L’ÂME DE VICTOR HUGO

I. Ce poème, écrit par Raymond Roussel à l’âge de dix-sept ans, a paru, moins le premier titre et les trois lignes de préface, dans le Gaulois du 12 juillet 1897. (Note de l’éditeur.)

Une nuit je rêvai que je voyais Victor Hugo écrivant à sa table de travail, et voici ce que je lus en me penchant par-dessus son épaule :

Mon Âme

I

1Mon âme est une étrange usine
2Où se battent le feu, les eaux...
3Dieu sait la fantasque cuisine
4Que font ses immenses fourneaux.

5C’est une gigantesque mine
6Où sonnent des coups de marteaux ;
7Au centre un brasier l’illumine
8Avec des bords monumentaux ;


[243]

9Un peuple d’ouvriers grimace
10Pour sortir de ce gouffre en feu
11Les rimes jaillissant en masse
12Des profondeurs de son milieu ;

13Avec les reflets sur leur face
14Du foyer jaune, rouge et bleu,
15Ils saisissent à la surface
16Les vers déjà formés un peu ;




17Péniblement chacun soulève
18Le sien, avec sa pince en fer,
19Et, sur le bord du puits, l’achève
20En tapant dans un bruit d’enfer.

21Quelquefois une flamme brève
22Plus ardente, comme un éclair,
23Va tellement haut qu’elle crève
24La voûte sombre, tout en l’air.


[245]

25Ainsi, tout le jour, monte et germe,
26Au milieu des vastes parois,
27L’inspiration qui s’enferme
28Aux bas-fonds du puits, jamais froids ;

29Et les ouvriers tapent ferme
30Des coups résonnant trois par trois,
31En protégeant leur épiderme
32Des flammes, de leur main, parfois.




33Souvent un gros fourgon qu’escorte
34Un grand charbonnier blond du Nord,
35Traîné par six chevaux, apporte
36L’aliment au feu qui se tord;

37Les chevaux, qu’un juron exhorte,
38Adossent le fourgon au bord ;
39Après, pour que le charbon sorte,
40L’homme tire un gros verrou, fort;


[247]

41Aussitôt la caisse bascule;
42Par derrière, la cargaison,
43Abaissant la tôle, recule,
44En glissant sur l’inclinaison ;

45En bas le charbon s’accumule
46Dans ce royaume de Pluton ;
47Puis un coup de fouet, qui stimule
48Les chevaux, fait voler un taon.




49Le charbonnier du Nord empoigne
50Les deux premiers chevaux au mors
51Et, les attirant vers lui, soigne
52L’alignement des six ; alors,

53Au trot l’équipage s’éloigne ;
54L’homme court en bougeant son corps,
55Voulant que, vite, l’on rejoigne,
56Là-bas, la mer aux sombres bords.


[249]

57Car une mer à grosse houle,
58Au fond, balance sur ses flots,
59Gracieusement, une foule
60Innombrable de paquebots ;

61Dans certains, que le flot refoule,
62Ancrés au bord, des matelots
63Épuisent le charbon, qui roule
64Sur la rive en tas pointus, hauts.




65Et le fourgon court sur la route
66Avec son tapage de fer,
67Effrayant un troupeau qui broute
68Paisiblement le gazon vert ;

69Pour arriver il tourne toute
70La capitale-port-de-mer
71Où mon palais à haute voûte
72Domine au bord du flot amer ;


[251]

73De là, travaillant, je gouverne
74Mon peuple d’ouvriers, en roi,
75Entouré dans l’ample caverne
76De respect, de gloire et d’effroi ;

77Quand, à cheval, à l’aube terne,
78Je pars pour le gouffre en émoi,
79Sur mon passage on se prosterne
80De tous les côtés devant moi.




81Bientôt, devant le puits j’arrive ;
82Sans bouger je surveille tout,
83Pour que chacun des vers s’écrive
84Sans qu’on tarde, pendant qu’il bout.

85Ma pensée, en forçant, active
86L’abîme flambant de partout,
87Et, chaque fois, ma tentative
88Aux flammes donne un contre-coup.


[253]

89Par moments, vite, je galope
90Jusqu’à la mer, où des dauphins,
91De leur ronde qui l’enveloppe,
92Suivent un navire aux mâts fins.

93Dans le port le bâtiment stoppe ;
94Sa cloche a des sons argentins ;
95Il arrive tantôt d’Europe,
96Tantôt de pays plus lointains.




97C’est toute une foule qui paye
98Pour voir cette âme où tout rougit,
99Adeptes dont chacun essaye
100De voir au fond quand il me lit.

