de nouveau personne[306]
5350De ses rares amis dont aucun ne soupçonne
5351Même son arrivée. Ensuite il avait fait
5352Argent de tout, prenant jusqu’au dernier effet,
5353Jusqu’au dernier objet quelconque qu’il pût vendre.
5354Après, il avait dû chaque jour se défendre
5355Quelque chose, d’abord la viande, puis le vin.
5356Et toute la journée il s’en allait en vain
5357De théâtre en théâtre, en tâchant qu’on l’engage
5358Pour n’importe quel prix, avec tout son bagage
5359De genres; tous les jours il en faisait plusieurs.
5360Rien. Lenoir? il n’était pas connu; puis, d’ailleurs,
5361Encombrement partout; partout même demande
5362Par bien d’autres; pour lui, rien qui le recommande.
5363Il ne se lassait pas quand même. Tout, depuis,
5364Alors n’avait plus fait qu’aller de mal en pis.
5365Et c’est déjà de tous côtés couvert de dettes
5366S’accumulant toujours et l’épouvantant, faites
5367Chez plusieurs fournisseurs différents tour à tour,
5368Qu’il avait, par hasard, dans un journal, un jour,
5369Vu, l’esprit sous le coup encore d’un déboire[307]
5370Reçu dans un théâtre infime, que la foire
5371De Neuilly quelques jours après devait ouvrir;
5372À la soudaine idée alors d’y découvrir
5373Un bout de rôle dans un théâtre ambulant,
5374Il s’était révolté tout d’abord, reculant
5375Avec tout son pouvoir devant cette pensée
5376Lui paraissant alors tout à fait insensée
5377De se faire forain, de tomber aussi bas ;
5378Il n’y songerait plus, non, il ne voulait pas.
5379Plus d’une heure il avait soutenu cette lutte
5380Avec lui-même, sans pouvoir sonder sa chute,
5381Se refusant à croire encore; puis songeant
5382Toujours à sa ruine excessive, à l’argent
5383Qu’il fallait rendre, à sa position extrême,
5384Aux refus essuyés sans cesse, le jour même,
5385Après s’être longtemps, de nouveau, recueilli,
5386Il s’était dirigé d’un bon pas vers Neuilly.
5387Arrivé dans la foire encore toute pleine
5388De grands préparatifs inachevés, à peine
5389Au tiers de l’avenue il avait vu parmi[308]
5390Plusieurs marteaux, encore assez mal affermi,
5391Ce théâtre, et semblant commander tout le monde,
5392La patronne, une grosse et forte femme blonde,
5393En pèlerine, avec un grand tablier bleu,
5394Parlant à haute voix en tous sens, au milieu
5395Des autres, marchant sur l’estrade déjà telle
5396Qu’on la voit là. Gaspard s’était approché d’elle,
5397Puis avait demandé : « Je voudrais savoir si
5398L’on n’aurait pas besoin de quelque acteur ici. »
5399Tout de suite elle avait répondu qu’oui; tout juste
5400Elle cherchait quelqu’un pour remplacer Auguste.
5401Puis ils avaient parlé quelque temps tous les deux
5402Avec toujours le bruit des marteaux autour d’eux.
5403À la fin elle avait dit qu’il revienne, qu’elle
5404S’occuperait de la voiture dans laquelle
5405Il coucherait; Gaspard alors était parti
5406Angoissé, murmurant tout seul, anéanti
5407Et ne pouvant se faire encore à cette idée
5408Que cette vie était maintenant décidée,
5409Qu’il était seul au monde et sans aucun appui,[309]
5410Nulle part. Il était rentré vite chez lui,
5411Puis il avait erré dans sa chambre, dans l’ombre
5412Qui commençait, sans rien allumer, laissant sombre.
5413Et dès le lendemain même, devant quitter
5414Sa chambre pour toujours, afin de s’acquitter,
5415Il s’était occupé de vendre tout le reste
5416De son mobilier; puis à la somme modeste
5417Obtenue, il avait pu rajouter l’argent
5418De son lit, le dernier jour, en déménageant,
5419Et tout payer ainsi.

