VersMon Âme (1897)L’Âme de Victor Hugo (1932)
2Où se battent le feu, les eaux,Où se battent le feu, les eaux...
6Où sonnent des coups de marteaux.Où sonnent des coups de marteaux ;
18Le sien, avec sa pince en ferLe sien, avec sa pince en fer,
25Ainsi, tout le jour, monte et germeAinsi, tout le jour, monte et germe,
26Au milieu des vastes paroisAu milieu des vastes parois,
30Des coups résonnant trois par troisDes coups résonnant trois par trois,
32Des flammes de leur main, parfois.Des flammes, de leur main, parfois.
35Traîné par six chevaux apporteTraîné par six chevaux, apporte
37Les chevaux qu’un juron exhorteLes chevaux, qu’un juron exhorte,
42Par derrière la cargaisonPar derrière, la cargaison,
47Puis un coup de fouet qui stimulePuis un coup de fouet, qui stimule
51Et les attirant vers lui, soigneEt, les attirant vers lui, soigne
52L’alignement des six, alors ;L’alignement des six ; alors,
54L’homme court en bougeant son corpsL’homme court en bougeant son corps,
55Voulant que, vite, l’on rejoigneVoulant que, vite, l’on rejoigne,
56Là-bas la mer aux sombres bords.Là-bas, la mer aux sombres bords.
57Car une mer à grosse houleCar une mer à grosse houle,
58Au fond, balance sur ses flotsAu fond, balance sur ses flots,
61Dans certains, que le flot refouleDans certains, que le flot refoule,
66Avec son tapage de ferAvec son tapage de fer,
70La capitale port de merLa capitale-port-de-mer
81Bientôt devant le puits j’arrive ;Bientôt, devant le puits j’arrive ;
86L’abîme flambant de partoutL’abîme flambant de partout,
87Et chaque fois ma tentativeEt, chaque fois, ma tentative
88Aux flammes donne un contrecoup.Aux flammes donne un contre-coup.
89Par moments vite je galopePar moments, vite, je galope
90Jusqu’à la mer où des dauphinsJusqu’à la mer, où des dauphins,
91De leur ronde qui l’enveloppeDe leur ronde qui l’enveloppe,
94Sa cloche a des sons argentins,Sa cloche a des sons argentins ;
95Il arrive, tantôt d’Europe,Il arrive tantôt d’Europe,
100De voir au fond, quand il me lit.De voir au fond quand il me lit.
103Dans le gouffre qui fait merveilleDans le gouffre, qui fait merveille
107Du navire, et bientôt sur elleDu navire, et bientôt, sur elle,
109Aussitôt vers moi, l’on s’appelle,Aussitôt vers moi l’on s’appelle,
110On s’interroge, on se répond,On s’interroge, on se répond...
112On me fixe, surtout au front ;On me fixe, surtout au front.
113Et les yeux dardés sur le groupeEt, les yeux dardés sur le groupe,
119De monde ; fort son avant coupeDe monde ; fort, son avant coupe
122Sur l’onde où son mât semble fuir,Sur l’onde, où son mât semble fuir ;
128De ceux du port qu’on fait agir.De ceux du port, qu’on fait agir.
131À l’arrière de tous tremblotteÀ l’arrière de tous tremblote
134Un drapeau tricolore pend,Un drapeau tricolore pend ;
143Aux ordres des chefs attentiveAux ordres des chefs attentive,
145On arrête au quai le navire,On arrête au quai le navire ;
150La foule qui regarde bienLa foule, qui regarde bien,
151Vers le gouffre qui seul fait luireVers le gouffre, qui seul fait luire
153Mais voilà que de la campagneMais voilà que, de la campagne,
157Chacun en voyant que je gagneChacun, en voyant que je gagne
159Ou ses troupeaux, et m’accompagne,Ou ses troupeaux et m’accompagne,
161Et pendant ce temps, de la villeEt pendant ce temps, de la ville,
162Des groupes arrivent aussiDes groupes arrivent aussi,
165Déjà parmi le feu mobileDéjà, parmi le feu mobile,
169En tête de mon long cortègeEn tête de mon long cortège,
170Au lieu de suivre le cheminAu lieu de suivre le chemin,
171Prenant à travers champs, j’abrègePrenant à travers champs, j’abrège,
174Sa face du foyer sans fin,Sa face du foyer sans fin ;
177Mais d’un geste je les rassure,Mais d’un geste je les rassure ;
178Et par un magique pouvoirEt, par un magique pouvoir,
181Dans ma tête, en miniatureDans ma tête, en miniature,
185Devant le puits j’arrive en têteDevant le puits j’arrive en tête,
186Sur mon cheval toujours au pas,Sur mon cheval toujours au pas ;
187Juste au bord même je m’arrêteJuste au bord même je m’arrête,
189Alors, me forçant je m’entêteAlors, me forçant, je m’entête
190À faire aller avec fracasÀ faire aller avec fracas,
192Pour mon orgueil toujours trop bas.Pour mon orgueil, toujours trop bas.