101En les recevant je surveille
102Toujours, de loin, ce qui s’écrit
103Dans le gouffre, qui fait merveille
104Grâce à ma tension d’esprit.


[255]

105On apporte une passerelle
106Pour rejoindre la rive au pont
107Du navire, et bientôt, sur elle,
108Des gens pressés viennent et vont.

109Aussitôt vers moi l’on s’appelle,
110On s’interroge, on se répond...
111Citant des vers qu’on se rappelle,
112On me fixe, surtout au front.




113Et, les yeux dardés sur le groupe,
114Mon cheval balance ses reins,
115Fier, et cinglant parfois sa croupe
116De sa queue aux vigoureux crins.

117Mais, assez loin, une chaloupe
118À large voile a ses bancs pleins
119De monde ; fort, son avant coupe
120Les flots aux reflets cristallins.


[257]

121Sa coque se lève et s’enfonce
122Sur l’onde, où son mât semble fuir ;
123Puis par un signal elle annonce
124Que d’autres vaisseaux vont venir.

125Et l’air en effet se défonce ;
126Des coups de canons font rougir
127Le ciel, provoquant la réponse
128De ceux du port, qu’on fait agir.




129On voit grossir toute une flotte
130De bateaux où l’on me comprend ;
131À l’arrière de tous tremblote
132Quelque pavillon différent.

133Au navire compatriote
134Un drapeau tricolore pend ;
135Parfois d’un tour il s’emmaillote
136Ou bien se démaillote au vent.


[259]

137C’est lui qui le premier arrive ;
138En tête il longe d’assez loin
139L’inégalité de la rive
140Puis dans le port entre avec soin.

141Sur le pont une foule active
142Veille à ce dont il est besoin,
143Aux ordres des chefs attentive,
144Au milieu du vaste tintouin.




145On arrête au quai le navire ;
146Par des chaînes on le maintient ;
147L’immense port pourra suffire
148À toute la flotte qui vient.

149Je tourne bride pour conduire
150La foule, qui regarde bien,
151Vers le gouffre, qui seul fait luire
152Ce vaste empire où tout est mien.


[261]

153Mais voilà que, de la campagne,
154De tous côtés mon peuple accourt,
155Venant des champs, de la montagne,
156Au bruit du canon qui rend sourd.

157Chacun, en voyant que je gagne
158Le gouffre, laisse son labour
159Ou ses troupeaux et m’accompagne,
160Augmentant la foule alentour.




161Et pendant ce temps, de la ville,
162Des groupes arrivent aussi,
163Pour aller se mettre à la file
164Du nombre constamment grossi.

165Déjà, parmi le feu mobile,
166On peut voir l’or mou puis durci
167Des vers au lancement facile
168Et que j’actionne d’ici.


[263]

169En tête de mon long cortège,
170Au lieu de suivre le chemin,
171Prenant à travers champs, j’abrège,
172Montrant les flammes de la main.

173Une femme déjà protège
174Sa face du foyer sans fin ;
175Certains croient faire un sacrilège
176En s’approchant du feu divin.




177Mais d’un geste je les rassure ;
178Et, par un magique pouvoir,
179J’écarte toute éclaboussure
180De feu qu’on pourrait recevoir.

181Dans ma tête, en miniature,
182On s’imagine, au sein du noir,
183Un même gouffre où l’écriture
184Germe aussi du matin au soir.


[265]

185Devant le puits j’arrive en tête,
186Sur mon cheval toujours au pas ;
187Juste au bord même je m’arrête,
188En faisant un geste du bras.

189Alors, me forçant, je m’entête
190À faire aller avec fracas,
191Plus haut, la flamme qui s’arrête,
192Pour mon orgueil, toujours trop bas.




193Avec lenteur la foule immense
194En tous sens entoure le puits,
195En restant à quelque distance
196De la place même où je suis.

197Sans cesse grossit l’affluence ;
198Car, encombrant le port, depuis,
199La flotte, avec impatience,
200En débarquant nous a suivis.


[267]

201La foule internationale,
202Dans un recueillement muet,
203Regardant la flamme infernale,
204Croit d’un songe être le jouet.

205En ce moment, dans le feu pâle,
206Sort, en formant presque un seul jet,
207Un chant guerrier sonore et mâle
208Dont le départ est le sujet.




209Parfois l’abîme que je fouille
210Des yeux, parmi les vers flambants,
211Projette un gros morceau de houille
212Rouge, qui retombe dedans.