5419L’existence plus dure
5420Encore avait alors commencé. La voiture
5421De saltimbanques pour toute chambre et maison;
5422Il n’avait pas encore assez de liaison
5423Ni de vie avec tous les autres de la troupe
5424Pour pouvoir bien souvent se mêler à leur groupe,
5425Presque toujours tout seul et pensif, à l’écart,
5426Voulant faire le plus possible vie à part.
5427Cet amour, cet oubli de tout avec Roberte,[310]
5428Ce départ furieux, auront été sa perte.
5429Maintenant cette vie épouvantable, c’est
5430Peut-être pour toujours qu’il la mène, qui sait
5431Quand il pourra jamais reprendre sa carrière,
5432Et si son nouveau sort n’est pas une barrière
5433Infranchissable, presque, à tout espoir déjà,
5434Et s’il ne lui faudra pas toujours comme ça
5435Toute sa vie entière errer de foire en foire.
5436Pourtant il n’a jamais pu renoncer à croire
5437Sincèrement encore à sa vocation,
5438Il aime trop son art, trop à la passion
5439Pour ne pas, chaque fois qu’il y pense, y conclure.
5440Souvent tous les tourments de l’ancienne doublure,
5441Cherchant toujours en vain le succès, à tout prix,
5442Au plus profond de sa misère l’ont repris.
5443Il sent bien, même ici, la froideur unanime
5444Du public pour lui, dans le bout de pantomime
5445Introduit dans la pièce, et qu’il fait de son mieux,
5446Renfonçant son dégoût, avec des effets d’yeux
5447Étudiés. Parfois, malgré le temps, la honte[311]
5448Avec un flot de sang rapide lui remonte
5449En bouillonnant dans son visage jusqu’au front,
5450Quand il se représente avec rage l’affront
5451Du soir terrible alors que de sa main crispée
5452Il ne parvenait pas à rentrer son épée
5453Dans le fourreau, piquant toujours à faux le bout,
5454Pendant que grandissaient les rires.

5454Malgré tout
5455Quelquefois reprenant son courage, il espère,
5456Voyant un changement insensé qui s’opère
5457Inattendu, trop beau, le faisant en finir
5458Avec ici; puis fait des rêves d’avenir.

5459Mais là-bas, tout au fond de l’estrade, à sa droite,
5460La patronne, sortant par une porte étroite[312]
5461Qui va dans la coulisse, avance par ici;
5462Un peigne paraissant en plomb, blanc, mais noirci,
5463Ciselé, qu’un zigzag comme une enjolivure
5464Surmonte, est planté droit et haut dans sa coiffure
5465Excentrique et surtout commune, de gala;
5466Par-dessus sa toilette exagérée elle a,
5467Tenant par une agrafe au cou, sa pèlerine
5468Qui, s’écartant devant, laisse voir sa poitrine
5469Décolletée; on voit jusqu’au coude ses bras
5470Nus; sous sa robe un peu courte elle a de fins bas
5471Clairs, bleu de ciel; sa robe aussi très claire, bleue,
5472Forme derrière, sans toucher terre, une queue.
5473L’étoffe en soie a, gros et très larges, des pois
5474Bleu plus sombre. Elle tient un tourniquet de bois
5475En forme de petit drapeau, par son court manche,
5476Dans la main droite; elle a l’autre main sur la hanche,
5477À plat; apercevant Gaspard, elle dit: « Ha;
5478Précisément je vous cherchais, vous êtes . »
5479Elle reste devant l’escalier. Derrière elle
5480Est ensuite sorti par la porte, tout grêle,[313]
5481Avec un nez en l’air, pointu, tout maigrelet
5482Une espèce de pitre à gifles, de valet
5483Louis quinze, en costume assez court, en tricorne
5484Noir sans galon, ayant l’air d’un comique morne;
5485Il a sous son veston brun un tablier blanc
5486Dont un coin se relève attaché sur le flanc;
5487Sa culotte est pareille à son court veston, brune,
5488En lainage; ses bas sont d’un vert pâle, prune.
5489Contre le piano, prenant un tabouret
5490Plat et dur comme si rien ne le rembourrait
5491Sous son dessus de cuir collé presque, il l’éloigne,
5492Puis l’élance en tournant, attendant qu’il rejoigne,
5493En enfonçant sa vis complètement, le pied;
5494Il crache promptement à sa gauche et s’assied,
5495Puis il ouvre de la musique qu’il apporte,
5496Un cahier relié, vieux. Là-bas à la porte
5497De la coulisse, un grand, en Louis quinze aussi,
5498Le milieu de sa joue assez peinte, grossi
5499Par un sifflotement qu’on n’entend pas, s’appuie,
5500En promenant partout un regard qui s’ennuie,[314]
5501Au côté de la porte; il est tout en velours
5502Vert; bordant son habit, un galon à glands lourds
5503Tremblote; chaque gland paraît une émeraude
5504En poire; la patronne, en le voyant, dit: « Claude
5505Ne vient donc pas ? » Il dit : « Pas encore, il remet,
5506Je crois, un peu de colle en bas de son plumet. »
5507La patronne répond : « C’est encore assez bête;
5508Si ça sèche... »