194En tous sens entoure le puitsEn tous sens entoure le puits,
197Sans cesse grossit l’affluence,Sans cesse grossit l’affluence ;
199La flotte avec impatienceLa flotte, avec impatience,
201La foule internationaleLa foule internationale,
202Dans un recueillement muetDans un recueillement muet,
203Regardant la flamme infernaleRegardant la flamme infernale,
205En ce moment dans le feu pâleEn ce moment, dans le feu pâle,
206Sort en formant presque un seul jetSort, en formant presque un seul jet,
212Rouge qui retombe dedans.Rouge, qui retombe dedans.
217Sur mon cheval seul je domineSur mon cheval, seul, je domine
218Mes fidèles en pamoisonMes fidèles en pâmoison,
221Quelquefois l’un d’eux que fascineQuelquefois l’un d’eux, que fascine
222Le feu brûlant la régionLe feu brûlant la région,
223Lève la tête puis l’inclineLève la tête puis l’incline,
227Sans souci de ces roussellâtresSans souci de ces        lâtres,
229Et dans ma tête aux cieux noirâtresEt, dans ma tête aux cieux noirâtres,
234Commencer d’abord en douceur,Commencer, d’abord en douceur ;
242Mais si prompte quand je la sens,Mais si prompte, quand je la sens,
243Que dans le moment de sa fuiteQue, dans le moment de sa fuite,
249Et le pieux cantique monte,Et le pieux cantique monte ;
250Dans chaque voix on sent la foi,Dans chaque voix on sent la foi ;
253Pendant ce temps toujours je domptePendant ce temps toujours je dompte,
254En en trouvant vite l’emploiEn en trouvant vite l’emploi,
255Chaque rime soudaine et prompteChaque rime soudaine et prompte,
257Le puits qui devient écarlateLe puits, qui devient écarlate,
260Mes veines où tapent des coups.Mes veines, où tapent des coups.
261Mais au risque que tout éclateMais, au risque que tout éclate,
262J’active le gouffre en courroux,J’active le gouffre en courroux
269Les bords du puits semblent de braise,Les bords du puits semblent de braise ;
271Un beau soir d’été qui s’apaiseUn beau soir d’été, qui s’apaise
273Un jeune couple sous l’ombrageUn jeune couple, sous l’ombrage,
274Rougit au coucher du soleil,Rougit au coucher du soleil ;
277Tous deux vingt ans ; sous le branchageTous deux vingt ans ; sous le branchage,
281Parfois un peu de fine cendreParfois un peu de fine cendre,
282Se détachant du bord des versSe détachant du bord des vers,
286Le cantique aux rythmes diversLe cantique aux rythmes divers,
289Pourtant pendant que je travaille,Pourtant, pendant que je travaille,
293Et de tous côtés l’on tressailleEt, de tous côtés, l’on tressaille
297Ainsi, sans repos, sans relâcheAinsi, sans repos, sans relâche,
301Et sans effort, pour toute tâcheEt sans effort, pour toute tâche,
307Le sommeil à mon tour m’effleureLe sommeil à mon tour m’effleure,
309Le plus que je peux je demeureLe plus que je peux je demeure,
314De fumée apparaît dehors.De fumée apparaît dehors ;
318La flamme tombe entre les bords,La flamme tombe entre les bords ;
319Elle vacille une minute,Elle vacille une minute...
320Puis tout s’apaise et je m’endors.Puis tout s’apaise... et je m’endors.
325Des vers se forment dans mon âmeDes vers se forment dans mon âme,
327Mais quoique je lutte et m’en blâme,Mais, quoique je lutte et m’en blâme,
331Mais la pierre coupe ma hancheMais la pierre coupe ma hanche,
333La flamme devient toute blanche,La flamme devient toute blanche ;
337Mais bientôt la vision changeMais bientôt la vision change,
338Et dans un vieux manoir je voisEt, dans un vieux manoir, je vois
346De quitter le puits, mais mes piedsDe quitter le puits ; mais mes pieds
349En vain, contre moi je me fâcheEn vain, contre moi je me fâche,
350Fermant mes yeux préoccupés,Fermant mes yeux préoccupés ;
351Bientôt de fatigue je lâcheBientôt, de fatigue, je lâche
358Constamment, et là, tout en hautConstamment, et là, tout en haut,
362En quelques strophes tout un chant,En quelques strophes tout un chant ;
363Mais je ne fais rien et ma plumeMais je ne fais rien, et ma plume
364Dans mes doigts se tourne en sèchant.Dans mes doigts se tourne en séchant.