213La foule à voix basse bredouille
214Des prières entre les dents,
215Puis, joignant les mains, s’agenouille
216Tout entière en quelques instants.


[269]

217Sur mon cheval, seul, je domine
218Mes fidèles en pâmoison,
219Dont la foule couvre la mine
220En tous sens jusqu’à l’horizon.

221Quelquefois l’un d’eux, que fascine
222Le feu brûlant la région,
223Lève la tête puis l’incline,
224Repris par sa religion.




225Pour ne plus voir ces idolâtres
226Je travaille en fermant les yeux,
227Sans souci de ces        lâtres,
228Qui me mettent au rang des dieux.

229Et, dans ma tête aux cieux noirâtres,
230Maintenant je vois encor mieux
231Le foyer aux flammes rougeâtres
232Vomir ses vers prodigieux.


[271]

233J’entends alors un grand cantique
234Commencer, d’abord en douceur ;
235C’est toute la foule extatique
236Qui sans bouger le chante en chœur.

237Mais sans écouter je m’applique,
238Poussant la flamme avec ardeur,
239Et plusieurs vers en italique
240Arrivent de la profondeur.




241Une strophe jaillit ensuite,
242Mais si prompte, quand je la sens,
243Que, dans le moment de sa fuite,
244Je n’en peux épuiser le sens.

245Les vers d’après venant moins vite,
246Formés avec des soins prudents,
247Par moments, de loin, j’en profite
248Pour repenser aux précédents.


[273]

249Et le pieux cantique monte ;
250Dans chaque voix on sent la foi ;
251En latin d’église il raconte
252Mes poèmes, ma gloire et moi.

253Pendant ce temps toujours je dompte,
254En en trouvant vite l’emploi,
255Chaque rime soudaine et prompte,
256Qui se cogne sur la paroi.




257Le puits, qui devient écarlate,
258À force de chauffer dessous,
259Par son voisinage dilate
260Mes veines, où tapent des coups.

261Mais, au risque que tout éclate,
262J’active le gouffre en courroux
263Dans un effort que je constate
264Aux durs battements de mon pouls.


[276]

265La foule, en voyant la fournaise
266Atteindre à ce divin fracas,
267S’incline encore plus et baise
268Le sol qu’ont pu fouler mes pas.

269Les bords du puits semblent de braise ;
270En ce moment surgit d’en bas
271Un beau soir d’été, qui s’apaise
272Sur un lac aux reflets grenats.




273Un jeune couple, sous l’ombrage,
274Rougit au coucher du soleil ;
275La flamme qui siffle et qui rage
276Me montre leur âge pareil.

277Tous deux vingt ans ; sous le branchage,
278Lui surveille le doux sommeil
279De sa compagne au frais visage
280Et semble attendre son réveil.


[277]

281Parfois un peu de fine cendre,
282Se détachant du bord des vers,
283Sans bruit se met à redescendre
284En zigzag et tout de travers.

285Je tâche de ne pas entendre
286Le cantique aux rythmes divers,
287Qui m’empêcherait de comprendre
288Ce que je conçois par éclairs.




289Pourtant, pendant que je travaille,
290Parfois je lève un peu les yeux
291Sur la foule, quand ma trouvaille
292M’éblouit encor de ses feux.

293Et, de tous côtés, l’on tressaille
294D’un long frisson respectueux
295N’importe où que mon regard aille
296Autour du gouffre impétueux.


[279]

297Ainsi, sans repos, sans relâche,
298Toujours, s’élance hors du puits
299L’inspiration que je gâche
300Dans toute œuvre que je poursuis.

301Et sans effort, pour toute tâche,
302Quand je sens mes vers insoumis
303Jaillir malgré moi, je les lâche,
304Ému de leurs sens infinis.




305Enfin quand le soir vient, quand l’heure
306Du repos a sonné partout,
307Le sommeil à mon tour m’effleure,
308Abaissant le feu tout à coup.

309Le plus que je peux je demeure,
310Quoique la flamme soit à bout,
311Voulant, avant que le feu meure,
312Achever la page qui bout.


[281]

313Bientôt une épaisse volute
314De fumée apparaît dehors ;
315Un instant contre elle je lutte,
316Poussant le feu de mes efforts;

317Faisant une dernière chute,
318La flamme tombe entre les bords ;
319Elle vacille une minute...
320Puis tout s’apaise... et je m’endors.
[283]

II

321Mais bientôt une grande flamme
322Jaillit du gouffre mal éteint,
323Et péniblement je déclame
324Dans le cauchemar qui m’étreint.