5508Gaspard avait tourné la tête;
5509Il porte de nouveau ses regards devant lui,
5510Les bras toujours croisés au dossier; aujourd’hui
5511Peut-être encore plus crûment que d’habitude,
5512Il a le sentiment de cette solitude
5513Complète dans laquelle il se trouve parmi
5514Ces gens qui ne l’ont pas encore pour ami,
5515Dont le contact, au reste, à chaque instant le froisse;
5516En les voyant il sent s’augmenter son angoisse,
5517Et la réflexion longue de son malheur
5518Lui cause tout à coup une immense douleur,[315]
5519Un dégoût de sa vie en la trouvant abjecte;
5520Son regard, se voilant, abondamment s’humecte,
5521Il murmure très bas : « Mon Dieu !... mon Dieu !... mon Dieu !...

5522La patronne se tourne et dit : « Allez, Mathieu. »
5523Alors en s’agitant au piano, le pitre
5524Tourne vite une page et cogne le pupitre
5525Un peu sur le couvercle en la mettant à plat;
5526Ensuite avec un son vieux ayant trop d’éclat,
5527Il se met à jouer avec rythme une sorte
5528De valse assez dansante à la basse très forte;
5529Les notes durent trop; à la longue elles font
5530Un brouhaha dont tout se mêle et se confond,
5531Comme si la pédale y restait. La patronne,
5532En faisant aller son tourniquet qui ronronne
5533Très fort d’un bruit de bois, dit en criant : « Venez,[316]
5534Mesdames et messieurs, on commence, menez
5535Tous vos enfants voir Les Transes de la Marquise,
5536Montez vite pour vous placer à votre guise,
5537Ce n’est pas cher, l’entrée est seulement d’un franc;
5538Venez et vous pourrez vous mettre au premier rang. »
5539Parfois son tourniquet, pendant une seconde,
5540Fait seul son bruit sec, puis elle reprend. Du monde
5541Monte déjà; Gaspard tourne la tête et voit
5542Ignace, la sacoche entr’ouverte, et qui doit
5543Être entré depuis peu de temps par la portière
5544Ouverte maintenant, à droite tout entière,
5545Se tassant sous la tringle où son poids est pendu
5546Par des anneaux; Gaspard n’avait rien entendu
5547Pendant son arrivée au milieu du tapage
5548Du piano. Mathieu tourne encore une page;
5549Une tache jaunâtre, assez brillante, a lui
5550Sur le papier. Gaspard regarde devant lui
5551Comme avant; une femme en pliant une écharpe
5552S’arrête, pour s’aider de son genou. La harpe,
5553À côté, fait plusieurs mesures qu’on entend[317]
5554Malgré le piano; le violon attend,
5555Puis, après le début de la harpe, commence
5556Doucement, avec une expression immense,
5557Très lentement, un chant religieux et doux;
5558Dans le fond du café, loin, on entend la toux
5559Violente et sans fin de quelqu’un qui s’étrangle.
5560La patronne, criant toujours, se range à l’angle
5561De l’escalier, à droite; elle n’arrête pas
5562De faire pivoter son tourniquet. Là-bas
5563Les chevaux de bois vont très vite, de plus belle;
5564Gaspard voit une femme en bleu qu’il se rappelle
5565Tout à l’heure avoir vue à l’avant-dernier tour;
5566En haut on voit tourner tellement fort le jour
5567Des lampes, qu’on ne peut plus en détacher une