369Mais je ne peux trouver la suiteMais je ne peux trouver la suite ;
370Et dans la flamme plusieurs foisEt dans la flamme, plusieurs fois,
378De ne rien inventer de bon,De ne rien inventer de bon ;
379Et par un effort je ramasseEt, par un effort, je ramasse
385Et sans le vouloir je commence,Et, sans le vouloir, je commence,
387Jésus-Christ » un cantique immenseJésus-Christ », un cantique immense,
393Sur le bord du puits je me traîneSur le bord du puits je me traîne,
397À présent, trouvant avec peine,À présent, trouvant avec peine,
406Un d’eux, avec son attirailUn d’eux, avec son attirail,
415Très sec, puis il fait une gammeTrès sec puis il fait une gamme
423Maintenant le ténor adjureMaintenant le ténor adjure,
424De droite et de gauche le chœur.De droite et de gauche, le chœur.
425Mais là tout au fond du théâtreMais là, tout au fond du théâtre,
430Sur une culotte vert d’eau.Sur une culotte vert d’eau ;
433Dans ses mains son chalumeau glisse,Dans ses mains son chalumeau glisse ;
438Sur ses jambes, puis pour voir mieuxSur ses jambes, puis, pour voir mieux,
439Outre ses sourcils qu’elle plisseOutre ses sourcils qu’elle plisse,
441Alors de partout des danseusesAlors, de partout, des danseuses
442Entrent sur des accords stridents,Entrent sur des accords stridents ;
446De la campagne, et dans la mainDe la campagne et, dans la main,
450Et faisant le geste à la foisEt, faisant le geste à la fois,
453Mais en ce moment tout s’embrouille,Mais en ce moment tout s’embrouille ;
455Plus rien, aussi loin que je fouillePlus rien, aussi loin que je fouille,
456En bas de mes yeux maladroits.En bas, de mes yeux maladroits.
470Qui braille le chant du départQui braille le Chant du Départ
471Et qui d’un coup de poing assommeEt qui, d’un coup de poing, assomme
472Un ennemi sur un rempart.Un ennemi, sur un rempart.
473Maintenant dans une gondoleMaintenant, dans une gondole,
474Glisse en silence un couple heureux,Glisse en silence un couple heureux ;
475L’homme, en l’appelant mon idole,L’homme, en l’appelant « mon idole »,
481La regardant avec tendresseLa regardant avec tendresse,
482De l’autre je me sens jalouxDe l’autre je me sens jaloux,
484Sur le bord du puits à genoux.Sur le bord du puits, à genoux.
485De la gondole elle ne cesseDe la gondole, elle ne cesse
486De me fixer de ses yeux douxDe me fixer de ses yeux doux,
487Sans que l’homme qui la caresseSans que l’homme, qui la caresse,
488Se méfie encore de nous.Se méfie encore de nous ;
489Même en ce moment, il la serreMême, en ce moment, il la serre
490Tendrement contre lui, plus fort.Tendrement contre lui, plus fort ;
492Je m’avance encor plus au bord,Je m’avance encor plus au bord ;
500Vers elle, mais ne l’atteins pas.Vers elle mais ne l’atteins pas.
501Maintenant dans le puits très viteMaintenant, dans le puits, très vite,
502Je m’engloutis sans voir le bas,Je m’engloutis, sans voir le bas ;
503Au milieu du feu je m’agiteAu milieu du feu je m’agite,
507Que je crois y sentir m’effrayeQue je crois y sentir m’effraye,
509Enfin en tombant je m’éveilleEnfin, en tombant, je m’éveille,
510Le front tout couvert de sueurLe front tout couvert de sueur ;
511Et dans ma chambre où tout sommeilleEt dans ma chambre, où tout sommeille,
515Dans ce vaste univers qui gardeDans ce vaste univers, qui garde
517Penché sur le puits je regardePenché sur le puits, je regarde
519Pour que, dans la flamme hagardePour que, dans la flamme hagarde,
525Ils arrivent d’un pas tranquilleIls arrivent d’un pas tranquille ;
526Et sur les bords constamment chaudsEt, sur les bords constamment chauds,
529Et grâce à leur ardeur nouvelleEt, grâce à leur ardeur nouvelle,
531À la flamme qui devient telleÀ la flamme, qui devient telle
538De mon génie universelDe mon génie universel,
540Devant ce nom : Raymond Roussel.Devant ce nom : Victor Hugo.
541Sur la terre que je domineSur la terre, que je domine,
543Qui seul et sans frère illumineQui, seul et sans frère, illumine