325Des vers se forment dans mon âme,
326N’ayant qu’un sens quelconque, feint,
327Mais, quoique je lutte et m’en blâme,
328À les faire je suis contraint.


[285]

329Sur le bord du puits je me penche,
330Regardant malgré la chaleur,
331Mais la pierre coupe ma hanche,
332Où je me sens une douleur.

333La flamme devient toute blanche ;
334Je vois, en vers, dans sa lueur,
335Toute une foule du dimanche
336Rire en épongeant sa sueur.




337Mais bientôt la vision change,
338Et, dans un vieux manoir, je vois
339Deviser une troupe étrange
340De hallebardiers d’autrefois.

341Un vaste vitrail en losange
342Éclaire la salle, et je crois
343Y voir, planant au ciel, un ange
344Prier en rapprochant ses doigts.


[287]

345Me levant sur les mains, je tâche
346De quitter le puits ; mais mes pieds
347Collent ; sans cesse je rabâche
348La scène des hallebardiers.

349En vain, contre moi je me fâche,
350Fermant mes yeux préoccupés ;
351Bientôt, de fatigue, je lâche
352La pierre de mes doigts crispés.




353Sur la profondeur de l’abîme
354Mon corps se penche de nouveau,
355Léché par la flamme sublime
356Qui s’élève de mon cerveau.

357Malgré moi le feu se ranime
358Constamment, et là, tout en haut,
359Je vois sortir une maxime
360Dont je ne comprends pas un mot.


[289]

361Puis, je rêve que je résume
362En quelques strophes tout un chant ;
363Mais je ne fais rien, et ma plume
364Dans mes doigts se tourne en séchant.

365Enfin, j’écris qu’un bateau fume
366Dans un port où la foule attend
367Et qu’il fait bouillonner l’écume
368Avec son hélice en partant.




369Mais je ne peux trouver la suite ;
370Et dans la flamme, plusieurs fois,
371La même phrase est reproduite
372Et retombe au fond par son poids.

373Au milieu du feu qui s’excite,
374Avec des fautes j’aperçois
375Un passage que je récite
376Assez souvent à haute voix.


[291]

377Je me désole et je me lasse
378De ne rien inventer de bon ;
379Et, par un effort, je ramasse
380À terre un morceau de charbon.

381Je le jette en bas dans l’espace
382Pour nourrir la combustion,
383Et comme avant, la tête basse,
384Je reprends ma réflexion.




385Et, sans le vouloir, je commence,
386Débutant par « Notre-Seigneur
387Jésus-Christ », un cantique immense,
388Qui m’effraye par sa longueur.

389Sans pouvoir m’arrêter j’y pense,
390Et j’écris en vers sans valeur
391Que le bien a sa récompense,
392Que le mal donne la douleur.


[293]

393Sur le bord du puits je me traîne,
394Lourdement et tout de travers,
395Me plaignant que nul ne comprenne
396L’infini dans mon moindre vers.

397À présent, trouvant avec peine,
398Sous des cieux d’orage couverts,
399Je fais galoper, hors d’haleine,
400Des chasseurs vêtus d’habits verts.




401Ils sonnent tous du cor de chasse,
402Mais je ne puis voir le détail
403De leur groupe, et je me tracasse
404D’être impuissant dans mon travail.

405Pourtant j’arrive à voir, tenace,
406Un d’eux, avec son attirail,
407Pendant qu’il remet bien en place
408Sa bague où ressort un corail.


[295]

409Après, dans une large flamme
410Qu’emplissent du clinquant, de l’or,
411Vient un théâtre où l’on acclame,
412En le rappelant, un ténor.

413Au second rappel il entame
414Un nouveau chant sur un accord
415Très sec puis il fait une gamme
416Pendant qu’on change le décor.




417Et je vois, battant la mesure
418Au-dessus du trou du souffleur,
419Le chef d’orchestre qui rassure
420Le ténor qui semble avoir peur.

421Faisant trembloter sa coiffure
422Et mettant la main sur son cœur,
423Maintenant le ténor adjure,
424De droite et de gauche, le chœur.


[297]

425Mais là, tout au fond du théâtre,
426Où l’on voit, mal peint, un hameau,
427S’avance doucement un pâtre
428Qui souffle dans son chalumeau.

429Il porte une veste bleuâtre
430Sur une culotte vert d’eau ;
431C’est une femme au teint blanchâtre
432Dont le regard est assez beau.




433Dans ses mains son chalumeau glisse ;
434Paraissant trouver ennuyeux
435Son air, au loin, dans la coulisse,
436Elle fait des signaux joyeux.

437Ensuite elle se rapetisse
438Sur ses jambes, puis, pour voir mieux,
439Outre ses sourcils qu’elle plisse,
440Elle met la main sur ses yeux.


[299]

441Alors, de partout, des danseuses
442Entrent sur des accords stridents ;
443Deux qui s’enlacent sont osseuses
444Et sourient en montrant leurs dents.

445Elles sont toutes en fileuses
446De la campagne et, dans la main,
447Ont des quenouilles fabuleuses
448Avec pour chanvre de l’or fin.




449Chacune à présent s’agenouille
450Et, faisant le geste à la fois,
451A l’air de filer sa quenouille
452En remuant beaucoup les doigts.

453Mais en ce moment tout s’embrouille ;
454Dans le fond du puits je ne vois
455Plus rien, aussi loin que je fouille,
456En bas, de mes yeux maladroits.


[301]

457À présent, dans la flamme rousse,
458Mon regard ne distingue plus
459Qu’un sens vague qui se trémousse
460En mots difficilement lus.

461Appuyant mon front sur mon pouce,
462J’assemble les mots les mieux vus,
463Mais chaque fois je les repousse
464En trouvant leur sens trop confus.




465Quand je veux me forcer, je nomme
466Des noms de héros au hasard,
467Et je vois Périclès à Rome
468Se concerter avec Bayard.

469Puis c’est un brillant gentilhomme
470Qui braille le Chant du Départ
471Et qui, d’un coup de poing, assomme
472Un ennemi, sur un rempart.


[303]

473Maintenant, dans une gondole,
474Glisse en silence un couple heureux ;
475L’homme, en l’appelant « mon idole »,
476De la femme a l’air amoureux.

477Elle est brune et semble espagnole ;
478De loin l’éclat noir de ses yeux
479Me fascine, et je me désole
480De ne pouvoir l’admirer mieux.




481La regardant avec tendresse,
482De l’autre je me sens jaloux,
483Et je monte avec maladresse
484Sur le bord du puits, à genoux.

485De la gondole, elle ne cesse
486De me fixer de ses yeux doux,
487Sans que l’homme, qui la caresse,
488Se méfie encore de nous ;


[305]

489Même, en ce moment, il la serre
490Tendrement contre lui, plus fort ;
491À ce geste qui m’exaspère,
492Je m’avance encor plus au bord ;

493Et juste un courant accélère,
494Malgré la surface qui dort,
495La gondole, qu’avec colère
496Je vois s’éloigner vers le nord.




497Mon cœur bat très fort et palpite,
498Car la femme me tend les bras ;
499À la fin je me précipite
500Vers elle mais ne l’atteins pas.

501Maintenant, dans le puits, très vite,
502Je m’engloutis, sans voir le bas ;
503Au milieu du feu je m’agite,
504Faisant dans le vide des pas.


[307]

505Contre la muraille j’essaye
506De m’accrocher, mais la chaleur
507Que je crois y sentir m’effraye,
508Dans la crainte d’une douleur.

509Enfin, en tombant, je m’éveille,
510Le front tout couvert de sueur ;
511Et dans ma chambre, où tout sommeille,
512Le jour met déjà sa lueur.
[309]

III

513Bien souvent aussi l’on s’attarde
514À travailler toute la nuit
515Dans ce vaste univers, qui garde
516Son aspect de foule et de bruit.

517Penché sur le puits, je regarde
518Au fond, et ce regard suffit
519Pour que, dans la flamme hagarde,
520Monte un prodigieux récit.


[311]

521Formant une innombrable file,
522Des ouvriers forts et nouveaux
523Sortent des faubourgs de la ville
524Pour continuer les travaux.

525Ils arrivent d’un pas tranquille ;
526Et, sur les bords constamment chauds,
527Bientôt ils remplacent les mille
528D’avant, en prenant leurs marteaux.




529Et, grâce à leur ardeur nouvelle,
530Je puis laisser tout son essor
531À la flamme, qui devient telle
532Que mon orgueil s’accroît encor.

533Regardant fuir au milieu d’elle
534Les vers surgissant sans effort,
535Dans la postérité fidèle
536Je vois plus tard grandir mon sort.


[313]

537À cette explosion voisine
538De mon génie universel,
539Je vois le monde qui s’incline
540Devant ce nom : Victor Hugo.

541Sur la terre, que je domine,
542Je vois ce feu continuel
543Qui, seul et sans frère, illumine
544Partout l’univers actuel.